Il a encore, le 1er août — jour de la déclaration
(1) Livre bleu, nos 88, 98, 103.
(2) Livre bleu, nos 97, 103, 120, 131, 132, 139. Livre orange, nos 60, 63, 67.
(3) Livre bleu, nos no, 111, 131, 133, 135, 137.
(4) Livre bleu, nos ni, 112, 121.
de guerre à la Russie — envoyé à toutes les chancelleries des propositions, des idées et des avertissements, afin de parvenir, à la dernière heure, avant l'ouverture des hostilités, à une entente entre les puissances (1). Le Livre bleu anglais ne contient pas moins de dix-sept dépêches qui ont été échangées le 1er août entre Londres et les diverses capitales; seize ont été transmises le 31 juillet et trente-trois le 29 et le 30.
Sir Edward Grey, plus qu'aucun autre, a mérité le nom de « Peacer maker of Europe ». Ses efforts ont été vains, mais son mérite d'avoir, avec un zète infatigable, avec prudence et énergie, travaillé au maintien de la paix, restera éternellement dans l'histoire.
M. de Bethmann (je pense à celui du 4 août et non à celui du 2 décembre) ne contredira pas ce jugement.
Que dit-il le 4 août? Ecoutons le Livre blanc :
« Le 26, sir Edward Grey a fait la proposition de soumettre les points en litige entre la Serbie et l'Autriche à une conférence des ambassadeurs d'Allemagne, de France et d'Italie, qui siégerait* à Londres sous sa présidence. » (Page 9.)
« Nous avons été disposés, après avoir repoussé l'idée d'une conférence, à transmettre à Vienne une nouvelle proposition de sir Grey, dans laquelle il presse l'Autriche de se décider ou à considérer la réponse serbe comme suffisante, ou à la faire servir de base pour de nouveaux pourparlers. » (Page 9.)
« Côte à côte avec l'Angleterre, nous avons incessamment travaillé à l'action médiatrice, etc.» (Page 11.)
« Le 30, nous avons encore transmis une proposition
(1) Livre bleu, nos 126, 130, 131, 133, 134, 135, 137, 138, 139, 141.
anglaise à Vienne. Elle pose ceci, comme base de négociations : « Après l'entrée des troupes en Serbie, l'Autriche dictera ses conditions. » (Page 11.)
« Tandis que du 29 au 31 juillet, nos efforts et notre médiation, soutenus par la diplomatie anglaise, étaient poursuivis, etc. » (Page 11.)
« Avant même que la réponse de Vienne à la dernière proposition médiatrice de l'Angleterre pût parvenir, etc. » (Page 12.)
« En attendant, l'Angleterre cherche à s'interposer entre Vienne et Pétersbourg, etc. » (Discours du chancelier du 4 août.)
Avec ces citations tirées du Livre blanc s'accordent les télégrammes échangés entre le roi Georges, le prince Henri et le kaiser. Il est très intéressant de constater que même la solennelle déclaration de guerre à la Russie contient un témoignage non moins solennel des efforts que V Angleterre a faits en faveur de la paix (1).
« Sa Majesté l'empereur d'Allemagne, d'accord avec l'Angleterre, s'était appliqué à accomplir un rôle médiateur auprès des cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg. »
Telles sont les paroles et les pensées de M. de Bethmann Hollweg, le 4 août.
Comment parla-t-il et pensa-t-il — ou plutôt feignit-il de penser — le 2 décembre?
« Nous savons clairement qui porte la responsabilité de la plus grande de toutes les guerres. La responsa-
(1) Livre blanc, annexe 26,
bilité externe est endossée par les hommes de la Russie qui ont provoqué et accompli la mobilisation totale de l'armée. La responsabilité interne retombe sur le gouvernement britannique. Celui-ci aurait pu prévenir la guer-re en déclarant nettement à Pétersbourg que l'Angleterre ne laisserait pas le conflit prendre les proportions d'une guerre européenne... L'Angleterre ne l'a pas fait... Elle a vu les événements se préparer, elle n'a rien tenté pour les arrêter. Malgré toutes ses assurances pacifiques, l'Angleterre donna à entendre à Pétersbourg qu'elle était aux côtés de la France et de la Russie. »
Autant de mots, autant de mensonges!
D'abord le chancelier est réfuté par lui-même. Dans le procès Bethmann contre Bethmann, le chancelier du 4 août l'emporte sur le chancelier du 2 décembre. Tous les événements qui précédèrent la guerre se sont passés avant le 4 août, donc avant le jour où M. de Bethmann soumit son dossier au Reichstag. Si l'Angleterre avait réellement joué le rôle que le Bethmann du 2 décembre lui attribue, le Bethmann du 4 août l'aurait su, et il n'aurait pas tenu ses propos louangeurs sur les mérites que la Grande-Bretagne s'était acquis en travaillant pour la paix.
Il savait qu'elle méritait ces louanges, parce que, en qualité de directeur de la politique étrangère, il avait participé à tous les événements. Son exposé du 4 août est conforme à la vérité. Si on peut lui faire un reproche, c'est de ne pas avoir exposé la vérité dans toute son ampleur et de s'être exprimé trop modestement sur les mérites de l'Angleterre.
Est-il possible que l'homme qui, pour les motifs les plus futiles, repoussa toutes les propositions de l'Angle-
terre, ou les laissa sans réponse, ou ne les transmit même pas à Vienne, qui, le jour où une entente était à la veille de se faire entre l'Autriche et la Russie, obtint pour ainsi dire la guerre par force à l'aide des ultimatums, qui déjà le 29 juillet s'était résolu à la guerre et avait révélé ses desseins en demandant à l'Angleterre de rester neutre, est-il possible, que cet homme ait l'audace de renier son propre témoignage écrit, de rendre l'Angleterre responsable de la catastrophe, dont il porte seul l'écrasante responsabilité? C'est possible, puisque cela est arrivé. Mais le monde sait ce qu'il faut en penser, et le mensonge retombe sur son auteur.
Même le Livre bleu, déclarait le chancelier, révélerait la culpabilité du gouvernement anglais. 11 prouverait que l'Angleterre a appuyé le parti de la guerre de Pétersbourg et déclaré, dès le début, « qu'elle se placerait aux côtés de la France et de la Russie ».
En réalité, le Livre bleu prouve exactement le contraire.
Ce qui seul est vrai, c'est que la France et la Russie, s'apercevant des intentions agressives de l'Allemagne, cherchèrent à déterminer sir Grey à prendre, au cas où le conflit s'aggraverait, une attitude nettement favorable aux deux puissances de l'Entente. On espérait, à Paris et à Pétersbourg, que l'Angleterre, en prenant position, détournerait l'Allemagne de ses desseins belliqueux.
L'Angleterre aurait donc dû agir, non pour favoriser la guerre mais pour Yempêcher. Sir Grey repoussa la suggestion, et déclara toujours à chaque nouvelle tentative que l'Angleterre était libre d'obligations et qu'elle voulait le rester. Il alla même plus loin, il avertit les deux puissances de l'Entente de ne pas s'abandonner
à l'espérance que l'Angleterre se déclarerait solidaire d'elles.
Déjà le 24 juillet, Sazonow avait — conjointement avec l'ambassadeur français à Pétersbourg — représenté à l'ambassadeur anglais, sir Buchanan (1), que, en présence de l'attitude provocante de l'Autriche, qui ne pouvait s'expliquer que par l'appui de l'Allemagne, le seul et le meilleur moyen d'empêcher un conflit européen, était que l'Angleterre, la France et la Russie fissent une déclaration de solidarité. Le ton de la note autrichienne, les exigences exorbitantes, le court délai, tout indiquait que l'Autriche voulait la guerre avec la Serbie, et risquait de susciter un conflit européen que seule une action commune des Etats de l'Entente pourrait conjurer. L'ambassadeur anglais répondit tout de suite, à titre personnel et en réservant la déclaration officielle de son gouvernement, qu'il ne voyait aucun motif qui pût décider l'Angleterre à se solidariser : des intérêts britanniques n'étaient pas en jeu dans la question serbe, et une guerre à propos de celle-ci n'aurait jamais la sanction de l'opinion publique anglaise. La seule promesse que Buchanan fit, consistait à vouloir demander à l'Autriche une prolongation de délai.
Sir Grey, dans son télégramme-réponse du 25 juillet approuva complètement les paroles de Buchanan. « I entirely approve what you said as reported in your telegram of yesterday and I cannot promise more on behalf of the government (2). » Au lieu de faire la déclaration de solidarité demandée, Grey proposa
(1) Livre bleu, no 6.
(2) Livre bleu, no 24.
une action diamétralement opposée, à savoir une médiation des quatre puissances non-intéressées, l'Angleterre, l'Allemagne, la France et l'Italie. Le 27 juillet, Buchanan exposa le point de vue anglais à Sazonow comme suit (1) : « C'est une erreur de croire, dit-il, que la cause de la paix pourrait être améliorée, si nous disions à l'Allemagne qu'elle aurait affaire à nous en même temps qu'à la France et à la Russie. En présence d'une telle attitude, elle ne deviendrait que plus opiniâtre (would merely be stiffened by such a menace). Ce n'est qu'en qualité d'amis soucieux de la paix que nous pouvons nous rapprocher de l'Allemagne, et l'amener à exercer une influence modératrice à Vienne.
Le 27 juillet, Grey déclarait au prince Lichnowsky — toujours à propos du projet de la conférence à quatre — qu'aussi longtemps que l'Allemagne travaillerait au maintien de la paix, il se tiendrait en contact étroit avec elle (2).
Le 29 juillet, il eut une longue discussion avec Paul Cambon (3). Il lui fit ressortir, en termes clairs, la différence entre la question du Maroc et l'affaire actuelle. Dans la question du Maroc, la France était la principale intéressée et la querelle portait sur des points qui avaient été réglés par des traités entre la France et l'Angleterre. Il n'en était rien dans le cas actuel. Même s'il devait en résulter un conflit austro-russe l'Angleterre ne se sentirait pas appelée à s'en mêler (whe should not feel called upon to take a hand in it). La question de savoir si l'hégémonie dans les Balkans
(1) Livre bleu, no 44.
(2) Livre bleu, no 46.
(3) Livre bleu, no 87.
devait revenir aux Slaves ou aux Teutons avait toujours eu si peu d'intérêt pour l'Angleterre, qu'elle ne se laisserait pas engager dans une guerre à ce sujet. Grey alla encore plus loin dans son refus de se solidariser : même si l'Allemagne et la France étaient impliquées dans le conflit, disait-il, il n'en resterait pas moins que celle-ci y aurait été entraînée non par ses intérêts propres, mais par les obligations de son alliance. Dans ce cas aussi, l'Angleterre serait libre d'engagements et ne se laisserait dicter ses résolutions que par ses intérêts vitaux.
Comme la situation européenne devenait toujours plus tendue, malgré les efforts des puissances de l'Entente, le président Poincaré, dans un entretien qu'il eut le 30 juillet avec l'ambassadeur anglais Bertie, revint sur la proposition (1). En déclarant qu'elle viendrait en aide à la France dans le cas d'un conflit avec l'Allemagne, l'Angleterre écarterait le danger d'une guerre. La France, ajoutait Poincaré, est pacifique et ne désire pas la guerre. Seule, l'Angleterre, en se prononçant ouvertement, détournera l'Allemagne de ses desseins agressifs (2). Même le ministre italien di San Giuliano partageait l'opinion de Poincaré, et suggéra au gouvernement anglais d'intervenir en faveur des puissances de l'Entente (3).
(1) Livre bleu, no 99.
(2) Poincaré exposa les mêmes motifs pour une déclaration de solidarité de l'Angleterre, dans une lettre adressée directement le 31 juillet au roi George et qui n'a été publiée qu'en février 1915. Cette démarche de Poincaré resta aussi sans succès. Le roi évita, dans sa lettre 3, de donner une réponse précise au passage essentiel de l'écrit français et fit dépendre du cours des choses l'attitude de l'Angleterre, qui travaillait sans relâche pour la paix. Il appert des deux écrits la plus ferme volonté pacifique des deux puissances, bien qu'elles ne fussent peut-être pas d'accord sur les chemins à suivre pour parvenir au but.
(3) Livre bleu, no 106.
De nouveau, Grey repoussa résolument toute obligation d'intercéder pour la France et la Russie. Etant donnée l'importance des explications de Grey pour juger la conduite de l'Angleterre, je reproduis ici quelques phrases, tirées d'une dépêche qu'il adressa, le 31 juillet, à sir Bertie :
« Nobody hère feels that in this dispute, so far as it has yet gone, British treaties or obligations are involved. Feeling is quite différent from what it was during the Morocco question. That crisis involved a dispute directly involving France, whereas in thise case France is being drawn into a dispute which is not h ers... We cannot undertake a definite pledge to intervene in a war. I hâve so told the'French Ambassador, who has urged His Majesty's Government to reconsider this décision (1). »
« M. Cambon referred to-day to a telegram thad had been shown to Sir Arthur Nicolson this morning from the French Ambassador in Berlin, saying that it was the uncertainty with regard to whether we would intervene, which was the encouraging élément in Berlin, and that, if we would only déclare definitely on the side of Russia and France, it would décide the German attitude in favour of peace... I said that we had corne to the conclusion, in the Cabinet to-day, that we could not give any pledge an the présent
(1) « Personne ici ne ressent que dans ce conflit, au point où il en est, les traités ou les obligations de la Grande-Bretagne soient engagés. Le sentiment est tout à fait différent de celui existant pendant la question du Maroc. Cette crise impliquait un conflit entraînant directement la France, alors que, dans le cas actuel, la France est entraîné dans un conflit qui n'est pas le sien. Nous ne pouvons pas donner un gage défini d'intervention dans une guerre. C'est ce que j'ai dit à l'Ambassadeur de France, qui a prié le Gouvernement de sa Majesté de considérer à nouveau cette décision. » {Livre bleu, no 116.)
tlme... Up to the présent moment, we did not feel, and public opinion did not feel, that any treaties or obligations of this country were involved... M. Cambon repeated his question whether we would help France if Germany made and attack on her. I said that I could only adhère tôt he answer that, as far as things had gone at présent, we could not take any engagement » (1).
Le même jour, Grey renouvela au prince Lichnowsky la pressante invitation qu'il lui avait déjà faite si souvent les jours précédents : L'Allemagne et l'Autriche, disait-il, n'ont qu'à faire une proposition acceptable, je l'appuyerai à Paris et à Pétersbourg, et si la France et la Russie la repoussent, je me désintéresse des conséquences (2).
Tel est l'exposé authentique du Livre bleu qui, d'après M. de Bethmann, doit prouver « d'une façon claire et irréfutable » que l'Angleterre a fait comprendre « qu'elle était aux côtés de la France et de la Russie ». L'affirmation du chancelier est tout à fait contraire à la vérité. On ne peut qu'admirer le courage d'un homme qui, à la face du monde, soutient des faits dont la fausseté crève les yeux et qui se réfère à des
(1) < M. Cambon s'est référé aujourd'hui à un télégramme provenant de l'ambassadeur de France à Berlin, qui avait été montré ce matin à sir Arthur Nicolson. Il dit que l'incertitude à l'endroit de notre intervention est l'élément encourageant à Berlin et que si nous voulions nous déclarer définitivement pour la France et la Russie, cela déciderait l'Allemagne à modifier son attitude en faveur de la paix... J'ai dit que dans la séance de cabinet d'aujourd'hui nous étions arrivés à la conclusion que nous ne pouvions donner aucun gage en ce moment... Jusqu'à présent, ni nous, ni l'opinion publique ne ressentions qu'un traité ou une obligation de ce pays était engagé... M. Cambon a renouvelé la question pour savoir si nous seconderions la France au cas où l'Allemagne l'attaquerait. J'ai dit que je pouvais seulement m'en tenir à la réponse et que, au point où les choses en étaient, nous ne pouvions prendre aucun engagement. » {Livre bleu, no 119.)
(2) Livre bleu, no 111.
documents qui prouvent juste le contraire de ses affirmations.
Tout ce que le Livre bleu contient sur le rôle de l'Angleterre pendant les pourparlers diplomatiques est confirmé pleinement par les publications française et russe.
L'attitude de Grey vis-à-vis de l'Allemagne fut la même que celle qu'il adopta envers la France et la Russie. L'étude de cette double action, qui témoigne d'autant de prudence et de loyauté que de vrai amour de la paix, est fort intéressante. Grey cherche à réconcilier indirectement les adversaires en se refusant à prendre tout engagement avec eux. Il dit aux Français et aux Russes : Faites des concessions, ne comptez pas sur mon aide ! Et il dit aux Allemands et aux Autrichiens : Soyez moins intransigeants, ne comptez pas sur ma neutralité!
Comme les premiers lui réclamaient son aide — non pour la guerre, mais contre la guerre — les derniers cherchaient à obtenir sa neutralité, demande qui, naturellement, ne pouvait être faite qu'en prévision d'une guerre.
Lorsque je lis l'attachante série de ces documents, je me rappelle le vieux juge F. qui, il y a trente ans, tenait séance à Berlin, dans la Jûdenstrasse. Comme il n'aimait pas procéder aux enquêtes, il cherchait à réconcilier ses clients. Lorsqu'il ne réussissait pas à les amener à faire des concessions en les faisant attendre longtemps auprès d'un fourneau surchauffé, il usait du stratagème suivant : il faisait sortir l'accusé et montrait au plaignant la faiblesse de sa plainte; puis il représentait à l'accusé que ses objections n'avaient pas de
poids et qu'il serait vraisemblablement condamné. Lorsque les deux parties étaient « traitables », il les faisait comparaître et... elles finissaient par s'arranger. C'est un peu le système que Grey employa.
Il ne se lassa pas de faire perdre au gouvernement allemand l'illusion qu'il resterait neutre dans toutes les circonstances. Il avertit le prince Lichnowsky, il fit avertir Bethmann et Jagow par son ambassadeur Goschen. Le Livre bleu est plein de témoignages à ce sujet (1). Les avertissements se multiplient pendant les jours critiques du 27 au 31 juillet et ils atteignent leur point culminant par ce très bel écrit du 30 juillet," qui restera à jamais un titre de gloire pour la diplomatie anglaise et une honte pour la diplomatie allemande : Pas de neutralité qui augmenterait vos désirs belliqueux parce qu'elle vous faciliterait le succès! Au lieu de cela, un travail commun pour la paix qui doit épargner à l'Europe, cette fois et à l'avenir, toute catastrophe.
Pas de garanties telles que vous nous les offrez. Même si elles étaient plus solides qu'elles le sont en réalité, l'Angleterre les repousserait. Elle veut la paix pour tous, et si vous la troublez, ne vous attendez pas à ce qu'elle reste à l'écart.
Le 31 juillet encore, immédiatememt avant le commencement de la guerre, Grey invita les deux partis à faire des propositions acceptables et les menaça de les abandonner, si l'un d'eux repoussait les propositions de l'autre.
Nous savons que tous ses efforts ont été rendus
(1) Livre bleu, nos 87, 89, 101, 102, 111, 116, 119, 123.
vains, non par la Russie et la France, mais par l'Allemagne et l'Autriche. La catastrophe fut déchaînée par la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie.
Au lieu de confirmer les dires du chancelier, ainsi que celui-ci le 'prétend, 'le Livre bleu les réfute nettement. M. de Bethmann apporte encore une autre preuve : la fameuse lettre que le chargé d'affaires belge à Pétersbourg a adressée le 31 juillet au ministre Davignon et qui a été interceptée à Berlin. Elle établirait irréfutablement la culpabilité de l'Angleterre. Qu'en est-il en réalité?
L'histoire de cette lettre et de sa découverte est si extraordinaire, si « genre Sherlock-Holmes », qu'on est en droit de douter de son authenticité. Quelle chance surprenante a le gouvernement de Berlin! Toujours au moment précis, il lui tombe entre les mains des papiers qui sont compromettants pour les autres. Le chargé d'affaires belge écrit à son ministre sous une autre adresse. Il n'expédie pas la lettre de Pétersbourg, mais par l'entremise de quelqu'un, il la fait remettre à la poste à Berlin. Etrange, étrange! Il manque une confirmation officielle de l'authenticité de la lettre. La signature de celui qui l'a écrite n'est ni reconnue, ni authentifiée. En matière de procédure civile, un tel document n'aurait aucune valeur probante.
Mais supposons que la lettre soit vraie. Elle contient les remarques du chargé d'affaires d'un petit Etat sur des événements auxquels il n'a pas pris part et qu'il ne connaît que par ouï-dire. Le fait qu'il ne les relate pas de auditu enlève à son témoignage cette valeur comme preuve qu'ont les documents officiels qui exposent les événements de facto.
Il en résulte que les faits prouvés par les livres diplomatiques de l'Angleterre, de la France, de la Russie et aussi de l'Allemagne, ne sont pas éliminés par le témoignage du chargé d'affaires de la Belgique. Au cas où une contradiction existerait entre les publications officielles et le rapport belge, on doit donner raison aux premières. Existe-t-il d'ailleurs des contradictions importantes au point que tout l'édifice bâti à l'aide des livres diplomatiques puisse être renversé? Pas le moins du monde. Le chargé d'affaires belge dit son fait à chaque Etat intéressé, à la façon d'une commère qui dénigrerait tout le monde. Il s'excuse lui-même en disant au début que les nouvelles les plus contradictoires étaient répandues sans qu'il fût possible de discerner le vrai du faux en ce qui concernait les intentions du « gouvernement impérial ».
Il loue l'Allemagne, qui s'est efforcée, aussi bien à Pétersbourg qu'à Vienne, de trouver le moyen d'éviter un conflit général. Il blâme l'Autriche, qui a montré « la ferme résolution de ne faire aucun pas en arrière » ; il relève ensuite la déclaration de Sazonow disant que la mobilisation russe n'était pas dirigée contre l'Allemagne; il mentionne le rappel des réservistes — seulement dans des gouvernements déterminés — et affirme « tranquillement » que son impression personnelle était que partout on mobilisait. « L'Angleterre et la Russie, dit-il, ont proposé une sentence arbitrale, mais l'Autriche a repoussé les deux propositions; à la proposition d'une conférence, l'Allemagne a répondu par la contre-proposition tendant à une entente directe entre les cabinets. En présence de toutes ces démarches opposées, on aimerait vraiment se demander si tout le
monde ne désire pas la guerre et ne cherche pas qu'à retarder un peu la déclaration de guerre pour gagner du temps. Au début, l'Angleterre avait déclaré ouvertement qu'elle ne prendrait pas part au conflit, mais, aujourd'hui, on est persuadé à Pétersbourg et on y a même reçu l'assurance qu'elle appuierait la France. » Cet appui a un poids extraordinaire et n'a pas peu contribué à aider le parti de la guerre à prendre le dessus. L'armée russe se sent forte, mais la marine n'a pas grande valeur. C'est pourquoi l'assurance que l'Angleterre soutiendrait la Russie a une signification considérable.
Cet écrit, auquel le Gouvernement allemand attache une importance plus grande qu'à son Livre blanc, a. été publié par la Norddeutsche Allgemeine Zeitung, qui, au moyen de caractères gras, en a mis en relief quelques passages.
Suivant les endroits sur lesquels on insiste, le recueil des potins que l'auteur a récolté dans les couloirs des ambassades — il était lui-même en dehors de toute négociation — change de physionomie et peut être utilisé contre l'une ou l'autre des grandes puissances. Si on imprime en caractères gras que le cabinet viennois a montré la ferme résolution de ne pas reculer d'un pas, que l'Autriche et l'Allemagne ont repoussé toutes les propositions de conférences, de sentences arbitrales, etc., que, apparemment, tout le monde désirait la guerre et ne cherchait qu'à gagner du temps pour s'y préparer, toute la culpabilité retombe sur l'Autriche et l'Allemagne. Si, au contraire, on met en évidence la remarque que l'Angleterre a promis son aide à la France et a, par là, renforcé le parti de
la guerre à Pétersbourg, la responsabilité, du moins en partie, incombe à l'Angleterre. Ainsi, l'écrit prouve aussi peu contre les uns que contre les autres, avec cette différence cependant que les remarques touchant l'Allemagne sont confirmées par toutes les publications diplomatiques, sans en excepter le Livre blanc, tandis que les remarques visant l'Angleterre sont réfutées par les mêmes publications des chancelleries européennes, et, en particulier, par le Livre blanc.
D'ailleurs, si l'Angleterre et la France s'étaient comportées vis-à-vis de la Russie comme le Belge le prétend dans sa lettre du 30 juillet, l'Allemagne, en qualité d'intéressé principal, aurait dû le savoir le 2 août et elle n'aurait pas soutenu le contraire dans son Livre blanc. Bethmann se serait empressé de se servir, le 4 août, de ces accusations contre l'Angleterre. Puisqu'il ne l'a pas fait, cela prouve qu'il n'y avait rien à reprocher au Gouvernement anglais.
Les événements qui se sont déroulés entre le 1er et le 4 août demandent un exposé particulier. Il ne s'agit plus de savoir qui a provoqué la guerre européenne, car celle-ci avait déjà éclaté par la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie, qui devait forcément, par le jeu des alliances, amener une guerre de l'Allemagne avec la France et de la Russie avec l'Autriche.
J'ai déjà mentionné l'attitude de l'Italie. Cette puissance n'étant liée que dans le cas d'une guerre défensive, refusa sa participation, en se basant sur le fait que cette guerre était une guerre agressive de l'Allemagne et de l'Autriche. — Cette déclaration de la part d'un allié a un grand poids, et c'est précisément pour
cela que M. de Bethmann Ta prise à la légère : il la passe complètement sous silence dans ses discours et ses écrits.
Le seul pays qui n'était pas forcé, par une alliance, de participer à la guerre, était l'Angleterre. J'ai déjà exposé que ce pays avait conclu avec la France et la Russie des traités particuliers sur des questions d'intérêts précises, mais qu'il n'avait aucun traité général d'alliance ni avec l'une ni avec l'autre des puissances précitées, et, par conséquent, qu'il ne faisait pas partie de l'alliance franco-russe.
L'Angleterre était donc libre. Elle avait à décider, d'après son propre point de vue, si elle participerait ou non à la guerre. Sa participation était liée étroitement à la question de la responsabilité de la guerre. A cet égard, comme à tant d'autres, le peuple allemand, et surtout ses dirigeants, ont perdu toute logique. Ils ne veulent ou ne peuvent pas comprendre que ce que l'Angleterre fit après le commencement de la guerre n'a aucun rapport avec ce qu'elle fit auparavant.
Je prouverai que l'Angleterre, qui avait tout fait pour empêcher une conflagration, n'a rien fait, après le début de la guerre, pour l'étendre par sa participation, et que plutôt elle a été contrainte d'y prendre part par les actions de V Allemagne. Même si l'on n'admettait pas cette dernière affirmation, il ne serait pas davantage prouvé que l'Angleterre fût coupable d'avoir occasionné la guerre. Il est théoriquement possible qu'elle l'ait suscitée et qu'elle soit ensuite restée neutre, et, d'autre part, il est aussi possible qu'elle ne l'ait pas suscitée et qu'elle y ait pris part. Il n'y a
aucun rapport logique entre le fait d'avoir provoqué la guerre et celui d'y avoir participé.
Ce petit raisonnement s'adresse tout spécialement à M. de Bethmann, qui, dans son discours du 2 décembre, en prend à son aise avec la logique. Les assurances que l'Angleterre a données, le 2 août, à la France, la raison de la déclaration de guerre du 4 août, ces événements subséquents sont pour lui autant de preuves que l'Angleterre a prémédité et voulu la guerre. Ces preuves sont caduques déjà parce qu'elles pèchent contre la simple logique. Les actes qui servent à établir la culpabilité ne peuvent jamais s'être produits après l'événement décisif, mais ils doivent le précéder, ou, au moins, se passer en même temps que lui.
On ne saisit pas quel but ont ces longues discussions, éternellement répétées en Allemagne, sur les motifs qui ont poussé l'Angleterre à prendre part à la guerre. Ces motifs regardent exclusivement l'Angleterre. Ils peuvent être plus ou moins plausibles, plus ou moins hypocrites, ils n'enlèveront rien à la culpabilité et à la responsabilité qui incombent à l'Allemagne pour avoir déchaîné la guerre mondiale. Ce n'est qu'après que celle-ci eut éclaté que s'est posée la question de la neutralité anglaise. Celui qui est responsable de la guerre l'est également de ses conséquences, donc de la participation de l'Angleterre, même s'il n'a pas provoqué directement celle-ci.
Je me résume :
1. L'Allemagne et l'Autriche sont responsables de la guerre mondiale. Leur culpabilité a été prouvée.