‹ J'accuse! (volume 2)Chapitre 7 sur 13 · Livre rouge, n · texte numérisé non relu

Livre rouge, n

sur le bouton, de cette pression qui allait jusqu'aux limites extrêmes des devoirs de l'Alliée. Hélas ! cette pression n'a pas même suffi à tirer l'ambassadeur d'Autriche à Berlin du sommeil du juste !

3. Donc la formule transactionnelle de Grey a disparu sans avoir été examinée. Mais qu'en est-il advenu des formules de Sasonow ? Ont-elles été enterrées à Berlin ou communiquées à Vienne? Dans ce dernier cas, comment Vienne les a-t-elle accueillies ? Les a-t-elle ignorées, ou rejetées, ou amendées? On l'ig-nore. Ni le Livre rouge, ni le Livre blanc ne contiennent un mot à ce sujet. Nous en sommes réduits aux publications des puissances de l'Entente pour suivre l'histoire de ces formules, mais cette histoire ne nous conduit pas au delà de Berlin, et de leur voyage de Berlin à Vienne, nous ne savons absolument rien.

Nous savons au moins, par le Livre blanc, que la proposition de Grey a été « transmise à Vienne et que la Russie, à ce que l'on apprend, l'a acceptée^». Mais on ne nous renseigne pas sur l'attitude de l'Autriche à son égard. Seules, les publications des Etats de l'Entente nous informent que, jusqu'au dernier moment, on affirmait à Berlin que Vienne n'avait pas donné de réponse.

Mais le Livre blanc et le Livre rouge ne soufflent mot des propositions deSazonow, pour eux, elles n'existent pas. La première qu'il ait faite {Livre orange, n*> 60) fut dictée le 30 juillet au comte Pourtalès, communiquée à Berhn par lui et par l'ambassadeur de Russie, appuyée par l'Angleterre et la France, mais repoussée par Jagow qui, sans demander l'avis de Vienne, la déclara inacceptable pour l'Autriche. Le cabinet viennois at-il, oui ou non, eu connaissance de cette formule de transaction de Sazonow qui satisfaisait à tous ses désirs? Si oui, pourquoi ne l'a-t-il pas acceptée, puisque d'un côté Sazonovs^ ne demandait que ce que Vienne avait déjà promis, c'est-à-dire le respect des droits de souveraineté de la Serbie, et que, d'un autre côté, il consentait à tout ce que l'Autriche pouvait exiger de la Russie, à savoir la cessation des préparatifs militaires? Si non, comment le gouvernement allemand prétend'il justifier cette négligence ? De quel droit Jagow garde-t-il pour lui une proposi-

• Livre blanc, p. ii.

tion qui eût maintenu la paix, et la repousse-t-il, au nom de rAulriche, sans donner de motifs ? Quelles raisons l'ont poussé à cela, quelles raisons internes, puisqu'il ne les fit pas connaître au dehors? Ces raisons, sortez-les. Il ne s'ag-it plus maintenant d'un jeu de poupées diplomatiques; il s'agit d'un jeu de dés de fer, dont l'enjeu est le sort des peuples. Le Livre blanc et le Livre rouge se taisent, mais la conscience publique parle et invite les coupables à rendre compte.

4. La deuxième proposition de Sazonow eut un sort pire encore que la première. Nous avons vu qu'après des efforts infinis et un échange incessant de dépêches, les Etats de l'Entente étaient parvenus à trouver un rapprochement entre la formule de Grey du 29 juillet et celle de Sazonow du 30. Le résultat de ce travail fut une deuxième formule élaborée le 31 juillet par Sazonow, laquelle, « conformément à la proposition anglaise », autorisait les Autrichiens à laisser leurs troupes sur sol serbe et ne voulait qu'arrêter leur marche en avant. En retour, la Russie s'engageait à conserver son attitude expectante, et les grandes puissances devaient examiner ce que la Serbie pourrait accorder à l'Autriche sans porter atteinte à son indépendance et à sa souveraineté '. Cette formule a été télégraphiée immédiatement à toutes les ambassades russes auprès des grandes puissances ainsi qu'à Vienne, et appuyée vigoureusement par Grey et Viviani.

J'ai déjà exposé que cette proposition d'entente sauvegardait de toute façon le prestige militaire de l'Autriche, puisqu'elle permettait à la monarchie danubienne de laisser ses troupes en Serbie pendant toute la durée des pourparlers avec les puissances, donc de conserver les terrains occupés comme gage de satisfaction de ses exigences. Elle contenait ainsi précisément ce que le gouvernement autrichien réclame des puissances de l'Entente dans l'introductioQ du Livre rouge : de garder une attitude expectante. Cette attitude expectante avait été expressément prévue dans les diverses formules d'entente : elle en formait même la base essentielle.

Entre la seconde rédaction de Sazonow et la déclaration où Vienne affirmait sa bonne volonté (31 juillet) * il n'y avait qu'une

^ Livre orange, w 67. Livre bleu, n«» i20, 132. 'Livre reuge, n» 51.

seule différence : l'Autriche voulait continuer son action militaire en Serbie, Sazonovv voulait la faire suspendre — plus tard il adoucit même, comme on sait, cette condition et déclara qu'il serait «très important» que l'Autriche arrêtât provisoirement son action militaire*. La divergence entre les deux points de vue était, grâce au bon vouloir de la Russie, si minime qu'une entente devait se faire si l'on y apportait la moindre bonne volonté. Mais l'Allemagne et l'Autriche ne l'apportèrent pas. Nous ne savons rien du sort de la proposition russe à Berlin et à Vienne. Livre blanc et Livre rouge se taisent de nouveau sur ce point, ^ans aucun doute, elle est parvenue dans ces deux villes, mais nulle part on n'y a fait de réponse. De ce silence, il n'y a qu'une explication : il était impossible d'accepter ou de discuter la proposition sans amener la paix, qu'on ne voulait pas, mais il était aussi impossible de la repousser, car elle était trop conciliante pour qu'on put justifier un refus. On se résolut donc à l'ignorer, alors et aujourd'hui, — alors parce qu'on ne voulait pas la paix, et aujourd'hui parce qu'on ne veut pas qu'on sache combien criminellement on l'a écartée.

Tels sont les faits qui ressortent du volume autrichien, les actions positives et les omissions qui sont à la charge des empires alliés.

Le Livre rouge et le Livre blanc forment le plus violent acte d'accusation qui pût être écrit contre l'Allemagne et contre l'Autriche : ils confirment à nouveau la sentence que nous avons dû rendre d'après les autres publications, à savoir que l'Allemagne et l'Autriche sont coupables d'avoir à elles seules, 1« sachant et le voulant, suscité la guerre européenne.

En présence de cet état de choses, il sied mal au gouvernement autrichien d'incriminer, au nom de la morale otTensée, « l'égoïsme de l'Angleterre », le « désir de revanche » de la France, le « manque de scrupules » de la Russie, et de repro-

» Livre blea, n»* 133, 139.

cher aux Etats de l'Entente d'avoir déchaîné la guerre « en prenant parti pour le royaume chargé de fautes ».

Il n'est pas vrai que la Triple-Entente ait pris parti exclusivement pour la Serbie. C'est le contraire qui est vrai, comme en font foi non seulement les publications des puissances de l'Entente, mais encore le Livre rouge lui-même. Dès le début, les gouvernements de France, d'Angleterre et de Russie ne cachèrent pas leurs sympathies pour les justes revendications de TAulriche et l'expression de leur horreur pour le meurtre de Serajevo ; mais, en même temps, ils ne purent, ni ne durent négliger d'inviter, après la soumission inouïe de la Serbie, le cabinet autrichien à la modération et de le rendre attentif aux conséquences d'une attitude intransigeante. C'est grâce à l'influence modératrice des puissances de l'Entente qUe la note serbe avait été si conciliante ; elles étaient en outre prêtes à accorder pleine satisfaction aux désirs de V Autriche. Bunsen et Grey, Sazonow et Schébéko assurèrent plus d'une fois à Vienne qu'ils étaient disposés à faire rendre justice par la conférence aux exigences légitimes de l'Autriche^. Où est donc régoïsnie politique des Etats de l'Entente ? Où est le parti pris pour la Serbie ? Où se manifeste le désir d'humilier la monarchie?

De quel côté se trouve l'égoïsme politique qui, en vue de ses propres intérêts, met en jeu le bien-être de tous les peuples cultivés ? C'est ce que montre avec une parfaite clarté l'histoire du conflit européen — son histoire, et celle des faits qui l'ont précédé. N'est-ce pas l'Autriche qui, contrairement aux obligations solennelles auxquelles elle avait souscrit par le traité de Berlin, annexa la Bosnie et l'Herzégovine et fit ainsi jaillir les flammes du mouvement panserbe? N'est-ce pas l'Autriche qui, poursuivant des intérêts égoïstes, rendit si aiguës les questions de Scutari, du port serbe sur l'Adriatique, de l'Albanie, que la jgfuerre européenne menaça d'éclater deux ou trois fois au cours des dernières années ? N'est-ce pas l'Autriche qui, en août 1913, aurait déchaîné une guerre avec la Serbie, sans se soucier de ses graves conséquences pour l'Europe, si l'Italie ne lui avait pas

* Livre bleu, n»» 5, 12. Livre orange, n«« 4, 40, 42, 43. Livre Jaune, n« 26, 27, 30. Livre rouge, n" 41, 47, 30.

refusé son appui? Ce n'est vraiment pas à l'Autriche, complice et instrument de l'Allemagne dans la guerre actuelle, de reprocher aux puissances de l'Entente d'avoir attenté « à la morale publique et à l'humanité ». L'accusation que le gouvernement autrichien porte contre les Etats de la Triple-Entente, sa prétention de les rendre responsables devant l'histoire de la catastrophe qui atteint rhumanité, retombent de tout leur poids sur elle et sur l'Allemagne. Susciter une guerre européenne pour se débarrasser d'un voisin gênant, était un crime et une folie en même temps. La guerre avec la Serbie — quelle qu'en fût l'issue — ne pouvait que rendre plus mauvaise la situation de l'Autriche dans les Balkans et non l'améliorer. Mais la guerre européenne, que l'Autriche, poussée et soutenue par l'Allemagne, a déchaînée par le conflit serbe, est plus qu'un crime, c'est une faute ; elle équivaut à faire chasser le diable par Belzébuth ou, si l'on préfère, à se faire couper la tête parce qu'on a mal aux dents.

Le gouvernement autrichien s'est jeté sur le drap rouge serbe comme un taureau, les cornes baissées, sans regarder à droite ni à gauche, sans s'inquiéter des conséquences qu'un aveugle pouvait prévoir.

Maintenant, les conséquences sont là — avant même que 'e sort de la guerre soit décidé. L'aigle à deux têtes gît sur le sol, saignant par de nombreuses blessures. La Serbie est libérée. Mais la Galicie et une partie de la Bukovine sont aux mains de l'ennemi. A toutes les frontières de l'empire hétérogène, s'agitent les peuples voisins pour ramener à eux leurs frères opprimés, soit par une pression amicale, soit, s'il le faut, par la force armée. La maison pourrie des Habsbourg craque partout, et la décomposition commence qui, sans la politique du cabinet de Vienne, aurait peut-être été relardée pendant des générations encore. La lutte qui a commencé au cri de : Vivat AustriG, pereai mundust finira par celui-ci : Vivat miindus, persat Austria I

ÎV Les conséquences de l'acte.

Je suis parvenu à la fin de mon exposé. Ce qui, depuis longtemps, était présent aux yeux des peuples européens, et ce que, cependant, ils tenaient pour impossible, s'est produit. Des villes florissantes, centres de la vieille culture européenne, ont été transformées en monceaux de ruines et de décombres. La terre hivernale et couverte de neige boit le sang de millions de jeunes hommes. Dans des fosses communes, loin de leurs femmes, de leurs mères et de leurs enfants , des milliers et des milliers de soldats sont jetés pêle-mêle, sans croix et sans pierre tombale, amis et ennemis confondus. D'interminables trains de blessés circulent de l'ouest à l'est et de l'est à l'ouest, transportant des malheureux qui gémissent et se lamentent : les membres brisés ou la tête déchirée, la figure balafrée, mutilés ou devenus méconnaissables, sans bras, sans jambes, aveugles, ils vivent encore : grande, unique et sanglante blessure au flanc de l'humanité !

Des millions de femmes et d'enfants perdent les yeux à force de pleurer, jour et nuit, sur leurs chers disparus ou sur ceux qu'ils accueillent, sans ressources et estropiés pour la vie. D'innombrables ateliers d'hommes pacifiques, d'innombrables villes industrielles et commerçantes, d'innombrables monuments de l'art humain sont détruits et brûlés ! Le travail d'une série de générations et de siècles est réduit en cendres et en poussière I Les champs sont défoncés, les moissons détruites, les châteaux et les fermes rasés. Les malheureux habitants, femmes, enfants et vieillards rôdent sur les routes, sans toit et sans patrie, sous la pluie et le vent, la grêle et la neige, à la

266 • LES CONSÉQUENCES DE l'aCTE

recherche d'un endroit où ils puissent apaiser leur faim et où ils espèrent trouver un misérable abri à leur misère infinie.

Et la lulte et le meurtre continuent. Comme le flux et le reflux, les immenses armées avancent et reculent, et chaque pas enavant etchaquepas en arrière coûtent de nouvelles hrcitomhfs de vies humaines, font de nouvelles blessures et de nouvelles douleurs, de nouvelles veuves et de nouveaux orphelins.

Et ceux qui sont encore en vie, comment vivent-ils ? Enterréfi dans des trous, pendant des jours et des nuits, des semaines et des mois, comme les habitants des cavernes, dans des conditions pires que ceux-ci, ayant de l'eau jusqu'aux genoux, parfois sans nourriture durant des jours, baissant la tête par peur des balles ennemies, arrosés de schrapnells et de g-renades qui détruisent d'un coup leur habitation souterraine péniblement construite, blessent et tuent. Parfois le signal de l'attaque est donné. Baïonnette au canon, enavant ! Ils s'élancent en pleins champs, sous le feu des mitrailleuses qui les fauchent. Puis vient le corps à corps. Ils se jettent les uns sur les autres, se frappent à coups de sabre et de crosse, et s'ég-org-ent, ces hommes pacifiques devenus des brutes sous la poussée des chefs, des chefs de campagne et do ceux de l'arrière, sous le roulement des tambours et les fanfan s des trompettes et sous l'appel encourageant des nobles seigneurs qui, pour les consoler, murmurent à l'oreille des pauvres victimes : « Il est beau de mourir de la mort des héros pour sa patrie ! »

Et ils tombent comme des épis. Des centaines, des milliers de cadavres emplissent les tranchées et servent de tremplin à ceux qui donnent l'assaut. Et les blessés gisent au milieu des morts. Et la bataille fait rage sur eux ; et les cavaliers les piétinent ; et les canons les déchiquètent ; et personne ne leur vient en aide ! Et ces pauvres diables, qui ne peuvent bouger, doivent passer des heures dans la boue, sous le feu des grenades. Combien d'entre eux agonisent là ! Combien d'entre eux, légèrement blessés, meurent faute de soins et de secours !...

Tout le monde s'accorde à dire qu'il est impossible de peindre par des mots l'horreur des batailles modernes. Des médecins

LES CONSÉQUENCES DE l'aCTE 267

— g^ens cependant habitués aux plus affreux spectacles — m'ont dit que de voir un champ de bataille et un hôpital en plein air, derrière le front, c'est à devenir fou. On ne peut les comparer qu'à un gigantesque abattoir, mille fois plus grand que les plus grands abattoirs du monde. Il est impossible de donner à chacun des blessés qui sont amenés en même temps par milliers les soins que leur état réclame, impossible à cause de leur nombre, à cause des obus qui tombent sur les campements sanitaires situés près du théâtre de la lutte. Et les médecins qui reçurent les blessés dans les lazarets d'étape ou dans leur pays, quelles descriptions me firent-ils I Combien de blessures, légères par elles-mêmes, amènent la mort ou la perte des membres parce qu'elles ne sont pas traitées à temps et rendues aseptiques l

On lit dans un rapport du médecin-général Kôrte :

Dans les combats sur l'Yser et autour d'Ypres, la plupart des blessures, souvent même celles que causent les balles, sont infectées. Les soldats se trouvent dans des tranchées détrempées et, à cause du violent feu d'artillerie, on ne peut souvent les ramasser qu'après plusieurs jours. Quelques-uns sont restés cinq à six jours dans des champs de betteraves ou dans des tranchées abandonnées, avant qu'on ait pu les transporter dans les lazarets de campagne. Les infections graves ne sont pas rares, tétanos, phlegmon. J'ai vu se tirer d'affaire des hommes qui étaient restés étendus de six à huit jours dans des conditions déplorables, dans des écuries, dans des granges, sur de la paille; l'un d'eux était resté cinq jours sans secours, dans un champ de betteraves, et il s'en était nourri... Les chemins sont des fondrières, et les villages ont tellement été bombardés pendant ces combats de plusieurs semaines, que nous trouvons difficiiem.ent des locaux pour y installer nos lazarets. {Berliner Tageblatt du 13 décembre.)

Un autre médecin raconte :

Matin sombre et pluvieux... au fond du Ht du canal boueux, dans les rigoles d'eau et dans la vase, dans l'eau qui clapote, nos braves qui sont morts héroïquement pour la patrie. Cette image s'était gravée trop fortement en nous pour que nous puissions jamais l'oublier. Je les vois toujours, étendus devant moi, dans leurs uniformes sales, rigides et piles, dans l'altitude où la mort les avait surpris, dans le lit du canal qui roule une eau argileuse. {Berliner Tageblatt du 24 septembre.)

La vie dans les tranchées :

On a continuellement l'oreille au vent jusqu'à ce que finalement on soit arrivé à son propre secteur. A gauche et à droite, devant et derrière nous, les

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terribles projectiles éclatent. C'est une chance qu'aucune grenade ne tombe dans la tranchée. Tout près de moi, deux camarades reposent paisiblement à l'abri d'un toit de planches. L'un d'eux reçoit un éclat de schrapnell dans le ventre : mort. L'explosion est très défectueuse. L'autre n'a que le visage et les mains brûlés... Il y a quelques jours, nous avons pris d'assaut un village. Alentour gisent beaucoup de mes camarades, non encore ensevelis. Ils se trouvent dans la zone de tir de l'ennemi. Nous ne pouvons nous approcher d'eux ni le jour, ni la nuit... Entre nos camarades tombés, on voit de nombreuses têtes de bétail, boursouflées. Dans les fermes, des truies dévorent leurs propres petits; deux enfants morts sont étendus, un (/arçon et unejille. Partout dans le sol béent les trous causés par les obus ; quel(iues-uns sont si grands que trente à quarante hommes y trouveraient place. [Berliner Tageblatt du 23 décembre.)

Un soldat de la landwehr écrit de la Pologne russe :

Nécessité ne connaît pas de loi, et nos vivres n'arrivaient pas toujours à temps. Les habitants du pays où nous sommes ne perdirent pas seulement, lors de notre marche en avant, leurs subsistances, mais encore le toit qui les protégeait ainsi que leur bétail. Comme un torrent furieux, les militaires se précipitèrent dans les misérables maisons, dans les granges, s'installèrent dans les chambres. Bien souvent, la famille qui les habitait rôdait alentour, avec tous les siens, sous une pluie torrentielle... Je ne sais pas ce que la famille a fait cette nuit ; mais je n'oublierai jamais cette impression, car j'ai moi-même plusieurs enfants à la maison et je pense avec effroi qu'ils pourraient se trouver dans une situation semblable si nous ne réussissions pas à protéger nos frontières... Comme par hasard, ces mots me tintent aux oreilles, pleins d'ironie : La guerre est splendide, la guerre est belle! Si je me trouve une fois ea présence de l'auteur de ces paroles, je saurai bien lui faire passer sa théorie l Vorwârts du 8 décembre.)

Un premier lieutenant de la réserve décrit ce qui s'est passé dans la belle église de Becelaere, en Belgique :

Le soir du même jour, j'étais étendu dans cette superbe église auprès de centaines d'autres blessés. Une balle anglaise m'avait traversé la poitrine et le poumon, brisé quelques côtés et percé l'os iliaque. Sur les dalles de l'église, il y avait des matelas, de nombreux matelas sur lesquels reposaient des soldats blessés. Les médecins pansaient, examinaient les blessés. Il en arrivait toujours; au crépuscule, l'église en était pleine. Toute la nuit, des gémissements contenus et des lamentations, des prières et des appels à Dieu se firent entendre à chaque endroit... Un blessé venait d'être pansé par un médecin lorsqu'une balle arrive par la porte ouverte : sa tête s'incline, la balle l'a frappé au front, il est mort. Deux hommes grièvement blessés reposent côte à côte. Ils ont été frappé» au ventre et ils n'en réchapperont pas. Sur leur visage, l'ombre de la mort descend déjà. L'aumônier leur donne le saint- viatique. Le soleil couchant, pénétrant avec un éclat adouci par les vitraux, transfigure les traits des deux mourants. Soudain, un assourdissant craquement. Les parois s'effondrent sur

LES CONSÉQUENCES DE l'ACTE 269

les hommes. Des éclats d'obus sifflent. Cris et lamentations. Un inextricable fouillis d'hommes, de décombres, de matelas... Ceux qui sont lég^èrement blessés se tirent du chaos en marchant à quatre. Les autres, le» infirmiers les transportent dehors. Quelques morts sont mis à l'abri. L'église de Becelaere, reste là, solitaire et abandonnée, image de la dévastation. {^Berliner Tageblatt du 14 décembre.)

Extrait de la lettre d'un officier d'infanterie ;

Nous avons perdu beaucoup d'hommes, de sous-officiers et aussi beaucoup d'officiers. Mon cœur se serre, lorsque je pense à tous mes chers camarades avec lesquels j'étais si uni. Souvent les cadavres n'ont pu être ensevelis qu'après plusieurs jours, une fois même après douze jours seulement. Vous pouvez vous figurer l'état dans lequel ils se trouvaient. Mais l'adversaire ne nous laissait ni le temps, ni le répit de ramasser nos morts. Le premier lieutenant S. et le lieutenant VV. avec lesquels nous buvions un coup sans souci dans le beau K... vous vous en souvenez? sont tombés, voici deux semaines. On les a retrouvés il y a quelques jours dans une forêt, complètement décomposés... La moisson que la mort a faite ici, chez nous et chez nos adversaires rappelle l'affreux temps que Ypres et ses environs ont vécu il y a plus de 500 ans, lorsque la peste enleva les aeuf dixièmes des 200 000 habitants. {^Berliner Tageblatt du 14 décembre.)

Un Gharlottenbourgeois, soldat de la landwehr, raconte un combat de nuit, près du canal de l'Yser :

Les horribles gémissements des blessés perçaient le silence de la nuit.

Affamés, mourant de froid, nous attendions le matin. Un détachement était dans les tranchées, nous, nous étions dans le vestibule. A l'aube, un major belge sortit de la maison avec sa bicyclette... Il venait d'allumer gracieusement une cigarette lorsqu'une balle tirée de la tranchée mit fin à sa vie. Ce fut le signal du combat de rues. Nous étions à quatre mètres de l'ennemi, qui roulait nous jeter dans le canal. Nos chefs de file et les autres officiers tombèrent bientôt. Le commandement passa de l'un à l'autre. L'adversaire jeta des bombes de soufre qui éclairèrent tout le canal et empoisonnèrent l'air. Les nôtres tombèrent à la file. Ce fut un corps à corps qui ne voulait pas se terminer. L'ennemi nous serrait de plus en plus près. Ce ne fut plus un combat, mais un égorgement réciproque... A coups de crosse, nous chassions l'ennemi de ses retranchements... les lambeaux de chair volaient. La fureur était 'ndedcriptible. Chaque centimètre de terrain a été acheté au prix du ^^g -*•« morts et les blessés s'entassaient... Ceux qui pouvaient encore ixa^cher "V-Jor cèrent de parvenir au lazaret, de l'autre côté du canal. Ïi/Iais Tûta piuivr*:;»". camarades atteints aux jambes eurent un triste sort ; ils durent 'Supporter i» violent feu de schrapnells de l'ennemi. [Vorwâris du 24 décsmfare.)

270 LES CONSÉQUENCES DE l'aCTE

Un petit tableau « de genre », extrait de la Wiener Arbeiterzeitunff :

Un réserviste natif de Wamsdorf avait eu les deux pieds gelés dans les Carpathes. Il fut ramcDé du front et il pria sa femme de venir l'attendre à la gare de Reichenberg. La femme montait l'escalier qui y conduisait, lorsqu'elle aperçut un vieil homme impotent, à cheveux blancs. Il s'appuyait avec peine sur deux bâtons et se dirigeait vers le perron, un sac au bras. Prise de compassion, elle voulut décharger l'homme de son sac et lui aider à marcher. A ce moment elle le reconnut : c'était son propre mari. La femme s'effondra sans connaissance.

Un récit de combat, publié le 18 octobre 1914 par le Jauer'sche Tageblatt, fournit une intéressante contribution à l'étude des eflets de la guerre. « Développe-t-elle, comme le disait le feld-maréchal de Mollke, les plus nobles vertus de l'homme», ou « fail-elle plus de méchants êtres que de bons», ainsi que l'affirmait Kant ? L'auteur de ce récit est le sousofficier Klemt, de la l""^ compagnie du 154® régiment, et sa description a été reconnue exacte par le lieutenant von Niem, commandant de la compagnie. Le titre en est: « Un jour d'honneur pour notre régiment, 24 septembre 1914.» Le récit, en qualité de « document humain », ou mieux de « document bestial », mériterait d'être reproduit en entier. Je regrette de ne pouvoir, faute de place, n'en donner qu'un extrait.

« Les premiers Français viennent d'être découverts. Nos balles les font dégringoler des arbres comme des écureuils. Ils sont chaudement reçus en arrivant sur le sol, par des coups de crosse et de baïonnette. Ils n'auront plus besoin de médecins. Nous ne combattons pas contre des ennemis loyaux, mais contre de perfides brigands. Nous traversons l'éclaircie en courant. Icil là! ils sont cachés dans les buissons. Tapons dessus. On ne fait pas de quartier. Nous tirons à main levée, debout, tout au plus à genoux; personne ne pense plus à se protéger. Nous arrivons près d'un évasement de terrain. Des Français, morts ou blessés, gisent par masses alentour. Les blessés sont assommés oa égorgés, car nous savons que ces gredins nous tirent dans le dos quand nous avons passé. Un Français est étalé, le visage contre terre; il fait seulement semblant d'être mort. Un coup de pied d'un rude fusilier lui ajiprfnd que nous sommes là. Il se retourne, demande grâce, mais il est cloué en terre avec ces mots : «Vois-tu, salaud, comme ça pique.» A côté de moi, j'entends les craquenaents désairréables des coups de crosse qu'un vigoureux camarade fiiit rctintir sur le « caillou » d'un Français. Pour ce travail, il utilise pnidenuuent un fusil français, afin de ne pas briser le sien. Des soldats qui ont l'humeur tendre donnent aux blessés ennemis le coup de grâce, d'autres frappent et égortçi-nt autant qu'ds peuvent. L'ennemi s'est bravement battu : nous avions devant

nous des troupes d'élite. Elles nous laissaient approcher jusqu'à 30 ou 40 mètres, mais alors c'était trop tard... Ils étaient étendus à l'entrée de maisonnettes de feuillage, blessés légèrement ou grièvement, ils demandaient grâce. Nos braves troupiers épargnèrent à la patrie l'entretien coûteux de nombreux ennemis. »

A la fin de son récit, l'auteur nous montre les troupes qui se couchent, falig-uées de ce « sanglant travail ». «Le dieu des rêves peint, pour l'un et pour l'autre, une aimable image. Des actions de grâce aux lèvres, nous nous endormons jusqu'au lendemain. »

Ce qui rend cette description si affreuse, ce ne sont pas seulement les faits qui y sont relatés, mais surtout la naïveté avec laquelle on les représente comme des actes héroïques louables, et le fait qu'ils sont certifiés par des supérieurs et reproduits à la place d'honneur par la feuille officielle du district. 11 est possible qu'on ait commis des brutalités dans l'autre camp — lorsque la brute est déchaînée dans l'homme, il ne faut pas s'étonner des brutalités qu'il commet — mais j'ai vainement cherché dans la presse étrangère la publication d'exploits « héroïques » comme ceux-là. Le fait encore qu'on puisse, après de tels carnages, se coucher en toute tranquillité, et les raconter glorieusement à ses amis, à sa femme et à ses enfants, rend la chose encore plus triste qu'elle n'est en réalité. Naturellement, comme il convient à un récit de bataille allemand, les actions de grâce n'y manquent pas. Son Altesse Royale, le prince Oscar de Prusse est également cité par Klemt comme un admirateur des exploits racontés. « Avec ces grenadiers et ceux du 154®, s'écria le prince, on pourrait prendre d'assaut l'enfer», et il ajouta que les deux régiments s'étaient montrés dignes de leur titre de « brigade royale ».

La description du journal de Jauer réunit — comme I** tableau que l'on voit dans les écoles de vétérinaires représentant un cheval atteint de toutes les maladies — toutes les nobles vertus que la guerre peut et doit produire : la bestialité, la jactance, la fausse piété, etc. Les gens plus intelligents que moi diront si «le monde dégénérerait et se perdrait dans le matérialisme» au cas où ces qualités resteraient à l'état embryonnaire.

Le poète russe Valerij Brjussow note comme suit les impressions qu'il a remportées du champ de bataille de Lowitz :

272 LES CONSÉQUENCES DE l'ACTE

« Les tranchées sont vides, mais à côté d'elles, ci et là, des cadavres sont «tendus sur le dos, sur le ventre, sur le flanc, les bras étendus ou croisés sur la poitrine, avec des visages singulièrement calmes. La plupart sont revêtus de leurs uniFormes gris foncé, quelques-uns sont enveloppés de manteaux qui leur ont servi à se protéger contre le froid. Parmi les morts, je vois des adolescents avec de doux visages, sur lesquels pointe le premier duvet; je vois aussi des hommes de plus de quarante ans. Ils s'étaient, sans doute, depuis longtemps créé une position, et ils n'avaient certainement pas pensé qu'ils devraient laisser leur vie sur un champ couvert de neige, dans la lointaine et étrangère Russie... Nos soldats, qui noua accompagnent dans notre trajet le long des tranchées, considèrent, graves et repliés en eux, la figure des tués. A la guerre, on s'habitue au visage de la mort. On la voit si souvent devant soi, qu'elle n'éveille plus un sentiment d'horreur. » ( Vorioârts du 16 décembre.)

Un fantassin décrit les sanglants combats auxquels il a pris part dans les Flandres ;

« Les soldats, dans leurs positions protégées, avaient de l'eau jusqu'aux chevilles lorsqu'ils reçurent l'ordre d'attaquer. Par vingt bouches à feu, l'ennemi nous envoyait ses grenades meurtrières. Beaucoup des nôtres furent littéralement mis en pièces... Notre fureur devint toujours plus terrible. Un nuage de foudre d'un noir sombre, ... nous pensions étouffer. On ne voyait plus rien autour de soi. C'étaient les canons de marine anglais qui entraient en danse... En pleins champs, huit chevaux galopaient, attelés à un avant-train... Une grenade éclate au milieu d'eux, un cri à déchirer le cœur se fait entendre, et l'on ne voit plus qu'une masse pantelante qui se roule dans une mare de sang... Ecoutez... : Un signal de trompettes. Le son tremblait comme s'il ressentait aussi la douleur. Baïonnette au canon I L'acier étincela au bout du canon crachant le feu. Un obus tomba près du troisième homme à ma droite ; il fut tué ; mon voisin du même côté fut projeté au dehors et grièvement blessé; celui de gauche également. Le tambour battit. Debout, en avant, en avant, hurrahl... Nos cris couvraient, je crois, le tonnerre de l'artillerie. Nous nous jetâmes à la baïonnette sur l'ennemi. Je ne veux pas te décrire le combat, ce fat une bou' chérie. Deux fois nous dûmes reculer, la troisième nous fûmes victorieux. Lorsque vous avez appris la victoire: Dixmude est pris!... en Allemagne, avez-vous crié hurrah? Nous pensons aux nombreuses, nombreuses victimes qui sont restées sur le carreau et qui saignaient... » {Vorwàrts du 11 décembre.

Qu'il est beau de mourir pour la patrie i

Tel est l'aspect de la guerre et voilà l'impression qu'elle fait à ceux qui combattent. Je cherche vainement dans toutes les lettres et les récits de combats qui remplissent les journaux l'expression du sentiment : qu'il est beau de mourir pour la patrie! Je trouve partout la description des horreurs indicibles et de la barbarie du combat entre hommes qui n'entretiennent aucun

LES CONSÉQUENCES DE l'aCTE 273

sentiment haineux réciproque, qui tous ont laissé une mère à la maison, beaucoup une femme et des enfants, 'qui tous ne sont animés que d'une pensée : « Oh ! si la paix se rétablissait ! Oh 1 si tu étais à la maison, près de ceux que tu aimes, entouré et caressé par tes enfants, dans les bras de ta ferna^e^i^t de ta mère, délivré de cette horrible travail meurtrier ! »

Les « Grands », qui se trouvent, cela va sans dire, derrière le front, pensent différemment. Leurs os ne sont pas brisés. Leurs maisons ne brûlent pas. Leurs femmes et leurs enfants ne sont pas chassés de leurs foyers et de leur patrie. Leurs châteaux et leurs biens ne sont pas détruits. Ils ne souffrent ni de la faim, ni de la soif. Ils dorment dans leurs lits et non dans des souterrains comme des animaux sauvag^es.

Tandis que, devant l'ennemi, la mort et la dévastation détruisent la fleur de ja jeunesse et le bien-être de plusieurs générations, les Grands, loin en arrière, résident dans leurs châteaux, transformés en quartiers généraux, et lancent appel sur appel pour réclamer de nouveaux exploits, de nouvelles victoires ; ils se réjouissent des brillants succès déjà acquis, de la gloire dont ia flotte s'est couverte, de la « concorde admirable du peuple allemand », — concorde forcée sous peine du knout militaire — et continuent à le pousser à se défendre contre l'a attaque-' criminelle » — qu'ils ont eux-mêmes commise. Et ils invoquent le bon Dieu jour et nuit, en se levant et en se couchant, et, non contents d'abuser de son nom (contre son commandement), ils le blasphèment en mettant leur confiance, en même temps qu'en Dieu, en * l'incomparable bravoure de l'armée et de la marine, et en plaçant ainsi sur la même ligne les choses humaines et les divines ^

En avant, en avant ! crie-t-on de l'arrière. Tapez dur ! Et ceux qui sont sur le front répondent par des gémissements et des lamentations, par des plaintes et des cris de souffrance, par des pensées vers la paix et la patrie qui éclairent encore leurs regards mourants. Hue, hue! hurle le charretier, et il fouette les pauvres chevaux qui s'efforcent de tirer le lourd chariot sur la route

» Kant, dans sa Paix perpétuelle, blâme comme illocrique et blasphématoire l'idée ■épandue d'un simple concours divin, qui consiste à dire, par exemple, qu'en même temps que Dieu le médecin a guéri le malade. Dieu est le créateur du médecin et de tous ses médicaments, et c'est par conséquent à lui seul que la guérison doit être attribuée.

argileuse. Ils enfoncent dans la boue, mais l'homme n'a pas de pitié. En avant, en avant 1 Tenir I Pas de faiblesse ! Et il crèverait les malheureuses bêtes s'il n'existait pas une société protectrice des animaux. Où est la société protectrice des hommes? Il fisî grand temps de la fonder.

Prestige.

Qu'est-ce qu'une guerre pour les Grands ? Une nouvelle émotion ajoutée à tant d'autres. Une prouesse de cavalier quand l'affaire est grave, une question d'orgueil et de vanité décorée du nom de prestige. Un «grand événement de leur vie^, » comme la victoire de leurs couleurs aux courses du Hoppegarten ou de leurs yachts à voile aux régates de Kiel. « La gloire du souverain consiste en ceci : que, sans s'exposer luimême au danger, il a plusieurs milliers d'hommes à sa disposition, qu'il peut sacrifier pour une cause qui ne les concerne pas ; et la différence entre les sauvages européens et ceux de l'Amérique consiste en ceci : que ces derniers ont dévoré plus d'une horde ennemie, au lieu que les premiers ne mangent pas les survivants, mais savent mieux les utiliser en s'en servant pour agrandir le nombre de leurs sujets et partant augmenter la foule des instruments pour des guerres encore plus considérables^. »

Sacrifier des milliers d'êlres pour une cause qui ne les concerne en rien 1 C'est la vraie raison de cette •guerre et de beaucoup d'autres. Que comprennent au prestige les millions de pauvres diables qui doivent aujourd'hui laisser leur vie sur les champs de bataille de l'Europe ? Ils ne connaissent pas même le mot et encore moins l'idée. Le prestige est un article de luxe pour celui qui a en superflu tous les autres biens de la vie. C'est l'entêtement de ne pas vouloir céder, même si l'on sent qu'on a tort, parce qu'on est assez fort pour ne pas avoir besoin de céder. Pour le bourgeois, le paysan et l'ouvrier, le

» Cf. la dépdche de la kronprinzessin Cécile au bourgmesire de Dantziç, après la bataille de Longwy : « Prière de faire part à tous nos chers Danlzie;ois et Prussiens d« l'Ouest de la victoire de mon mari au nord de Metz, saclianl ijuclle part ces provinces qui nous touchent de si près prendront à ce grand événement de sa vie. Que Dieu vous protège tous. » ,

• Kant : Zam ewigen Frieden, p. 18.

LES CONSÉQUENCES DE l'aCTE 275

prestig-e c'est le pain quotidien qu'ils doivent gagner à la sueur de leurs fronts, c'est la santé qui leur facilite le travail, c'est leur famille qui leur rend agréables les heures de loisir. Voilà leur prestige. Pour ces biens, ils combattraient avec enthousiasme, dès qu'ils se trouveraient menacés.

C'est pourquoi on tâche de les persuader qu'ils sont en danger, La « perfidie d'une politique qui craint la lumière » pratique les arts du « probabilisme » : elle « imagine de mauvaises intentions chez les autres ou suspecte les vraisemblances que ferait naître leur prépondérance possible » :... « Pour mettre fin à cette sophistique et pour faire avouer aux perfides représentants des Puissances de la terre que ce n'est pas pour le droit, mais pour la puissance qu'ils plaident, il sera bon de mettre en lumière l'œuvre par laquelle on s'abuse soi-même et on trompe les autres. » (Kant, op. cit., pages 44, 55, 56.)

Ne semble-t-il pas que cela a été écrit aujourd'hui? Chaque root ne s'applique-t-il pas à la situation actuelle et à nos chefs î Si vraiment « l'héritage de Kant » est aussi sacré à ceux qui ont signé le «manifeste aux nations civilisées» que «leur foyer et leur sol», ils doivent Hre le merveilleux petit écrit intitulé: « Essai sur la paix perpétuelle ». Kant, qui l'écrivit pendant la tourmente de la Révolution française, alors que son pays était gouverné par une autocratie militaire, osa y dire des vérités qui seraient aujourd'hui condamnées par le commandant de la Marche de Brandebourg comme dangereuses pour l'Etat, et qui vaudraient une sanglante punition à celui qui les proclamerait.

C'est pour un fantôme qu'aujourd'hui des millions d'hommes saignent, que des millions souffrent de la faim, que des biens se chiffrant par milliards sont détruits, pour le fantôme du prestige et de la puissance mondiale, auquel on a endossé l'uniforme d'un « libérateur du pays». Il faut que les Gesla Dei per Francos soient désormais les Gesla Dei per Teutones. Le peuple allemand « digne d'être adoré », comme l'écrit un privatdocent (qu'écrira-t-il quand il sera professeur 1) doit être adoré en qualité de surpeuple par tous les autres. Les « Germans » doivent se porter « to the front of the world », et toutes ces hallucinations d'une folie des grandeurs endémique, on les appelle « la défense contre une attaque perfide » afin de les faire accepter au bon sens du peuple.

Prolétaires du mondef massacres-uous I

Séduire les masses ouvrières et changer leur crî de ralliement pacifique : « Prolétaires de tous pays, unissez-vous ! » en un cri de guerre et de carnage : Prolétaires de tous pays, massacrez-vous ! est un tour de force politique qui demande une préparation minutieuse, une grande habileté et un rare toupet. Ces qualités, je dois avouer que nos dirigeants les possèdent au plus haut degré. A cet égard, ils ont accompli des prouesses brillantes, insurpassables.

L'attitude de la Sozialdemokratie allemande pendant la session du 4 août, lors du vote des premiers crédits militaires de cinq milliards, a été sévèrement critiquée à l'étranger, en particulier par les partis internationaux de même nuance. Il vaut la peine de relever que dans la séance où le parti se résolut à voter ces crédits, une minorité s'y opposa, qui se distingua non par le nombre, mais par la valeur de ses membres. L'attitude de la majorité s'explique par le même motif qui a entraîné le peuplé allemand dans la guerre : la fausse assurance donnée par le gouvernement qu'il s'agissait d'une guerre défensive, non d'une guerre offensive. Depuis le 31 juillet, l'Allemagne était fermée à toute nouvelle de et pour l'étranger. Personne ne savait ce qui s'était passé du 31 juillet au 4 août dans le monde et particulièrement en Allemagne. Le Livre blanc, qui fut remis aux députés, affirmait que les Russes et les Français nous avaient attaqués à l'est et à l'ouest et avaient déjà pénétré en Allemagne. Le kaiser et le chancelier répétaient celte affirmation dans leurs discours. Personne n'était en mesure d'en établir la vérité ou la fausseté. Sous l'impression que l'Allemagne, devait combattre pour sa sécurité et son indépendance, la majorité de la fraction social-démocratique vota les crédits de guerre et, d'après les statuts du parti, contraignit la minorité à s'associer à ce vote.

Ce qui se passa le 2 décembre n'était que la conséquence de ce premier fait, car la malédiction qui s'attache à une action mauvaise, c'est d'engendrer toujours le mal : le groupe qui avait voté les premiers crédits obtint, cette fois encore, la majorité dans le parti. Toutefois la lutte dans la fraction fut plus violente, et la minorité s'accrut. On sait que Liebknecht seul eut le cou-

LES CONSÉQUENCES DE l'aCTE 277

rag"e et la force de caractère de ne pas se soumettre à la discipline du parti et de voter négativement dans la séance du Reichstaç.

Cet acte a été applaudi par les camarades socialistes du monde entier, à l'exception, malheureusement, de la fraction socialdémocratique du Reichstag-, qui, le Z février, vota un blâme à Liebknecht. Je tiens ce fait pour très regrettable ; on ne le considère pas, en général, à l'étranger, comme une mesure disciplinaire contre la violation des règlements du parti, mais comme une condamnation du refus des crédits militaires, ce qui accentue encore l'approbation donnée par les socialistes à la politique belliqueuse du gouvernement. Il eût été préférable, en vue de la reconstitution future de l'Internationale, de laisser de côté la discipline de parti dans cette question fondamentale. On eût ainsi évité de faire croire qu'il était indigne d'un membre de 'la Social- démocratie allemande de voter contre les crédits militaires.

Il semble qu'on ne se soit pas rendu compte à Berlin de l'effet que ne pouvait manquer de produire une telle résolution sur les camarades étrangers. Il semble surtout qu'on ne sache pas que les sympathies de tous les camarades étrangers vont à Liebknecht et non à la majorité nationaliste du parti [social-démocratique. Par son acte du 2 décembre, Liebknecht est devenu le plus populaire des socialistes allemands à l'étranger, non seulement chez nos ennemis ~ dont les applaudissements pourraient paraître suspects — mais chez les neutres. C'est l'attitude de Liebknecht qui servira de point de départ pour la réorganisation de l'Internationale^ et non l'attitude des députés qui — une fois trompés — n'ont pas eu la perspicacité ou le courage de reconnaître ou de confesser leur erreur, et qui ont glissé peu à peu, sur le plan incliné de l'opportunisme, dans le camp des nationalistes et des impérialistes. Ils se sont engagés si fortement dans la « Nationale » qu'ils ne retrouveront pas le chemin de r « Internationale », et la maman internationale elle-même — je le suppose, du moins, et je l'espère — ne leur rouvrira pas ses bras plus tard, et ne leur criera pas : « Reviens, Gottlieb, tout t'est pardonné. » Les fils perdus — et cela est bien — resteront des fils perdus.

Mais le gouvernement allemand, il faut le reconnaître, apra-

278 LES CONSÉQUENCES DE L'aCTE

tiqué avec une habileté supérieure — jusqu'ici, du moins, car les conséquences de sa conduite ne se manifesteront que dans l'avenir — la politique du « divide et impera-h. «Y a-t-il chea ton peuple certains chefs privilégiés... divise-les entre eux, tâche de les brouiller avec le peuple » (Kant, p. 43). Le g-ouvernement allemand a réussi à diviser les chefs entre eux; mais le peuple géra — espérons-le — uni quand le jour viendra du grand règlement de comptes, le jour du «jugement dernier», où toute faute sera démasquée, et où tout crime trouvera sa punition...

Morale politique et politique morale.

Il semble que le gouvernement allemand, qui prend extérieurement pour règle de conduite les principes de Bernhardi, ait choisi intérieurement comme modèle la description que Kant a faite du politique comme il ne doit pas être. « Où la politique morale cesse, a dit le sage de Kœnigsberg, commence la morale politique. Mais la morale politique, semblable à l'immoralité, agit d'après les « maximes sophistiques » suivantes :

« 1. Fac et excusa. Saisis l'occasion favorable pour t'emparer d'un droit sur ton propre peuple ou sur un peuple voisin. La justification se fera plus facilement et plus élégamment, et la violence sera plus aisément palliée après l'acte^ que si l'on recherche auparavant des raisons convaincantes et perd du temps à écouter les objections et arguments contradictoires. Cette hardiesse même peut faire croire qu'on a la conviction intime de la légitimité du fait, et le Dieu « Bonus Eventus » est, après coup, le meilleur avocat ».

« 2. Si fecistiy nega. Le crime que tu as commis, par exemple pour porter ton peuple au désespoir et ainsi à la révolte, nie que tu l'aies commis par ta faute. Affirme que, dans le cas de l'asservissement d'un peuple voisin, il faut s'en prendre à la nature de l'homme qui, lorsqu'il ne devance pas par la violenci un autre homme, peut être sûr que celui-ci le devancera a l'assujettira ^. »

N'est-ce pas là un exposé fidèle, pour ainsi dire photogr

> Kant, op. cit. p. 42.

phique et presque prophétique, de la manière d'agir de Belhmann, qui, du reste, n'a pas seulement été caractérisée par avance par le philosophe de la chaire, mais aussi par le philosophe du trône. Frédéric II disait : « Lorsque les princes veulent la guerre, ils la commencent, et ils font venir ensuite un juriste studieux qui prouve qu'ils ont bien agi. » On fait donc la guerre et on démontre ensuite que «l'autre» l'a faite, ou du moins qu'il allait la faire et qu'on a dû le prévenir. Ainsi on ne peut jamais souffrir dans son honneur — nota bene, si l'on réussit à se faire croire — : car ou bien on a été contraint à défendre sa patrie, ou bien on a été le prévoyant protecteur de la paix, qui a prévenu une attaque contraire. Mais la morale, qui doit régler les actions des Etats aussi bien que celle des individus, n'y trouve pas son compte, et le sage de Kœnigsberg ne trouve pas de mots assez sévères pour caractériser l'influence funeste de ces pseudo-politiques : « L'idée seule qu'il puisse exister sur terre une espèce <r êtres aussi pervers paraît ne pouvoir être justifiée par aucune théodicée... La vraie politique ne peut donc pas faire un pas sans avoir auparavant rendu hommage à la morale. La politique 3st en soi un art difficile, mais, unie à la morale, elle n'est plus du tout un art... » Celui qui subordonne la politique morale à la morale politique, c'est-à-dire assujettit les principes au but, met la charrue avant les bœufs et agit contre l'impératif catégorique ,

Tel est « l'héritage » de Kant, et celui qui y attache un grand prix condamne par là-même la politique qui a. conduit à la plus affreuse des guerres, politique qui a peut-être agi selon la c( moi aie politique », mais qui, à coup sûr, n'a pas été une publique morale.

Cependant, l'horrible, le sanglant travail se poursuit : fou'e la sève de notre peuple est comme sucée par d'énormes saufiçsues... et s'en va s'engloutir dans la gueule insatiable du :nolooh de la guerre. « Visiter un champ de bataille est une chose affrsiisj, écrivait l'empereur Frédéric III. Il est impossible de dé^^ure les horribles blessures qui s'offrent au regard. La guerre est, malgré tout, quelque chose de terrible, et ceux qui la déchaînent au moyen d'un trait de plume ne savent pas ce qu'ils font». Un médecin allemand écrit du théâtre des opérations : « J'aimerais

' Kant, op. cit. p. 4o.

que ceux qui suscitent la guerre en vissent les côtés terrifiants; les diplomates qui, d'un cœur léger, en font un des facteurs de leurs calculs comme le marchand ajoute une chance de gagner quelconque aux siens, devraient eux-mêmes prendre d'assaut un pont sur un canal, sous le feu des obus ennemis ^. »

Ou'éprouvez-vous, M. de Bethmann, lorsque vous lisez ces choses ? Que dites-vous dans votre circulaire du 24 décembre* : L' « idée » d'une conférence ne vous a pas été sympathique, la « forme » d'une conférence vous a « choqué ». Et toutes les terribles conséquences de votre refus, vous sont-elles plus sympathiques? Vous choquent-elles moins? Vous osez encore parler de sympathie et d'antipathie, des scrupules que vous inspire telle ou telle forme, maintenant que, par votre faute, l'Europe est plongée dans une mer de sang et que vous avez fait de notre célèbre culture européenne un objet de railleries pour les sauvages? «Oui, nous sauvages, nous valons mieux! » pourrait dire avec raison le Huron. Et si — comme je l'ai vu récemment dans un tableau allégorique, — toutes les populations primitives, jaunes, noires et brunes se réunissent autour de l'Europe, et si, jetant un regard sur les scènes de dévastation et de meurtre que nous leur offrons, sur nos villages et nos villes réduits en débris fumants, elles s'écrient : « Voilà votre célèbre civilisation I » — l'Europe honteuse ne peut que se voiler la face et reconnaître que les sauvages ont une culture plus élevée que la sienne... Avons-nous donc encore, nous, peuples européens, le droit — droit qui n'a d'ailleurs jamais existé au point de vue de la morale — de faire des conquêtes coloniales, quand le seul prétexte de nos rapines — étendre la civilisation — nous ne pouvons même plus l'invoquer?

Nous vous sommes redevables de tout cela, M. de Bethmann. Parturiunt montes, nascetur ridiculus mus. Les montagnes sont en mal d'enfant: il naîtra une petite souris. Cette fois c'est le contraire qui est arrivé : de la petite souris de vos antipathies et de vos objections contre une « forme », sont nées des montagnes de malheurs humains. Allez sur les champs de bataille, visitez les lazarets, voyez les blessés, les morts, les mourants ; rendez-vous dans les villes détruites, agenouillez-vous

* Berliner Tageblatt du 24 septembre.

' Annexe III.

LES CONSÉQUENCES DE l'aCTE 281

devant les autels bombardés et demandez pardon au Seigneur d'avoir transformé ses paroles : « Paix sur la terre et bienveillance envers les hommes ! » en celles-ci : « Meurtre sur la terre et incendie et destruction parmi les hommes ! » Ensuite frappezvous la poitrine et avouez à haute voix, afin que tous l'entendent : Je suis le coupable^ moi seul. Ce serait le premier pas vers le repentir, et « péché avoué est à moitié pardonné ».

Ils ont ag^i sur l'ordre d'un plus haut placé. Très vrai ! Mais en se faisant l'instrument de ce plus haut placé, ils ont assumé la responsabilité, tant juridique que politique, et partag-é avec ce plus haut placé la responsabilité morale. Si le kaiser n'avait pas trouvé un chancelier qui eût fait avec lui cette « guerre d'indépendance », l'Allemagne serait restée « sous le joug » : autrement dit, elle aurait continué à développer son travail, sa culture et son bien-être, sans être menacée par personne. Mais où en sommes-nous maintenant ? Au bord de l'abîme. Nous pouvons être encore joyeux de ce que l'ennemi que nous nous sommes créé n'a pas franchi nos frontières. Nous serions heureux si nous possédions encore, comme il y a six mois, nos colonies, nos milliards et notre jeunesse, dont on fait carnage et dont nous n'avons plus qu'à porter le deuil.

Quidquid délirant reges, plectunctur Achivi.

Quand les rois deviennent fous, c'est le peuple qui paye la casse. Mais, précisément à ce moment, il faut des hommes de caractère, non des courtisans, pour s'opposer à la volonté royale et prendre parti pour les Achéens contre le roi. « L'impunité est un privilège de la dignité royale, mais elle n'exclut nullement la possibilité de mériter des punitions. » Les hommes qui, en qualité de conseillers, sont aux côtés du roi, ont pour devoir de l'empêcher de les mériter. Le plus mauvais service qu'on puisse rendre à un prince, c'est de le laisser gouverner par lui-même, dicter les ordres inspirés par sa violence et par son humeur à des serviteurs qui, s'ils ne les approuvent pas, se font néanmoins les instruments de leur exécution^. Ce qui, chez

• Brousrham. Siatesmen

le prince, est encore compréhensible, quoique inexcusable, devient chez l'homme d'Etat responsable un forfait inexpiable. Le prince, élevé dès sa tendre jeunesse dans la croyance mystique à la lég^itimité, entouré de flatteurs qui disent oui et amen à tout, de courtisans et de parasites qui apparemment sont ses serviteurs, mais qui en réalité sont ses maîtres, qui entend rarement la vérité et ne veut jamais l'entendre, malgré ce que dit le poète persan Mirza Schaffy :

Le sage peut se passer de la faveur du puissant Mais non le puissant des leçons du sage,

le prince qui tient le silence contraint du peuple pour une concorde sans exemple, parce que personne ne lui dit ce qui vit et s'agite dans l'âme du peuple, est plus facilement excusé qu'un chancelier quand il suit en aveugle et en sourd ses idées insensées, et confond son ambition, son désir de conquête, de gloire et d'éclat avec le bien et le bonheur de son peuple. Mais les conseillers du prince sont là pour le mettre en garde contre les conséquences de ses propres passions, et pour lui crier comme Junius : « Bcfore your Majesty subdue the hearts of your subjects, you must gain a noble viclory over your own*. »

Ils ne doivent pas être les valets de leur maître, mais les premiers serviteurs de l'Etat. La conduite d'un ministre ne peut pas être excusée ou expliquée par son attachement personnel à son souverain, car cet attachement repose sur des sentiments, tandis que la conduite est déterminée par des devoirs, par l'impératif catégorique. Et le sentiment doit toujours céder le pas au devoir. Il faut plutôt « se démettre » que « se soumettre ».

Mais le pire, c'est qu'un ministre non seulement recouvre de son bouclier les actions passionnées de son maître, mais cherche encore à les justifier par des manœuvres machiavéliques. Nous sommes devenus plus machiavéliques que Machiavel lui-même, et nous avons tout à fait oublié que notre grand aïeul, Frédéric II, a écrit V Antimachiavel. « Donner sa parole était un besoin du passé : y manquer est un besoin du présent. » Ne dirait-on pas que le prudent Florentin ait frappé cette maxime tout exprès pour le cas de la Belgique? « Un

* Avant que Votre Majesté subju^e les cœurs de ses sujets, vous devez remporter \ine noble victoire sur le vôtre propre.

LES CONSÉQUENCES DE l'aCTE 283

prince ne doit pas avoir d'autre pensée et d'autre objet que la guerre, la préparation et la direction de celle-ci.» Cela n'a-t-il pas été de tout temps le leitmotiv de la politique royale prussienne? « Que le prince ne se soucie que de vaincre et de maintenir sa domination, les moyens seront toujours tenus pour honorables et loués par chacun. » N'est-ce pas là le fil d'Ariane à l'aide duquel nous espérons sortir du labyrinthe de notre situation actuelle, pour échapper au minotaure de la condamnation générale? Machiavel a remplacé Kanty et chez nous aussi la fin sanctifie les moyens.

Rêves de domination mondiale.

Quel est le but de cette guerre ? J'ai déjà dit maintes fois que le but de nos dirigeants était un nouveau dominium mundi. Burgrave de Nuremberg, prince-électeur de Brandebourg, roi de Prusse, empereur d'Allemagne, — cette ascension triomphale ne suffit pas à l'ambition des Hohenzollern. Leur patrie doit être plus grande. L'aigle prussienne doit déployer ses ailes sur tous les océans; une nouvelle époque historique doit commencer; l'hégémonie germanique doit succéder aux hégémonies romaine, espagnole et anglaise^. Le mot de Virgile est adapté à l'usage

* Maintenant, les raisins étant trop verts, chacun nie naturellement avoir eu des plans de conquête. Mais le même jour où l'on déclarait dans les hautes sphères que le dessein de fonder un empire mondial était un tnon-sens», le bureau de presse du gouvernement militaire de Lods publiait, pour l'anniversaire du kaiser, un « journal impérial » où on lit entre autres :

« Une guerre victorieuse — et Dieu soit loué 1 personne dans notre patrie, depuis le plus vieux feld-maréchal au plus jeune apprenti cordonnier, «e doute qu'elle le soit, — nous créera un empire colonial composé des Gong^o français et belge, et — si le Portus:al entrait en lutte avec nous — des colonies portugaises sur les côtes occidentales et orientales de l'Afrique — tel que nos pères qui se moquaient de nos commencements dans ce domaine, n'auraient jamais pu en avoir l'idée. Surtout, lors de ce partage de l'Afrique, nous donnerons le coup de grâce aux efforts que font les Anglais pour obtenir l'hégémonie totale, du Cap au Caire, car entre l'Egypte et l'Est Africain, qui sont encore anglais, et le sud de l'Afrique boer-anglais, s'étendra la chaîne infinie de nos immenses possessions, de l'Océan Indien jusqu'aux ffrands lacs du centre, et du Congo jusqu'à V Atlantique. Encore anglais I disons-nous du Nord-Est et du Sud de l'Afrique ; qui sait ce qu'il en sera encore si cette parole du poète se réalise: Le monde doit encore être sauvé par l'esprit allemand.* Le journal duquel ces lignes sont extraites a été édité officiellement par le fourernement militaire, en qualiic de cadeau pour l'anniversaire du kaiser. Sapienti sait

284 LES CONSÉQUENCES DE l'aCTE

germain: Tu regere imperio populos Germane mémento^. Comme Aristote attendait de la campagne d'Alexandre-le-Grand une transformation du monde oriental et une domination de ia culture grecque, nous attendons de cette guerre une transformation du monde occidental et une domination de la culture allemande. Quelle conception enfantine et contraire à l'histoire ! Si, autrefois, les guerres faites par des peuples civilisés contre des barbares pouvaient parfois servir à propager la culture, elles font le contraire aujourd'hui entre peuples également cultivés : elles détruisent la civilisation et développent la barbarie atavique. L'avenir de l'humanité ne réside plus aujourd'hui que dans la vie commune et paisible de tous les peuples. Tous les plans de domination mondiale qui, jadis déjà, portaient le germe de leur ruine, doivent échouer aujourd'hui avant leur réalisation, grâce au sentiment qu'ont tous les peuples de l'égalité de leurs droits, à la conscience que tous ont de poursuivre le même but, qui est de réaliser le bien-être et la culture, grâce surtout aux relations étroites qui unissent entre elles les mêmes classes des différentes nations. De même que les couches géologiques, les filons métalliques ou rocheux, ne se règlent pas sur les limites des propriétés de la surface, mais passent en croisant ces limites d'une propriété à l'autre, de même les couches de la société moderne ne se laissent pas interrompre par les frontières des pays, mais se ramifient d'un pays à l'autre. Aux limites verticales s'est substituée la connexion horizontale. S'il n'y a qu'une seule « Internationale » organisée, il en existe des centaines d'autres inorganisées, qui sont unies par des liens aussi forts : les « Internationales » du commerce et de l'industrie, de la technique, des sciences, de l'art et de la littérature — constituent entre les nations un lien spirituel indestructible, et la criminalité elle-même est devenue internationale. Ce lien, les guerres peuvent le rendre moins solide, mais non le déchirer. La nature elle-même, comme le dit quelque part Kant, pousse, « par le mécanisme des tendances humaines, à la paix perpétuelle dont on ne peut, il est vrai, pas prédire l'avenir, mais à l'avènement de laquelle le devoir des hommes est de travailler. » A la paix perpétuelle non pas par la domina-

• A toi, Germain, de régir sous ton sceptre les peuples de l'univers.

LES CONSÉQUENCES DE l'ACTE 285

tion de l'un sur l'autre, mais par une vie commune sur la base de droits ég-aux.

Nos rêves d'hégémonie resteront donc des rêves, même si nous avions le pouvoir de soumettre les autres peuples à notre volonté. Les buts qu'un Bismarck se proposait étaient raisonnables et accessibles, parce qu'ils restaient dans les limites du développement historique de notre siècle. Il fallait créer des Etats nationaux tant que l'humanité n'était pas mûre pour la création d'ensembles plus étendus et plus compréhensifs. Les efforts du peuple allemand pour atteindre l'unité étaient historiquement justifiés, et ont abouti, mais les efforts de la nouvelle Allemagne pour parvenir à l'hégémonie constituent un recul, une déviation du but fixé aux peuples cultivés, et sont nécessairement voués à un échec.

Notre but est inaccessible, et les moyens que nous employons pour y parvenir sont criminels. Le succès militaire, même s'il était probable (ce qu'il n'est pas) ne nous rapprocherait pas d'un cheveu de notre but. Au XX® siècle, il n'y a plus d'hégémonie mondiale possible, et s'il en existait une, nous serions les derniers que l'on reconnaîtrait comme dominateurs du monde. Une paix qui nous accorderait plus ou moins cette hégémonie ne serait qu'une suspension d'armes, et ne serait conclue — comme celle des Grecs avec les Perses — qu'avec la réserve d'un temps donné. Une guerre porterait en elle le germe de guerres nouvelles, qui conduiraient l'Europe à l'abîme.

Il est encore temps de conjurer le pire. Mais les morts ne ressusciteront pas, et les graves blessures faites à la vie économique de tous les peuples ne se guériront que lentement, au cours de bien des décades.

Qui paiera les frais de lu guerre ?

Les frais et les dommages que la guerre a causés pendant les six premiers mois ont été évalués par des hommes compétents à plus de 80 000 millions de marks, non compris les dépenses et les pertes privées, non compris la valeur économique des morts et des mutilés, non compris la perte en travail que représentent pour leurs Etats les hommes sous les drapeaux.

Jamais le vaincu ne pourra offrir au vainqueur — à supposer que l'un des belligérants remporte la victoire, ce qui est peu probable — une indemnité équivalente. En Allemag-ne, outre l'Empire, les Etats et les communes ont fait des milliards de dettes. Qui paiera, qui pourra gagner par son travail et payer ces énormes sommes ou même simplement leurs intérêts ? Tous les Etats belligérants, et les neutres avec, seront acculés à la banqueroute. « Quand je vois maintenant les nations en guerre, disait Hume, il me semble voir deux individus ivres qui se battraient dans un magasin de porcelaine. » Les individus ivres, ce sont les belligérants, le magasin de porcelaine, le commerce international. Nous verrons sous peu la porcelaine en tessons.

Quousque tandem ?

Comment cela continuera-l-il ? Comment cela finira-t-il ? Quousque tandem abutere^ imperator^ patientia nostra ? Où est la voix qui criera : halte I à notre empereur? A notre empereur de qui dépendait la guerre, de qui dépend aujourd'hui la paix. Chaque pas de plus rend le crime commis plus grand, plus gigantesque. Chaque victoire est une victoire à la Pyrrhus. Ne se trouve-t-il vraiment personne parmi les 67 millions d'Allemands qui ose braver les foudres de Jupiter et lui crier, comme Thémistocle à Eurybiade : « Frappe, mais écoute ! » Les serviles journalistes continueront-ils à publier leurs scandaleuses correspondances? A nous dire comme nos grands seigneurs se trouvent bien de la guerre, comme ils paraissent florissants et bien portants, comme ils ont bon appétit et belle humeur, comment ils honorent leurs troupes de pipes décorées de leur image à l'occasion de 1' « incomparable fêle de Noël», comment ils invitent aux dîners du quartier général, avec pain de guerre obligatoire, chanteurs et poêles renommés, — en un mot quelle vie de Dieux ils mènent en France, tandis que sur les champs couverts de neige, dans d'humides cabanes de terre, leurs sujets dépérissent et que les larmes des veuves et des orphelins ruissellent...

Jusqu'à quand cela durera-t-il ? Comment cela se termi-

nera-t-il ? Qu'est-ce que cela fera aux peuples, qu'après la

guerre «les cousins sincèrement dévoués » se jettent, émus, dans

^ les bras les uns des autres, s'embrassent et revêtent de nou-

LES CONSÉQUENCES DE l'aCTE 287

veau les uniformes des régiments d'honneur qu'ils avaient déposés? Qu'est-ce que cela fera au peuple, que des cortèges solennels passent par la porte de Brandebourg, au son des trompettes, l'empereur à la tête de ses six héroïques fils, restés sains et saufs par la grâce de Dieu, et décorés de couronnes de lauriers? Le peuple veut la paix, la paix, la paix ! Assez de morts, assez de mutilés, assez de misères et de ruines ! La conscience du monde s'agite. La parole qui s'élève pour accuser trouvera l'épée pour exécuter ses arrêts, si on ne veut pas entendre le son d'airain de la voix du peuple. Viuos voco, mortuos plango^ fulgura jrango : j'appelle les vivants, je plains les morts, je brise l'éclair. Voilà ce que la cloche de la conscience du peuple fait entendre aux puissants.

« Sur votre tête retombent les larmes des veuves et des orphelins, le sang des tués, le chagrin des femmes qui ont perdu époux, pères et fiancés, engloutis dans cette sauvage querelle'.

Ils ont assez souffert, les Achéens.

Jamais les peuples n'ont été ennemis les uns des autres. Toutes les lettres des combattants montrent que les sentiments de haine et de vengeance sont inconnus dans les tranchées. Ce sont leg journalistes qui les font éclore dans les salles de rédaction bien chauffées. De tranchée à tranchée, des amitiés sont conclues, des fraternités échangées. On se rend mutuellement des visites, on se fait de petits présents, on se serre amicalement la main. Puis on retourne dans les tranchées, et l'on se tire dessus, par ordre supérieur ! N'est-ce pas indicible, incroyable?

Si nous ne savions pas depuis longtemps qu'aucune des nations en lutte n'a désiré la guerre, et que quelques centaines, tout au plus quelques milliers d'hommes criminels ont voulu et préparé ce meurtre collectif, la confraternité régnant entre ceux qui sont dans les tranchées prouverait qu'aucune animosité n'existe entre les peuples. Mais, précisément parce qu'elle le prouve, parce qu'elle diminue l'énergie de la tuerie, et qu'elle pourrait faire voir aux combattants qu'ils ne luttent pour rien qui les concerne, qu'ils sont excités les uns contre les autres par des hommes plus puissants qui poursuivent la réalisation de leurs intérêts, le haut coniinandement allemand vient de publier un arrêté sévère interdisant cette fraternisation. Plus de

' Shakespeare- fleuri V.

288 LES CONSÉQUENCES DE l'aCTE

poignées de mains, plus de pauses de tir, pour l'amour de Dieu I 11 faut continuer à tirer, satis perdre de temps. Nulla dies sine linea^ pas de jour sans meurtre et incendie !

Mais tous les ordres ne serviront de rien. La vérité est en marche. Chaque jour, chaque heure, la lumière s'approche. Et s'ils ne veulent pas, ces Messieurs de derrière le front, ils seront enfin obligés.

La paix viendra, bientôt, très prochainement, car elle doit venir. Malheur aux généraux qui jetteront encore une fois leur épée dans la balance, malheur aux dirigeants qui ne veulent pas entendre la voix du peuple que l'on étouffe par la force. Sous les eaux tranquilles du Bargfrieden ^, on perçoit de sourdes rumeurs et de menaçants grondements. Malheur à ceux qui ne veulent pas ouïr les sons souterrains et qui continuent à confier leur barque aux eaux traîtresses ! Ils seront engloutis par les vagues! — Discite monitit Prenez garde, vous êtes avertis!

* « La paix dans le château fort . »

L'avenir.

Qu'est-ce que la paix doît bous 3ipp«iy>T?

La conclusion de la paix n'est pas *out. Qu'est-^^ 'ihp la paix doit nous apporter ? Qu'est-ce que la paix nous aopcr-?r i?

Elle doit nous apporter ce que les esprits les plus éclairés s'efforcent d'obtenir depuis des siècles, non une suspension d'armes, mais un état de paix durable, reposant sur une base légale assurée. Le système actuel, qui consiste à balancer Li paix sur la pointe des baïonnettes, a fait faillite, faillite pour toujours. La folie des armements qui, en 1910, a coûté aux Etats européens — sans compter les dépenses indirectes, non comprises dans les budg-ets — plus de 10 milliards de marks, somme qui s'est accrue chaque année d'au moins 20 <>/o, n'a pas atteint le but à l'aide duquel on cherchait à la justifier. Loin d'assurer la paix, les Etats européens l'ont, au contraire, compromise par l'ardeur funeste avec laquelle ils cherchent à être les plus forts sur terré et dans les airs, sur l'eau et sous l'eau. Une méfiance toujours croissante a levé de ces semailles de fer. Les pourparlers diplomatiques, par le lointain cliquetis des armes qui les accompagnait, sont devenus un objet d'ançoisse et de crainte pour les peuples : tous étaient domines par le sentiment accablant '.]ue cela ne pouvait plus continuer, qu'on devait faire volta -face ou pousser à la catastrophe.

Elle s'est produite, celte catastrophe depuis longtemps prédite et redoutée, mais elle n'a pas seulement entraîné dans c^e^s tourbillons la vie et le bien-être des peuples, elle a emporté le système au moyen duquel on avait cru donner aux aa:,ions ane trompeuse sécurité.

290 l'avenir

Le système de la paix armée.

Le système de la paix armée est jugé. Pendant la paix, il a sucé la moelle des peuples, et il n'a pas pu empêcher la guerre. Le système de l'équilibre européen s'est révélé plus funeste encore que le précédent, quand deux Etats seuls se faisaient face, armés jusqu'aux dents. La guerre franco-allemande de 1870 n'était qu'un jeu d'enfant en comparaison de la guerre de 1914. Un système défectueux ne peut s'améliorer du fait qu'on l'applique sur une plus grande échelle. Au contraire, ses fautes et ses faiblesses sautent mieux aux yeux. La prétendue garantie de paix par les préparatifs militaires devait devenir d'autant plus néfaste qu'un plus grand nombre d'Etats étaient liés les uns aux autres sur les deux plateaux de la balance. Ce qui, dans la proportion de 1 à 1, était déjà déraisonnable et nuisible, devait l'être trois fois plus dans la proportion de 3 à 3. Et si, en temps de paix, ce système était funeste, il l'était bien davantage en temps de guerre. Par le jeu des alliances et des ententes, les tableaux terrifiants peints par les sociologues perspicaces ont été infiniment dépassés en horreur.

Tout ce que Jean de Bloch prédisait du caractère, de l'étendue, de la cruauté d'une future guerre européenne s'est réalisé, et d'une façon bien pire que le génial politique russe ne l'avait prédit. Il ne pouvait pas prévoir le développement des navigations aérienne et sous-marine, les énormes canons de siège et toutes les nouvelles conquêtes de la kultur. Mais, dans son œuvre monumentale de 1899, il déclarait déjà que les progrès de la technique des armes depuis 1870 se révéleraient, lors d'une guerre, plus considérables que le développement de cette technique depuis l'âge des arbalètes jusqu'à la guerre franco-allemande. Déjà alors, il annonçait que l'effet des nouveaux canons serait si meurtrier qu'il ne pourrait plus être question d'un combat au sens ancien du mot, ni de bravoure personnelle, et que la guerre serait une longue guerre de siège et de tranchées. Il a décrit en détail l'horreur de la lutte moderne avec ses machines, et exprimé le doute — amplement justifié — que des hommes cultivés puissent supporter sans devenir fous ces épouvantables impressions. Il n'y aura plus de vainqueur et de vaincu, disait Bloch; il ne sera pas possible de soigner convenablement

l'avenir 291

le nombre immense des blessés, si l'on ne met pas sur pied autant de personnel sanitaire que de combattants. Il ne sera pas possible de les traiter comme il faut dans les pays appauvris où les batailles auront lieu. Les Etats bellig-érants ne pourront pas, à la longue, trouver l'argent pour l'entretien journalier de pareilles masses d'hommes. Tout cela, le pacifiste Jean de Bloch l'avait prédit, non par un don de divination, mais par l'expérience que lui avaient procurée de longues années d'études sur cette question vitale pour l'humanité civilisée de l'Europe.

Nous vivons maintenant ce qu'il avait entrevu. Les gigantesques armées oscillent toujours, sans résultat, sans possibilité d'une décision définitive, malgré les appels enflammés des rois et des chefs. En avant ! En arrière ! En arrière et en avant ! Ce sont les mots d'ordre, qui changent constamment. Pour les morts seuls, il n'y a pas de recul. Un village, une ferme, une tranchée, une colline exigent des milliers de victimes. Un seul schrapnell bien dirigé peut — quand cela va bien — tuer ou blesser cent hommes. Mais ce qu'il y a de pire, c'est que ce grand meurtre est un suicide de tous les peuples qui, peu à peu^ s'épuisent et vont à leur perte ; le seul bon côté, c'est que c'est en même temps un suicide du système politique tant extérieur qu'intérieur, qui a suscité la guerre.

Le plus enragé militariste concédera quun accroissement des armements n'est plus possible après la guerre. Auparavant déjà, les charges qu'ils faisaient peser sur les Etats européens étaient devenues insupportables. C'est avec raison qu'il y a quarante ans, Emile de Girardin disait : « Avec la moitié de ce que l'on dépense aujourd'hui pour la guerre en Europe, on pourrait faire disparaître la misère. » L'exemple suivant illustrera la folie de ce système. Au début de la société humaine, alors que chacun devait pourvoir à sa propre sécurité, deux propriétaires ruraux voisins devinrent méfiants l'un à l'égard de l'autre. Chacun redoutait une attaque de l'autre, alors qu'en réalité aucun des deux n'avait des desseins agressifs. Au lieu de faire cultiver leurs champs et élever leur bétail, ils ordonnèrent à leurs femmes, à leurs enfants, à leurs paysans et à leurs valets de construire des barricades et des retranchements, de forger des armes, de fabriquer des arbalètes, des flèches et des frondes, jour et nuit, pendant des années. Peu à peu les

i92 l'avenir

provisions s'épuisèrent. Pkis moyen de s'en procurer ailleurs. Bref, tous les deux couraient le risque de mourir de faim. Lorsque la misère fut à son comble, les deux voisins méfiants résolurent d'avoir une explication. Et qu'apprirent-ils ? Aucun n'avait eu le dessein d'attaquer son voisin, et tous les deux avaient seulement craint d'être attaqués. Du coup la méfiance disparut. Mais le gaspillage insensé de leurs ressources pesa longtemps sur leur vie et, durant des années, il les empêcha de retrouver leur bien-être d'autrefois.

Les peuples européens n'ont pas su trouver à temps le chemin de la raison, et pour faire disparaître la tension devenue insupportable, ils ont dû s'engager toujours plus loin dans celui de la folie et remplacer l'état de guerre latent par l'état de guerre déclaré. A qui incombe la responsabilité de l'échec de tous les essais pour amener une paix durable, c'est ce que nous avons vu au cours de cette étude. Mais le coupable finira par se rendre compte que tous ses armements, toute sa résistance à l'endroit d'une entente, ne lui ont procuré aucun avantage, et que la situation, malgré la ruine de tous, ne s'est pas modifiée : la proportion des forces est restée la même.

Le système est donc jugé. Il est impossible qu'il renaisse ou qu'il se renforce, et il ne reste à l'Europe, après le naufrage définitif de cette anarchie fondée sur la puissance, qu'à revenir à la pensée prêchée depuis des siècles par tous les esprits les plus éminents, seul remède qui puisse protéger de la débâcle notre vieux monde civilisé. Cette pensée c'est celle d'une

alliance pacifique des peuples libres,

fondée sur la reconnaissance mutuelle de leurs droits, et sur la confiance réciproque, bref un fédéralisme d'Etats libres, comme l'appelle Kant. Une alliance de peuples, — non un Etat formé de peuples, — une alliance qui laisse aux peuples toute leur souveraineté, avec la seule réserve qu'ils n'en abusent pas pour faire la guerre à l'un de leurs alliés. Cette alliance doit être basée non sur la puissance, mais sur la confiance mutuelle, sur le sentiment du devoir, sur V impératif catégorique. Kant considérait qu'une ligue pour la paix entre les peuples européens, sans organisation politique interne et sans pouvoir législatif, était déjà

l'avenir 293

possible au temps où il vivait, parce qu'elle répondait également aux intérêts de tous et qu'elle était dictée à tous par le devoir. Sans doute, l'idée positive, l'unité plus haute et plus forte d'une république du monde lui apparaissait déjà comme l'idéal à atteindre. Mais en homme de « raison pratique », il se contente « du succédané négatif d'une alliance qui repousse la guerre et s'élargisse de plus en plus ». Kant ne doutait pas que la réalisation de ce fœdus pacificum ne fût possible, et il espérait vivement « qu'un peuple puissant et éclairé » en jetterait les bases et que l'adhésion d'autres peuples étendrait cette union à toutes les nations civilisées *.

Cette pensée de Kant, en apparence si simple, est ce qu'on a dit de plus projond sur la formation juridique de la famille européenne. Ce n'est pas la conception d'un idéologue planant dans les nuages, mais l'idée d'un philosophe qui connaissait les hommes, savait regarder autour de lui, et tirait des expériences du passé et de l'état de choses existant à son époque les conclusions qu'ils comportaient. Il se défendait lui-même de faire des constructions théoriques, mais il souhaitait que le philosophe fût entendu par le roi, « parce que la possession de la puissance corrompt inévitablement le libre jugement de la raison ». Il se contentait, il est vrai, du rôle que tous les hommes d'Etat « sages » accordent à la philosophie, celui de servante, seulement pour lui ce rôle consistait non point à porter la traîne de sa maîtresse, mais à la précéder en tenant un flambeau. Il renonçait donc provisoirement à son grand idéal et se contentait de buts pratiquement accessibles *.

Il est infiniment plus souhaitable aujourd'hui qu'alors que ces buts soient atteints, et ils peuvent d'ailleurs l'être avec infiniment plus de facilité. Infiniment plus souhaitable, parce que l'état d'anarchie que Kant déplorait déjà doit exercer de nos jours des effets infiniment plus funestes, étant données la grandeur et la puissance des Etats européens. Si des nations de quelques millions d'habitants, comme l'étaient celles de son temps, dont la vie économique était restreinte à leur territoire et dont la production suffisait à la consommation, étaient déjà meriacées dano ieuT ei^'s-

' Kant. op. cit. p. 20.

2 Kant, op. cit. p. 3&.

294 l'avenir

tence par les conséquences de la guerre, que dire de la catastrophe qui atteint les pays belligérants d'aujourd'hui, dont la population globale — en Europe et hors d'Europe — est de 890 millions — soit le 53 ^o de celle la terre — et qui sont reliés entre eux, comme les organes d'un grand corps, par mille fibres nerveuses et par mille liens d'ordre intellectuel et matériel? Ce que Kant considérait alors comme nécessaire pour préserver les peuples de la ruine progressive l'est infiniment plus aujourd'hui ; car, de son temps, les pays en guerre pouvaient — comme les tronçons d'un lézard — vivre par euxmêmes et chacun pour soi, tandis qu'aujourd'hui la guerre mondiale atteint au cœur le gigantesque organisme qu'est l'humanité cultivée, et lui donne le coup de mort.

Mais si la transformation du monde moderne a augmenté à l'infini les maux de la guerre, elle offre d'autre part infiniment plus de moyens que le passé pour les combattre. Dans tous les domaines des relations internationales, le terrain est préparé dans la plus large mesure pour la fédération kantienne d'Etats libres. Outre les nombreux traités proprement dits conclus ^ntre Etats, il existe un nombre incalculable d'organisations internationales dans tous les domaines de l'industrie, du commerce, de l'agriculture, de la science, — depuis la convention postale internationale jusqu'aux accords relatifs à la protection des phoques de la mer de Behring — et d'innombrables icstituts internationaux chargés de surveiller la mise en pratique dea traités. Il existe un grand nombre de conventions prévoyant des cours d'arbitrage, avec ou sans l'obligation d'en app«kr à celles-ci ; quelques-unes de ces conventions stipulent que même des questions de vie ou d'honneur doivent être soumises à ces tribunaux. Il y a à La Haye une cour d'arbitrage interjîationale dont la création et la juridiction ont été reconnues par toutes les nations civilisées du monde. Bref, dans tous les domaines possibles, les liens de la communauté internationale se resserrent; mais dans le domaine le plus important, parce que touchant également aux intérêts vitaux de tous les peuples, dans la question de guerre et de paix entre les grandes puissances, régnent encore l'anarchie, le manque de lois, la diplomatie, avec ses modes surannées, ses inutilités et ses manigances

l'avenir 295

démodées, avec ses disciples vieillis, qui au lieu de poursuivre les intérêts communs à tous, cherchent à faire le profit de leurs commettants par tous les moyens de la morale politique, autrement dit de l'immoralité. Pétrification datant des époques depuis longtemps disparues, cette diplomatie ; anachronisme qui fait dans notre époque la même figure que le guérisseur d'une tribu indienne ferait dans un de nos hôpitaux. De même que le guérisseur indien, avec ses simagrées, est impuissant à secourir les malades (bien qu'il se donne Vair de pouvoir leur venir en aide), les diplomates — ils viennent de le prouver à nouveau — sont incapables de prévenir la maladie la plus dangereuse des peuples, celle qui leur apporte la mort. Et cela malgré la valeur personnelle de quelques-un.s d'entre eux — à l'étranger! — à cause du système de la diplomatie moderne.

Depuis des siècles déjà, l'abbé de Saint-Pierre dans son Essai sur la paix perpétuelle (1713), Rousseau et Kant et d'innombrables sociologues ont recherché une organisation des Etats modernes qui rende superflue l'activité de la diplomatie telle qu'on l'a comprise jusqu'à présent. Lorsque l'état de possession des Etats contractants aura été garanti, leurs sphères d'influence délimitées par des accords amicaux, leurs relations commerciales réglées par des traités, le trafic international réglementé et les querelles quelconques soumises à une juridiction internationale, lorsque la confiance réciproque aura remplacé la méfiance actuelle et que, sur cette base, les armements seront d'abord arrêtés et peu à peu réduits, — choses que tous doivent souhaiter et peuvent atteindre, — alors on pourra mettre au rancart la vieille diplomatie et en instituer une nouvelle, qui réponde aux idées actuelles, qui n'ait besoin ni d'artifices secrets, ni d'espions en uniformes, ni d'intrigues de palais et de couloirs pour remplir son utile mission. Alors les diplomates exerceront à peu près les mêmes fonctions qu'exercent aujourd'hui, à Berlin, les plénipotentiaires du Conseil fédéral — sans que je veuille le moins du monde dire par là que l'organi-' sation de la ligue pacifique des peuples libres pourra se com-i parer à l'organisation politique de l'Empire allemand. Cette liguei pacifique ne sera rien d'autre qu'une sorte d'alliance pour* maintenir la paix et pour faire fructifier les intérêts corn-

296 l'avenir

muns, sans que les droits souverains des Etats soient lésés par elle ^.

Les intérêts communs existent déjà aujourd'hui. Ils sont réglés par des traités internationaux, et des commissions internationales se chargent de les protéger. Le cercle de ces intérêts s'étendra de lui-même par la contrainte logique de la culture et de la technique, par la victoire remportée sur l'espace et sur le temps, malgré la guerre actuelle et malgré les braillards bornés qui veulent donner à l'Allemagne la première place dans le domaine intellectuel et scientifique, soit en l'élevant à la domination du monde, soit en la faisant reculer au rôle «d'Etat nationaliste» antédiluvien. Les relations entre peuples peuvent être momentanément interrompues par la myopie criminelle de leurs chefs et de leurs souverains, mais elles reprennent vie comme la terre au printemps quand la neige est fondue et que les rafales de l'hiver sont passées.

Le lien qui existe aujourd'hui déjà entre les nations, et qui sera, après la guerre, resserré tôt ou tard par la force des choses, ne doit être élargi qu'en un sens : il faut que les peuples contractants s'engagent à maintenir la paix et à respecter mutuellement leur indépendance et leur état de possession.

Est-ce irréalisable ?

Est-ce une utopie ?

Bertha von Suttner a dit quelque part : « Tout mouvement intellectuel doit traverser trois phases : dans la première, on s'en moque; dans la seconde, on le combat; et dans la troisième, on lui reproche d'enfoncer des portes ouvertes. »

Si quelqu'un avait dit aux Italiens du Cinquecento, à ceux d'il y a 400 ans : « Un jour viendra où il y aura une seule patrie italienne, qui ne sera ni florentine, ni pisane, ni génoise, ni vénitienne », on aurait ri au nez de cet homme en le traitant d'utopiste, ou plutôt on l'eût enfermé dans un cabanon. Si, au moyen âge, on avait dit au maître d'une Burg ou aux magistrats d'une ville allemande qu'un temps viendrait où ils n'auraient plus le droit de faire prévaloir leurs intérêts, à leur gré.

» Cf. Fried, Karte Aufklârnngen ûber Wesen und Ziel des Pazifismus (Berlin 1914).

l'avenir 297

les armes à la main, ils auraient haussé les ëpaules et abandonné à ses songes le visionnaire assez insensé pour tenir ce langage. Mais si le même homme leur eût dit encore que non seulement les maîtres du château ou de la ville, mais encore les maîtres de contrées entières et de royaumes entiers perdraient une fois leur droit de guerre, et que seul l'Empire allemand, dans son ensemble, pourrait prendre les armes contre l'étranger, ils auraient douté de sa raison ou, — ce qui est plus probable, — ils lui auraient fait couper la tète pour crime de haute trahison. Comment ! ils perdraient un jour leur droit de guerre, partie essentielle de leur souveraineté, ils devraient renoncer à leur jeu favori, se défaire de leurs soldats ou les soumettre aux ordres d'un chef supérieur 1 Impossible ! Cela ne peut être. Il n'y a pas de souveraineté sans droit de guerre.

• Et, néanmoins, cela s'est produit, et le monde n'a pas péri. Et petits et grands seigneurs existent encore en Italie, en Allemagne, et ailleurs, s'ils ne sont pas disparus pour d'autres raisons. Et ils vivent mieux, et ils sont plus heureux qu'au temps où ils devaient employer une grande partie de leurs revenus à leur défense personnelle et où ils étaient constamment menacés par l'insolence de méchants voisins. La communauté pacifique qui les a accueillis leur a procuré plus de sécurité et plus de bien-être, et ce qu'ils ont perdu en souveraineté est largement compensé par ce qu'ils ont gagné. L'utopie est devenue un lieu commun^ et si le prophète à longue vue d'alors eût été raillé ou condamné, le laudator temporis acti serait aujourd'hui tenu pour irresponsable.

On trouverait dans l'histoire d'innombrables exemples d'évolutions analogues. On peut même dire que l'histoire, au fond, constitue une chaîne ininterrompue de preuves de ce fait : l'impossible d'hier est le possible et le réel d'aujourd'hui.

Pourquoi donc une alliance pacifique, qui répondrait égale' ment aux intérêts de tous les peuples, serait-elle une impossibilité? Si les Etats de l'Allemagne se livraient en 1866 une lutte fratricide acharnée, et pouvaient conclure quatre ans plus tard une ligue perpétuelle pour la protection du territoire confédéré et des lois en vigueur à « l'intérieur de ce territoire, ainsi que pour le développement de la prospérité allemande », pourquoi une alliance de peuples, sans organisation interne, avec ce seul

298 l'avenir

objectif, beaucoup plus modeste, de maintenir la paix, serait-elle impossible ? N'est-elle pas raisonnable ? Ne répond-elle pas aux intérêts vitaux de tous les peuples contractants, et dans la même mesure? N'a-t-elle pas infiniment plus de chances de durer que toutes les organisations basées sur la puissance, étant basée sur le désir unanime de paix que tous auront après une aussi affreuse guerre ? Que perdront les signataires de cette alliance? Le droit de se faire la guerre entre eux, mais rien d'autre. Ce droit, ils en ont fait un usage suffisant dans le conflit actuel et ils ont pu en connaître les indicibles conséquences. Leur a-t-il apporté à eux tous ou à l'un quelconque d'entre eux un avantage quelconque ? N'a-t-il pas mis vainqueurs et vaincus à deux doigts de la ruine ? Ne leur a-t-il pas causé des blessures que des générations ne suffiront pas à cicatriser? Qu'abandonnent-ils donc en renonçant à ce droit ? Ils abandonnent. la possibilité de se ruiner eux-mêmes et de ruiner les autres.

Et que reçoivent-ils en échange ? D'abord, chacun d'eux est indemnisé de la perte de son droit par le devoir correspondant des autres d'abandonner le leur. Droits et devoirs se compensent, et la balance est égale. Puis, après le débit, le crédit. Chacun sera protégé contre une agression. Chaque peuple pourra, pendant un temps illimité, poursuivre ses efforts dans le commerce, l'industrie et les sciences, développer librement toutes les facultés qu'il a reçues de la nature ; il pourra, à la longue, et conjointement avec d'autres Etats, diminuer les dépenses militaires devenues inutiles pour l'attaque et la défense, et employer l'argent gagné à l'éducation, au bien-être et aux œuvres sociales. Un nouveau monde naîtra dans l'ancien monde. Chaque année des miUiards, devenus peu à peu disponibles, pourront être consacrés à combattre la pauvreté, à améliorer la situation des classes travailleuses, à répandre partout le bien-être et le bonheur. Et le contentement général qui résulterait de cet état de choses préserverait la société européenne des catastrophes intérieures.

Il est impossible de décrire toutes les bénédictions qu'une telle alliance répandrait sur tous les peuples. Bien-être matériel.

l'avenir 299

sentiment de sécurité, assurance que d'aussi terribles événements ne se reproduiront plus, libre disposition de sommes énormes qui seraient consacrées au développement de la culture et de la prospérité sociale, et surtout évanouissement de l'horrible cauchemar qui pèse sur les esprits du monde cultivé de l'Europe. Une nouvelle ère spirituelle commencerait dans tous les pays. La haine et la vengeance disparaîtraient du cœur des hommes. Tous les peuples réconciliés, membres d'une communauté intellectuelle européenne devenue réelle, pourraient, avec un joyeux courage, les regards vers le ciel, aller au-devant de leurs futures destinées.

On m'appellera utopiste et visionnaire ! Si l'on veut : utopiste d'aujourd'hui, réaliste de demain. Il n'y a rien d'utopique dans ma proposition. Je ne fais que reprendre et élargir les idées de Kant. De son temps, elles étaient déjà réalisables, à plus forte raison le sont-elles aujourd'hui!

Un traité de paix qui répudie toute idée d'annexion et défende de chercher la sécurité dans la force. Cette condition sera facilement remplie, car la victoire restera indécise et la guerre ne conduira, au cas le plus favorable, qu'à l'échange des territoires conquis : chacun sera heureux de reprendre ce qu'il possédait auparavant. Louons Dieu qu'il en soit ainsi * car si le triomphe de l'un ou de l'autre des adversaires — et surtout de l'un ! — était possible, le vainqueur annexerait îa plus grande étendue de territoire qu'il pourrait en Europe et ailleurs, s'efforcerait d'écraser politiquement, militairement et économiquement son adversaire, et de bâtir sur les ruines des autres Etats une hégémonie fondée sur la violence. Elle contiendrait inévitablement le germe de nouvelles guerres, et adisu alliance de peuples, adieu garanties de paijc î

Mais, pour le bien de l'humanité, cela ne se peut heureusement pas faire. La querelle se terminera par un non licjuet. Et ce que la raison ne pouvait faire comprendre aux puissants, la force des choses le leur enseignera. Aucun d'entre eux ne pourra dicter aux autres ses conditions, et ic traité ne renfermera du moins aucune clause à laquelle la paix vienne immédiatement s'achopper de nouveau.

Ce résultat n'est malheureusement que négatif. Si rien d'autre n'est atteint que ce que nous venons d'indiquer, nous

300 l'avenir

ne sommes pas au bout de nos misères. Armements et méfiance, méfiance et armements dans un éternel cercle vicieux. Epuisement toujours plus grand des peuples déjà complètement exsangues. Nouvelles manigances diplomatiques, chacun voulant tirer de la grande soupière mondiale les morceaux les plus succulents. Nouveaux conflits d'intérêts, nouveaux frottements et, finalement, nouvelles explosions encore plus terribles que la première fois.

Si l'un des belligérants était victorieux, la politique de violence et d'oppression provoquerait la nouvelle explosion ; si la lutte restait indécise, la concurrence renaissante des intérêts, la surenchère des armements occasionnerait de nouvelles tensions et de nouvelles décharges.

Le résultat reste toujours le même si l'on ne fait intervenir un facteur nouveau : il ne suffit pas de renoncer à reconstruire l'Europe par la violence, il faut un fœdus pacificum, une alliance pacifique de peuples libres, basée sur la sincérité et l'honneur, et comme conséquence prii cipale Jie cette alliance, une diminution générale et progressive des armées et des flottes jusqu'au chiffre nécessaire pour donner à l'alliance la sécurité du côté des peuples qui n'en font pas partie. Plus cette alliance s'étendra à l'extérieur et se consolidera à l'intérieur, plus le désarmement devra s'accentuer jusqu'à ce que soit envisagée la transformation des armées permanentes en milices. L'évolution dans ce sens s'impose avec une nécessité logique. Comme l'alliance répond aux intérêts de tous, sans porter la moindre atteinte à l'essence de leur souveraineté — que, par conséquent, la souveraineté de chacun de ses membres reste pleine et entière pour ce qui est de son contenu vrai et essentiel, et que tous obtiennent ainsi gratuitement tous les avantages de l'alliance, il est logiquement inévitable que celle-ci devienne toujours plusétroile, que la confiance en sa durée s'affirme toujours davantage, et que le bon exemple trouve toujours plus d'imitateurs dans le monde.

Le seul droit auquel tous renoncent, celui de se faire la guerre les uns aux autres, fait l'effet, dans la nouvelle organisation, d'un droit à agir contre le droit; il ne peut donc être tenu pour un vrai droit et sa perte pour une vraie perte. Ainsi, d'une année à l'autre, l'alliance deviendra plus vigoureuse au dedans et s'étendra au dehors. D'alliance à quatre ou à cinq, elle deviendra

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alliance à six ou à sept, et finira par être une Multiple-Entente, qui embrassera l'ensemble du monde civilisé. Ce que les sages ont pensé, ce à quoi les peuples ont toujours tendu, deviendra enfin une vérité — non pas d'un coup, mais au cours d'une évolution historique consciente de son but, et cet âge d'or où nous ne pouvions voir jusqu'ici que le songe d'un lointain passé, fleurira et sera la réalité d'un avenir que l'on peut espérer prochain.

Le chemin qui conduira à ce but n'est ni nouveau, ni difficile. Puisqu'il a été possible déjà maintenant de conclure une telle alliance entre deux ou trois Etats, il doit également être possible d'en conclure une entre cinq ou six ou davantage. Si les alliances conclues jusqu'ici n'ont conduit qu'à mettre sur pied un grand appareil de guerre commun, c'est qu'elles étaient limitées à trop peu de nations, et que les groupes rivaux étaient ou hostiles ou du moins méfiants les uns à l'égard des autres. Du moment où cette opposition tombera et où ces groupes feront partie d'un plus grand ensemble, il n'y aura plus aucune raison pour augmenter les armements, comme d'ailleurs c'était le cas à l'intérieur de ces groupes en particulier.

Supposons que l'Allemagne et l'Autriche alliées n'eussent eu en face d'elles ni Triple-Entente, ni groupement quelconque de puissances, l'accroissement des armements des deux Etats eût été, même au point de vue militaire, un non-sens, car aucun des deux alliés n'avait à redouter une attaque de l'autre. Le même raisonnement s'appliquerait au cas de la Triple-Entente, si l'Autriche et l'Allemagne n'avaient pas existé. Si donc les cinq puissances étaient enchaînées ensemble dans une alliance pacifique pareille à celle qui existe actuellement à Pintérieur des deux groupes, la concurrence des armements perdrait toute raison d'être et cesserait d'elle-même. Aussi longtemps que les principautés et les royaumes allemands n'étaient pas réunis dans 1' « alliance perpétuelle » de l'Empire d'Allemagne, ils devaient être armés les uns contre les autres; la création de l'Empire a mis fin d'un coup à ces armements, qui ne servent plus aujourd'hui qu'à protéger l'Empire et tous ses membres. La même évolution s'est accomplie en Italie, où la souveraineté des divers

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territoires urbains a fait place d'abord à celle de royaumes plus étendus, et finalement à la souveraineté du royaume qui embrasse aujourd'hui toute la péninsule. Il en a été de même en Suisse et aux Etats-Unis d'Amérique.

Il importe peu que le traité conclu institue un Etat unitaire, une confédération d'Etats ou un Etal fédératif. On peut même admettre qu'il se borne à grouper pour leur défense commune des territoires qu'il n'unisse à aucun autre point de vue. L'essentiel est que toiile guerre soit exclue entre les nations qui le signeront. Qu'à part ce but immédiat, l'alliance puisse s'en proposer d'autres en nombre plus ou moins grand, ou même qu'elle vise à créer un Etat unitaire et centralisé, cela dépend de facteurs innombrables, aussi divers que les combinaisons dans lesquelles ils agissent, et qui conduisent, par conséquent, à des résultats divers. Ces facteurs (communauté de langue, de race, de développement historique, de civilisation, etc.), nous n'avons pas à les étudier ici. Notre idée d'une alliance en vue de la paix représente un minimum, qui paraît digne de nos efforts et semble pouvoir être atteint même en l'absence de tous les facteurs qui amènent des. unions plus étroites. Ce minimum est accessible, même si les Etats qui doivent s'entendre sont différents par la race, la langue, le développement intellectuel et l'évolution historique. Pour ce minimum, tous les peuples sont mûrs, pourvu qu'ils soient au niveau de la civilisation moderne, et si différents que puissent être leurs genres de culture.

Plus le programme et le but de ces associations pacifiques sont limités, plus il doit être facile de les créer. Si l'on a réussi à fondre ensemble des Etats souverains pour en faire des Etats unitaires, des Etats fédératifs ou des confédération^ d'Etats — ce qui les obligeait à renoncer en une plus ou moins grande mesure à leurs droits de souveraineté — il doit être infiniment plus facile de réunir des Etats souverains en une association qui, réserve faite du droit de se battre les uns contre les autres, ne leur demande le sacrifice d'aucun droit de souveraineté. Ce qu'il fallait démontrer.

Toutes ces considérations sont des considérations pratiques qui, je l'espère, ne perdent rien de leur valeur pour être en

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même temps d'une rigoureuse logique. Qu'on ne m'objecte pas que la paix perpétuelle et autres choses semblables sont des utopies ! Il ne s'agit pas de paix perpétuelle, puisque la conception de l'éternité n'est pas applicable aux choses terrestres e*^que l'éternité est réservée à Dieu. Même la constitution de l'Empire allemand, qualifiée « d'éternelle », participe à la caducité de toutes nos œuvres. Il s'agit simplement de créer des institutions humaines qui, dans la mesure du possible, préviennent les maux dont nous souffrons. L'institution représente le postulat idéal, la vie humaine apporte les exceptions. Ce n'est pas un argument contre la nécessité ou l'utilité d'une constitution de dire que le roi se hvre à des coups d'Etat ou que le peuple fait des révolutions. Pas un argument contre la nécessité d'un code pénal de dire qu'il se commet des crimes. Que l'immoralité règne, ce n'est pas une réfutation des préceptes de la morale. L'hygiène n'équivaut pas à la suppression de la mort, et l'éducation ne produit pas que des anges et des saints.

Ainsi l'alliance pacifique des peuples ne peut ni ne doit garantir la paix perpétuelle, mais elle peut et doit empêcher les guerres pour autant qu'il est en son pouvoir de le faire, et elle réussira dans sa mission, parce que le renoncement à la guerre répond aussi bien aux intérêts vitaux des peuples qu'aux exigences de la morale.

La cohésion des Etats de l'alliance.

Par là se trouve résolue sans plus la question habituellement posée de savoir quelle sera la force qui maintiendra unis les Etats de l'alliance. Cette force, c'est d'abord le devoir et ensuite l'intérêt. Quelle force maintient l'Empire allemand ? Qui pourrait empêcher la Prusse de faire la guerre à la Bavière et de la fourrer dans sa poche ? Les autres Etats de la Confédération, unis à la Bavière? Ce qu'ils peuvent faire, nous l'avons vu en 1866, alors que la Prusse avait à lutter non seulement contre ses alliés actuels, mais encore contre l'Autriche. Si donc le roi de Prusse respecte le traité d'alliance, ce n'est pas parce qu'une force quelconque pourrait l'y contraindre, mais parce que son devoir et son intérêt l'exigent. Pour les mêmes raisons, toutes les conventions nationales ou internationales sont tenue

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aussi long^lemps que le devoir et l'intérêt exig-ent qu'on les respecte. Bien entendu, le mot intérêt est pris ici dans son sens le plus haut, dans le sens d'un profit durable, qui ne peut résulter que du respect du droit et de la morale. Qui pourrait empêcher les forts et florissants cantons de la Suisse allemande d'attaquer le Tessin plus faible, et de l'annexer d'après des conceptions « nationales », puisqu'il appartient à une autre race et parle une autre langue, et qu'il est inférieur et destiné à être subjug-ué? Aucune force physique ne s'y opposerait ; mais ^n fou seul aurait une telle idée, parce que la raison, le devoir <ît l'intérêt des Suisses leur ordonnent d'être fidèles à leur pacte d'alliance. Pourquoi des traités de commerce et de navigation sont-ils observés, même s'ils sont contraires aux intérêts d'un des signataires ? Pourquoi le contractant le plus fort ne se détache-t-il pas de ses obligations, mais les dénonce-t-il auparavant ou attend-il qu'elles aient pris fin? Parce que le devoir exige qu'on respecte un traité, et qu'il vaut mieux subir un dommage passager que de s'exposer à un plus grand en manquant à sa parole. En effet, qui voudrait signer un accord avec celui qui viole ses engagements? On pourrait multiplier ces exemples à l'infini. On en trouverait dans la vie intérieure des Etats aussi bien que dans leur vie extérieure. Quand, dans le procès d'un particulier contre une administration publique, c'est le particulier qui l'emporte, quelle force physique contraint l'autorité à se soumettre à un jugement qui lui est défavorable? Aucune. La force physique, c'est l'autorité qui la possède, mais la force morale de la sentence, et l'intérêt supérieur de l'Etat, l'intérêt du droit public ordonnent que le jugement soit exécuté.

Il en est exactement de même relativement aux obligations qu« l'alliance pacifique impose à ses membres. Le devoir et l'intérêt ordonneront à ceux-ci de respecter leurs engagements, mais si, malgré cela, l'un d'eux les violait, on pourrait facilf;ment le rappeler à son devoir, parce que les étroites relations des Etats modernes offrent d'innombrables moyens pacifiques à cet effet ; rupture des rapports commerciaux, boycott des marchandises, exclusion des organisations internationales existantes, fermeture du trafic par poste, chemin de fer, refus de crédit, etc. Mais il ne sera pas nécessaire de recourir à ces moyens, car l'intérêt que chaque nation trouvera de continuer à laire partie de l'ai-

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liance el à jouir de ses avantages et, d'un autre côté, la crainte de la réprobation publique, qui mettra celui qui a violé sa foi dans l'impossibilité de conclure de nouveaux traités, empêcheront même l'Etat le plus puissant d'agir contrairement aux obligations du pacte d'alliance.

L'histoire des jugements rendus par les cours d'arbitrage prouve la justesse de mon raisonnement. Au cours du XIX« siècle, elles ont prononcé 212 sentences, qui toutes ont été suivies, bien qu'aucune contrainte n'obligeât à s'y soumettre, et que souvent elles n'eussent été acceptées qu'à contre-cœur par l'opinion publique du pays condamné *. Mais, ici encore, les facteurs déterminants ont été: le devoir d'accepter une sentence volontairement demandée et l'intérêt qu'on avait à se soumettre à un jugement défavorable plutôt que de risquer une guerre et de passer dans le monde pour parjure.

L'alliance pacifique des peuples libres, qui doit, après les horreurs de cette guerre, assurer non seulement une suspension d'armes, mais une paix durable, reposera donc sûrement, inébranlablement sur la confiance mutuelle des peuples qui en feront partie, sur le respect de la parole donnée et sur V intérêt commun qui a cimenté cette alliance.

Qu'est-ee que la paix nous apportera ?

Peut-on s'attendre à une politique pacifique aussi généreuse de la part de V Allemagne f Cette paix est-elle possible dans les conditions où se trouvent la Prusse et r Allemagne ? A mon avis, non. Aussi longtemps que la Prusse vivra sous la constitution la plus réactionnaire qui existe dans le monde civilisé, aussi longtemps qu'un peuple travailleur, persévérant et intelligent, sera gouverné par des junkers, des soldats et des gens d'Eglise qui trouvent leur avantage non dans un développement paisible, mais dans des aventures belliqueuses, il ne faudra pas compter sur une politique sincèrement pacifique de la pnrt de h Prusse et de l'Allemaerne.

Une famille de soldats, comme celle des Hohenzollern, dont l'histoire est écrite en lettres de sang, et dont l'ascension est due à sa valeur militaire, devra

' Fricd, op. cit. tome I, p. lo6. 20

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trouver on fort contre-poids dans le peuple pour se convaincre que le temps des conquêtes guerrières est passé et que les nations ne peuvent récoller de lauriers que dans une lutte pacifique. On sait que ce contre-poids n'existe pas. L'absolutisme régnant en Prusse, qu'une constitution surannée — née non pas légalement, mais octroyée au peuple — ne masque qu'imparfaitement, déteint sur l'Empire allemand, malgré le droit de vote et l'existence, en son sein, d'Etats régis d'après des principes démocratiques. La prépondérance de la Prusse dans le gouvernement et dans le Conseil d'Empire, le fait que le chancelier impérial est en même temps président du cabinet prussien, l'autorité militaire exclusive du roi de Prusse en sa qualité d'Empereur allemand, et surtout son droit de déclarer la guerre et de conclure la paix au nom de l'Empire — même sans l'assentiment du Bundesrat — tout cela contribue à ne faire de l'Empire allemand qu'une succursale du royaume de Prusse^ t

Tous les vices et toutes les faiblesses de la constitution prussienne agissent — comme des maladies contagieuses — sur le corps de l'Empire. Les privilèges des classes dirigeantes qui, de tout temps, en Prusse, ont prélevé pour elles la crème et laissé aux autres le petit-lait, se sont étendus à l'Empire allemand. Dans l'administration militaire et civile, règne la noblesse ou, en l'absence de gens titrés, les conservateurs. Les agrariens des provinces orientales ont imprimé leur esprit aux lois réglant les impôts et la vie économique, et ils les ont fait servir sans l'ombre de scrupule leurs intérêts aux dépens des autres classes de la population. Les conseillers provinciaux (Landrate) qui, jusqu'en 1870, ne donnaient le ton qu'en Prusse, ont passé l'Elbe, le Weser et le Kliin, d'où ils ont pénétré jusque dans les Vosges, et MJNI. von Koller et von Daliwilz ont été ap[)elés à apporter aux Alsaciens-Lorrains la vraie discipline et le vrai esprit

• L'article H de la constitution de l'Empire devra être modifie. II ne fant pas que le sort du peu|ile allemand continue à drpetidre des resolutions d'un seul. L'assentiment du Bundesrat è la dcclaiHliou de g'uerre ne su (lit pas [)our préserver un peuple coutre le retour de catastrophes comme celle que nous voyons. On ne sait [>as si le Bundesrat a été consult»* lorsque la guerre a été drclarce à la France et à la Russie. En se plaçant au point de vue ipi une a^^ression a été commise contre le territoire de l'Empire, l'assentiment du Buiulesrat n'est pas même itjdisj)pn.sal)le. N'irn[)orle : A l'avenir la gaerrt ne pourra être déclarée que par une loi d'Empire, soit par le vote concordant du Bundesrat et du Heichstag.

L AVENIR

prussiens. Le chancelier montre la môme indiffdrence souveraine à l'ég^ard des résolutions du Reichstag que les présidents du Conseil prussien ont témoignée, d'après une vieille tradition, aux résolutions du Parlement, bien qu'ils n'aient certes pas eu à se plaindre des résolutions parlementaires prussiennes : lui non plus, il ne veut être que le fidèle serviteur de son maître.

Donc absolutisme partout. En Allemagne absolutisme discret, en Prusse absolutisme insolent. Avec cette seule différence que l'absolutisme prussien, avec sa majorité accommodante, peut faire le mal à son gré, tandis que l'absolutisme allemand doit se borner à empêcher le bien parce qu'il doit compter avec le jeu des majorités.

L'ég-alilé des confessions, en Prusse comme en Allemagne, n'existe que sur le papier. Elle est violée chaque jour.

La loi sur la responsabilité des ministres, promise depuis soixante-quatre ans à la Prusse, n'a pas encore été promulguée. Elle n'a pas même été promise à l'Allemagne.

Le système électoral prussien n'a pas élé modifié malgré les promesses solennelles contenues dans un discours du trône, et apparemment il ne le sera pas, si l'-on se base sur les déclarations des minisires et des chefs des partis conservateurs. Par contre, on a enlevé au système électoral de l'Empire son caractère démocratique par une répartition des cercles électoraux d'une injustice à faire dresser les cheveux sur la tête, et tout fait craindre qu'il ne finisse par ressembler au système prussien, afin que, sur ce point aussi, la Prusse et l'Allemagne marchent la main dans la main.

11 est impossible et superflu d'énumérer ici toutes les institutions réactionnaires de la Prusse : le monde ne les connaît que trop. Contentons-nous de nous demander si un Etal qui, au point de vue politique, n'a pas dépassé le niveau des hommes des bois, est capable de concevoir les grandes réformes qui, bien au delà des poteaux noirs et blancs de ses frontières, doivent être en bénédiction à toute l'humanité civilisée, et si ses chefs seront prêts à les poursuivre contre toutes les résistances des classes et des cliques dirigeantes.

Ces ré/ormes, on aurait déjà pu les réaliser jadis^ sans la politique du poing de fer, sans la folie des armements et sans la catastrophe actuelle. On pouvait les réaliser par une Iransfor-

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mation radicale des idées qui ont, jusqu'à maintenant, inspiré la politique prusso-allemande. Le gouvernement allemand n'avait qu'à saisir la main que TAng^leterre lui a si souvent tendue — depuis le premier congrès de la Haye jusqu'à la fin de juillet 1914, — et ce que nous espérons, ce à quoi nous tendons, ce que nous appelons de tous nos vœux aurait été atteint sans qu'une goutte de sang fût versée, sans qu'un incendie eût été allumé, sans massacre et sans dévastation. L'Europe unie serait florissante, riche et heureuse — brillant présent, avenir plus brillant encore ! — s'il avait plu au chancelier de l'Empire allemand d'écouter les exhortations du ministre anglais, et de juger tout au moins digne d'un examen l'alliance pacifique qu'il proposait.

La dernière proposition de Grey était l'embryon duquel l'idée de Kant touchant Valliance pacifique serait sortie tout naturellement.

Gela ne devait pas être. La démangeaison de l'hégémonie s'était emparée de nos maîtres. Ils ne pouvaient atteindre les buts que leur ambition leur fixait — et qui étaient en même temps les buts de nos classes dirigeantes, parce qu'elles voulaient maintenir leurs privilèges, menacés par l'essor de nouvelles forces populaires — qu'au moyen de la violence^ et tous les efforts des amis de la paix vinrent échouer sur ce « rocher de bronze. »

Mais que ceux qui, par déraison ou mauvaise volonté, par folie ou par crime, ont empêché l'œuvre pacifique avant la guerre, se gardent bien, après celle-ci, de cacher aux peuples qui languissent après le repos et le bonheur les clartés d'une paix durable ! Ceux qui portent la formidable responsabilité d'avoir déchaîné la guerre, ceux qui ont commis une faute pour laquelle il n'y a aucune punition terrestre ou céleste suffisante, doivent bien se garder d'attirer à nouveau la malédiction sur eux en refusant aux malheureux peuples les bienfaits d'une longue paix. D'une paix qui, quel que soit le vainqueur, ne pourra pas être bâtie sur la force brutale, mais seulement sur la libre volonté des peuples libres.

Celui qui s'engagera dans cette voie ne pourra pas faire que ce qui est arrivé ne soit pas arrivé, mais il fera naître des champs humides de sang la palme impérissable de la paix ; il ne se libérera pas, sans doute, de sa faute, mais plusieurs

L AVENIR

lui accorderont des circonstances atténuantes, parce qu'il se sera révélé comme « une partie de cette force qui veut toujours le mal et procure toujours le bien )>.

5"// en était autrement...

Mais s'il en était autrement, si les conseillers du kaiser, une fois encore, disaient non, si l'attente et les espérances du peuple étaient trompées, si la réaction devait recommencer et peut-être s'accentuer à l'intérieur, — divers indices le font prévoir, — si la paix devait être appuyée de nouveau sur les baïonnettes et les canons, alors, qu'on se le tienne pour dit, la prédiction de Bebel se réalisera : le grand patatras suivra la marche militaire, et la dernière heure aura sonné pour la monarchie aussi bien que pour le gouvernement.

Il y a longtemps que les peuples ont vu venir « l'effrayant », long-temps qu'ils ont averti les puissants en termes impressifs qu'une guerre européenne serait suivie automatiquement de la ruine des criminels qui l'auraient suscitée. Jamais ces avertissements n'ont été exprimés avec plus de force que dans le grand manifeste de V Internationale, rédigé à Baie le 25 novembre 1912, et dans lequel on lit :

<; Les grands peuples de l'Europe sont -continuellement menacés d'être précipités les uns contre les autres, sans que ces attaques contre l'humanité et la raison puissent être justifiées par l'ombre d'un intérêt populaire.

» La guerre des Balkans qui, jusqu'à maintenant, a suscité tant d'horreurs serait, si elle s'étendait, le danger le plus terrible pour la civilisation et le prolétariat. Elle serait en même temps la plus grande infamie de l'histoire mondiale, eu égard au contraste criant entre la grandeur de la catastrophe et la futilité des intérêts en jeu.

» C'est pourquoi le Congrès constate avec contentement l'unanimité complète des partis socialistes et des artisans de tous pays dans la guerre contre la guerre. Une guerre entre les trois grands peuples civilisés, à propos de la querelle austro-serbe dont, un port fait l'objet^ serait une folie criminelle.. Les gouvernements ne doi-

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vent pas oublier que, étant donné l'état de choses existant actuellement en Europe et les sentiments des prolétaires, ils ne peuvent pas déchaîner une guerre sans danger pour eux-mêmes. Ce serait folie de la part des gouvernements de ne pas comprendre que la seule pensée de la monstruosité d'une guerre mondiale provoquerait l'indignation et la révolte de la classe ouvrière. Les prolétaires se feraient un crime de se tirer les uns sur les autres, au profit des capitalistes, de l'ambition des dynasties et pour le plus grand honneur des conventions diplomatiques secrètes.

» Si les puissances dirigeantes excluent la possibilité d'un développement normal et poussent ainsi le prolétariat à des actions désespérées, elles assumeront ellesmêmes toute la responsabilité des conséquences de la crise qu'elles auront provoquée. »

Ce manifeste était en harmonie avec les discours que les socialistes de tous pays, Jaurès en tête, tinrent à la foule qui s'était rassemblée dans la vénérable cathédrale de Bâle. Non seulement les représentants de la classe ouvrière, mais des ecclésiastiques et des fonctionnaires du gouvernement suisse s'y élevèrent véhémentement contre la folie d'une guerre européenne, contre ce forfait inexpiable envers l'humanité. Aucun traité d'alliance ne pouvait obliger l'Allemagne à sacrifier la vie d'un seul Allemand pour la folle et ambitieuse politique de certaines cliques autrichiennes. Toutes les conséquences retomberaient sur ceux qui amèneraient une tuerie telle que le monde n'en a jamais encore vu. Jaurès déclara clairement que plus la guerre européenne serait affreuse y plus la révolution qui la suivrait serait grande et terrible.

Le crépuscule des dieux.

La catastrophe contre laquelle les représentants de tous les peuples avaient si instamment mis en garde s'est produite. Autrefois, leurs avertissements se faisaient encore écouter; maintenant ils ne peuvent que rester vains parce qu'on les a bâillonnés, parce qu'on leur a lié les mains, parce qu'on entrave leurs pas. Ce n'est pas pour une querelle austro-serbe au sujet

l'avenir 311

d'un port que vingt millions d'êtres florissants se déchirent, c'est pour une bagatelle bien plus futile encore. C'est pour un malentendu, pour une question d'interprétation juridique que des experts auraient résolue en se jouant en un quart d'heure. Si l'on n'assistait pas à ce drame, on le tiendrait pour le produit insensé d'un cerveau au dernier stade de la paralysie progressive. De l'avis des coupables eux-mêmes — car ils cachent leurs secrets desseins belliqueux — les questions de savoir si une enquête judiciaire ou une enquête policière serait faite en Serbie, si les Autrichiens seraient admis à participer aux recherches ou à l'enquête, voilà les « questions vitales » pour lesquelles la mort moissonne aujourd'hui et entasse des montagnes de cadavres. En présence de cet étal de choses, le «camarade» le plus tranquille doit vraiment devenir révolutionnaire. Et le petit bourgeois, lui aussi, doit se dire qu'une organisation politique et sociale qui conduit à de pareils résultats est mûre pour la ruine. Son amour pour les dirigeants doit se changer en haine, et les sentiments exprimés par Herwegh doivent pénétrer dans son milieu :

Die Liebe kann uns helfeo nicht.

Die Liebe nicht errellen ; Hait Du, o Hass, dcin jûngst Gcricht»

Bricb Du, o Hass, die lietten !

Und wo es noch Tyrannen gibt.

Die lasst uns keck erfassen ; Wlr haben lang genug geliebt, Und wollea endlicb bassea *.

De l'Internationale du travail devait et doit sortir d<*sormais l'Internationale de la haine, de la haine contre l'impérialisme sanglant, contre la politique de conquête et de sang. La voix des peuples est encore paralysée et oppressée, l'étincelle couve encore sous la cendre, mais les langues se délieront, les flammes s'élanceront et l'édifice pourri de notre Etat actuel s'écroulera dans le feu, comme tant d'autres créations superbes de l'homme qui l'ont moins mérité que lui. Le bien viendra non

' L'amour ne pent nous venir en aide ; l'amour ne petit nous sauver. Prononce, à Haine, ton jupemcnl dernier; ô Haine, brise nos chaînes.

Et là oii il y a encore des tyrans, saisissons-les sans crainte. Nous avoof longtemps aime, haïssons donc enfin.

312 L'AVENIR

d'en haut, mais d'en bas, et la prophétie que Bebel avait faite peu avant sa mort, son chant du cygne, se réalisera : « Vous récolterez ce que vous avez semé; le crépuscule du monde bourgeois va commencer. » Une fois déjà, la délivrance est venue des profondeurs du peuple. Jésus de Nazareth, le fils du charpentier, le prédicateur de l'amour et de la pitié en un temps d'oppression et de conquêtes sanglantes, le protecteur des faibles et des opprimés, le grand révolutionnaire de la paix, serait aujourd'hui aussi dans les rangs des pacifiques, et il se détournerait avec effroi et horreur de ceux qui se disent chrétiens et qui foulent si honteusement aux pieds tous ses commandements.

Si la prophétie de Bebel ne s'est pas réalisée encore aujourd'hui, se réalisera-t-elle demain ? D'autant plus sûrement que, après la guerre, nos chefs pousseront plus loin l'aveuglement criminel qui les a conduits à cette guerre. Une transformation complète à l'intérieur, une organisation pacifique à l'égard de l'étranger, tels sont les moyens qui, peut-être, pourront retarder le jour de la vengeance et des représailles. Mais, étant donné l'état de choses régnant chez nous, il ne faut pas s'attendre à ce revirement. Le système qui nous a conduits à la guerre et dont les conséquences ont été prédites non seulement par les représentants de la classe ouvrière, mais aussi par plus d'un homme intelligent d'autres classes, sera pratiqué plus fortement que jamais et ne prendra fin que le jour où le peuple élèvera la voix...

Alors, mais alors seulement, régnera entre les peuples la paix durable dont le philosophe de Kœnigsberg, il y a cent vingt ans, avait posé la première condition, à savoir que la ^constitution de chaque Etat doit être républicaine. Pour lui, l'institution monarchique entraînait nécessairement, inévitablement, un danger de guerres. Les raisons qu'il donnait ont conservé toute leur valeur :

« La constitution républicaine, outre qu'elle a pour elle d'être issue de la source pure de la conception du droit, est la seule qui puisse faire régner la paix perpé-

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tuelle qui en constitue la base. Si l'assentiment des citoyens est indispensable pour décider si la guerre doit être déclarée ou non^ il est très naturel que — devant attirer sur eux toutes les calamités : mettre en jeu leur propre existence, payer les frais de leur avoir, réparer péniblement les dévastations qu'elle cause, et supporter tout le poids d'une dette nationale qui ne pourra jamais, en temps de paix, être éteinte (puisque, par hypothèse, il y a»ra toujours des guerres nouvelles) — ils réfléchissent longtemps avant d'entreprendre une aventure aussi hasardeuse. Par contre^ dans une constitution où le sujet n'est pas citoyen, donc qui n'est pas répubhcaine, la déclaration de guerre est la chose la plus aisée à décider, puisqu'elle ne coûte pas au chef, propriétaire et non pas membre de l'Etat, le moindre sacrifice de ses plaisirs de table, de chasse, de campagne, de cour, etc. Il peut donc la décréter comme une partie de plaisir, pour les motifs les plus futiles, et abandonner avec indifférence la justification qu'exigent les convenances au corps diplomatique, dont le métier est d'être toujours prêt à fournir cette justification. »

Telles sont les paroles de Kant...

A-t-il raison ? Le peuple allemand décidera...

Mais, s'il a raison, que s'ensuit-il ?...

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