‹ J'accuse!Chapitre 4 sur 18 · Leur culpabilité ne peut pas être diminuée par les · texte numérisé non relu

Leur culpabilité ne peut pas être diminuée par les

actes de l'Angleterre qui se sont produits après le commencement de la guerre.

3. Leur culpabilité est augmentée si elles ont ellesmêmes provoqué ces actes.

Examinons les faits en nous guidant d'après ces principes :

L'Angleterre a déclaré la guerre à l'Allemagne le soir du 4 août, parce que cet Etat avait repoussé sa sommation de ne pas pousser plus avant la violation du territoire belge. Le 4 août au matin, des troupes allemandes avaient pénétré en Belgique, après que celle-ci eut refusé d'accorder le libre passage à l'Allemagne (1). L'Angleterre, en qualité de puissance garante du traité de Londres de 1839, avait le droit et le devoir de répondre à l'appel du roi Albert du 3 août et d'intervenir en faveur de la neutralité belge qu'elle avait garantie avec la Prusse et d'autres puissances (2). Pour celui qui connaissait un tant soit peu l'histoire, l'intervention de l'Angleterre n'avait rien de surprenant. Mais M. de Bethmann avait été mis à tel point hors de lui par la conduite de l'Angleterre, que dans la dernière visite de l'ambassadeur Goschen, le soir du 4 août, il ne put pas maîtriser son agitation et parla d'une manière méprisante du mot « neutralité », dont on n'avait si souvent tenu aucun compte et du chiffon de papier à cause duquel l'Angleterre voulait faire la guerre.

M. de Bethmann paraît mal renseigné sur l'histoire de son propre pays. Ne savait-il pas que la neutralité

(1) Livre jaune, no 22.

(2) Livre jaune, no 25.

belge avait été, en 1870, l'objet d'une des plus fines manœuvres diplomatiques de Bismarck? Ne savait-il pas que l'Angleterre, au début de la guerre de 1870, s'était déjà donnée comme le protecteur de cette neutralité? Elle avait agi exactement comme aujourd'hui, seulement Bismarck réussit à la mettre de son côté. Il fit plus que promettre de respecter la neutralité belge, il dénonça encore l'intention qu'avait la France de la violer. Il publia, peu de temps après l'ouverture des hostilités, un projet de traité écrit par l'ambassadeur français Benedetti, par lequel la France, contre des concessions faites à la Prusse dans le nord de l'Allemagne, revendiquait l'annexion de la Belgique. Ce coup génial de Bismarck eut pour résultat la neutralité de l'Angleterre et la conclusion d'un traité identique entre l'Angleterre d'un côté, la France et l'Allemagne de l'autre, traité dans lequel l'Angleterre déclarait expressément que si un des belligérants violait la neutralité belge, elle se placerait aux côtés de l'autre pour la protéger. Le traité fut si rigoureusement tenu et respecté que l'Allemagne, après la bataille de Sedan, dut renoncer à faire passer par la Belgique des transports de blessés.

M. de Bethmann ne sait- il rien de tous ces événements? ou s'il en sait quelque chose, croit-il pouvoir, lui, le nain, faire fi des égards que son grand prédécesseur, le géant Bismarck, avait volontairement et avec profit, montrés à l'endroit de la neutralité belge? Ne devait-il pas se dire, lorsqu'il autorisa l'état-major à faire entrer dans ses plans le passage à travers la Belgique, que de cet avantage stratégique naîtraient des désavantages politiques et militaires incompara-

blement plus grands pour l'Allemagne? Ne savait-il pas — ce que Bismarck savait très bien — qu'un des principes de la politique anglaise avait été, de tout temps, de maintenir et de protéger l'inviolabilité des petits Etats? Personne n'aurait-il pu lui rappeler les paroles enflammées que Granville et Gladstone — des ministres libéraux, comme ceux d'aujourd'hui — avaient, en août 1870, prononcées à l'endroit de l'inviolabilité de la Belgique? Une attaque contre ce pays, disaient-ils, serait « the direst crime that ever stained the pages of history » (1).

De tout cela, il semble que M. de Bethmann ne savait rien lorsque, le 2 décembre, il déclarait au Reichstag que la violation de la Belgique n'avait pas été la cause mais le prétexte de la déclaration de guerre de l'Angleterre. Elle en était, au contraire, si bien la cause que l'Angleterre, il y a quarante-quatre ans, nous eût également déclaré la guerre si nous y avions porté atteinte. Ce qui n'était pas permis à un Bismarck, n'est certes pas permis à un Bethmann, sinon il faudrait renverser la phrase et dire : Quod licet bovi, non licet Jovl.

A quoi sert-il de rechercher — comme les professeurs allemands se plaisent aujourd'hui à le faire — si la protection de la Belgique était, pour l'Angleterre, une question de morale ou d'intérêt? Vraisemblablement, ça été les deux en même temps : en tenant sa parole, l'Angleterre sauvegardait aussi ses intérêts. Ceux-ci, cela n'a jamais été le secret de personne, ont toujours consisté à ce que les côtes de la mer du

(1) « Le plus grand crime qu'ait jamais enregistré l'histoire. »

Nord restassent en possession de petits Etats neutres. Celui qui agit honnêtement n'a pas à rendre compte jusqu'à quel point ses agissements répondent à ses intérêts. Qui jure suo utitur, neminem laedit. On ne peut voir dans l'âme des hommes et encore moins dans celle des peuples qui, du reste, comme « ensemble », n'en possèdent point.

En tous cas, aussi bien après les expériences historiques qu'après les avertissements sérieux et répétés qui furent donnés au Gouvernement allemand, il ne pouvait pas exister le moindre doute qu'une violation de la neutralité belge affecterait si fortement le sentiment populaire et les intérêts anglais, que l'Angleterre ne pourrait pas se tenir silencieusement à l'écart. A plusieurs reprises, Grey avait rendu attentif le prince Lichnowsky aux conséquences d'une violation de la même neutralité, que l'on pouvait prévoir par la réponse évasive de Jagow à la demande anglaise. Grey fit remarquer que « the neutrality of Belgium affected feeling in this country » (1). Le Gouvernement allemand chercha à rassurer le cabinet de Londres en déclarant que « sous aucun prétexte il n'avait l'intention d'annexer le territoire belge » (2). L'Angleterre ne put naturellement pas se contenter de cette promesse : la « non-annexion » n'étant pas identique avec la « neutralité ». Un pays neutre est celui qui, à tous égards, est respecté par la guerre et qu'on ne peut même pas utiliser pour y faire passer des troupes. Considérer une marche à travers un territoire neutre

(1) Livre bleu, nos 101, 123, p. VIII. 2) Livre bleu, no 157.

comme un acte innocent est plus que naïf. Cette marche aurait autorisé la France à pénétrer dans le pays et la Belgique se serait trouvée dans la fâcheuse position que l'on peut imaginer : si elle s'était soumise à l'ultimatum allemand, son territoire eût sans doute servi de champ de bataille aux belligérants, sans qu'elle pût faire la moindre chose pour le défendre. Elle aurait été broyée entre les deux armées et perdue quel que soit celui qui eût remporté la victoire.

Il n'est donc pas étonnant que l'Angleterre n'ait pas accepté les assurances allemandes et qu'elle ait exigé que l'Allemagne respectât strictement la neutralité belge. L'Allemagne ne pouvait faire une telle déclaration, car les plans de son état-major, depuis longtemps préparés, rendaient indispensable le passage par la Belgique.

Le 4 août encore, alors que les troupes allemandes avaient déjà franchi la frontière belge, sir Goschen, par ordre de son gouvernement, demanda à M. de Jagow s'il n'était pas possible de renoncer, encore maintenant, à la violation de la Belgique et de faire reculer les troupes. M. de Jagow ayant répondu négativement, sir Goschen le pria de réfléchir encore une fois à la chose et de lui donner avant minuit une réponse satisfaisante. M. de Jagow répliqua « que sa réponse ne changerait pas même si on lui accordait vingt heures et plus pour réfléchir ». Là-dessus, Goschen demanda ses passeports (1).

L'incompréhensible attitude générale de la diplomatie allemande dans cette question de la neutralité belge ne

(1) Livre bleu, no 160.

peut s'expliquer que par le fait que la diplomatie avait complètement abdiqué en faveur du « militaire ». La situation stratégique fut certainement améliorée par la marche à travers la Belgique; par contre la situation diplomatique, — et partant de nouveau la situation militaire, — empira beaucoup par le danger de l'entrée en scène d'une troisième puissance, la plus dangereuse, aux côtés de nos ennemis. Tout compte fait, les désavantages étaient plus grands que les avantages. C'eût été le devoir de l'homme d'Etat qui est à la tête de l'Empire de calculer ces profits et ces pertes. Si le calcul avait conduit à un résultat défavorable, il aurait mieux fait de démissionner que d'exposer son pays à un danger plus grand encore.

Aujourd'hui, il n'existe pas d'hommes en Allemagne qui soient capables de prendre de telles résolutions. Le chancelier a manqué ou de caractère ou de perspicacité, ou bien il n'a pas vu les conséquences qui résulteraient de la violation de la neutralité belge, ou bien il n'a pas eu l'énergie de faire prévaloir le point de vue politique sur le point de vue militaire, même au prix de son poste. Maintenant que le mal est fait, il cherche, appuyé par ses fidèles, à s'excuser par des si et des mais. « Si nous n'avions pas violé la neutralité, la France l'aurait fait. » Nous avons déjà vu qu'aucun indice ne le faisait prévoir. Mais même si la France avait projeté de pénétrer en Belgique, l'Allemagne n'avait rien de mieux à faire qu'à attendre les fatales conséquences qui en auraient résulté pour la France. Il est incontestable que l'Angleterre se serait opposée à l'invasion française comme elle s'est opposée à l'invasion allemande. On peut l'affirmer avec certitude, eu égard

au traité de 1870 et à la demande analogue du 31 juillet 1914. La situation de la France vis-à-vis de l'Angleterre aurait été, même moralement, encore plus défavorable, car la France avait le 31 juillet fait une promesse précise tandis que l'Allemagne avait refusé de la faire. Si, peu de jours plus tard, la France avait manqué à sa parole, l'Angleterre aurait, sinon pris parti pour l'Allemagne, du moins conservé sa neutralité.

On dit, à la décharge de notre diplomatie, que l'Angleterre aurait marché contre l'Allemagne, même si celle-ci n'avait pas violé le sol belge. Cette affirmation est aussi gratuite que sans consistance et il ne vaut pas la peine de la réfuter. Ce que l'Angleterre a fait pour le maintien de la paix est un fait historique. Ce qu'elle aurait fait si ceci ou cela était ou n'était pas arrivé est une supposition qu'on ne peut pas discuter sérieusement. Dans le dessein de prouver que l'Angleterre n'a pas pris part au conflit à cause de la violation de la neutralité belge, mais pour soutenir à tout prix la France, le chancelier, dans son discours du 2 décembre, cite une entrevue qui s'est déroulée le 2 août à Londres, entre sir Grey et Paul Cambon (1). D'après M. de Bethmann, elle prouve que l'Angleterre a toujours été la perfide Albion et que sous le masque d'une conduite morale, elle a toujours poursuivi ses purs intérêts. Ceux-ci auraient consisté à « détruire le nerf de la vie de sa principale concurrente économique ».

Jamais un homme d'Etat n'a, dans un moment aussi décisif, péché autant contre la logique et défiguré la réalité. On se prend la tête et on cherche vainement à

(1) Livre bleu, no 148.

suivre les errements de cet esprit. Comment? L'Angleterre est responsable de la guerre, parce que, après le commencement de celle-ci, qu'elle n'a pas suscitée mais qu'elle a cherché à empêcher, elle s'est jointe à l'un des belligérants. Même si elle s'y était jointe sans aucun motif, il ne s'ensuivrait pas qu'elle fût responsable de la catastrophe. Pour faire comprendre l'antithèse aux têtes les plus dures, je la formule en six mots latins :

Culpa — ante bellum Participatio — post bellum.

Comme le chancelier le dit avec raison, « aucun devoir fraternel, aucune contrainte, aucune menace contre elle-même n'existait pour l'Angleterre ». Aucun devoir fraternel! Donc celui-ci justifie une intervention armée. Alors pourquoi, M. de Bethmann, avez-vous dénié à la Russie le droit d'intervenir pour la Serbie? Pourquoi, par votre proposition tendant à localiser le conflit, avezvous contrecarré la Russie qui voulait remplir le devoir fraternel dont vous parlez? Maintenant que vous reconnaissez qu'un tel devoir oblige à intervenir par les armes, voulez-vous encore nous faire croire que votre tentative était sérieuse d'empêcher le grand frère de protéger son cadet?

Rien n'a contraint l'Angleterre à entrer en lutte. Sans doute, aucune contrainte matérielle, mais bien une contrainte morale. Une obligation solennelle résultant d'un traité et qui avait d'autant plus de poids qu'elle concernait la protection d'un petit Etat contre les grands, qu'elle avait été acceptée par toutes les puissances — y compris l'agresseur — et que plus tard elle avait même été ratifiée par un nouveau traité. Un traité n'est

qu'un chiffon de papier, dit M. de Bethmann. Mais qu'est-ce qui nous a déterminé à intervenir en faveur de l'Autriche dans un conflit qui était aussi étranger à nos intérêts que le royaume d'Albanie? Ce n'est qu'un traité, un chiffon de papier, qui nous imposait des obligations. Il ne faut pas avoir deux poids et deux mesures : si un chiffon de papier nous a suffi pour allumer l'incendie, pourquoi ne devait-il pas suffire à l'Angleterre pour propager le feu?

Si on me jette à la face lès arguments du Livre blanc : « Nos intérêts étaient en jeu, la race germanique dans l'Europe centrale... Il ne fallait pas que l'Autriche fut affaiblie », je répliquerai : U Angleterre avait également des intérêts à protéger. Le traité de 1839 ne constituait pas seulement un lien moral, mais une garantie pour ses intérêts, qui avaient une bien plus grande importance pour elle que toutes les questions balkaniques, prises ensemble, n'en avaient pour nous.

Nous pouvions aussi rester neutres dans une guerre austro-russe. Si nous le restions, la guerre était vraiment localisée entre l'Autriche et la Russie, et ni la France, ni l'Angleterre n'auraient été entraînées dans la conflagration.

Nous ne pouvions ni ne voulions rester neutres, parce que nous étions liés par un traité d'alliance,- et que l'accomplissement de nos obligations répondait en même temps à nos intérêts.

L'Angleterre se trouvait dans le même cas : elle ne voulait ni ne pouvait rester neutre dans le cas de la violation de la neutralité belge, parce qu'elle s était engagée solennellement à protéger la Belgique, et que cette protection répondait en même temps à ses inté-

rets. Les rôles sont également partagés. L'Allemagne et l'Angleterre, à deux points de vue différents, et pour des motifs analogues, ont agi de la même façon. La différence fondamentale consiste en ceci, que l'Angleterre est intervenue pour un petit Etat innocent, tandis que l'Allemagne a pris sous sa protection un grand Etat coupable, c'est-à-dire que l'Allemagne a déchaîné la guerre mondiale, alors que l'Angleterre a cherché à l'empêcher par tous les moyens.

Essayons de suivre la logique de Bethmann et examinons le fait qui doit prouver que la neutralité belge n'a été qu'un masque. Le 2 août, sir Grey, se basant sur une résolution du cabinet, donna à Paul Cambon l'assurance suivante :

« If the German fleet cornes into the Channel or through the North Sea to undertake hostile operations against French coasts or shipping, the British fleet will give ail the protection in its power.

» This assurance is of course subject to the policy of His Majesty's Government receiving the support of Parliament, and must not be taken as binding His Majesty's Government to take any action until the above contingency of action by the German fleet takes place. » (1)

En commentant cette déclaration, Grey fit nettement

(1) « Si la flotte allemande pénètre dans le Pas-de-Calais ou dans la Mer du Nord pour entreprendre des hostilités contre les côtes ou les bateaux français, la flotte anglaise donnera toute la protection en son pouvoir.

> Cette assurance est naturellement soumise à l'approbation du Parlement et ne doit pas être considérée comme engageant le Gouvernement de Sa Majesté Jusqu'à ce qu'une telle action se produise de la part de la flotte allemande. » (Livre bleu, no 148.)

ressortir que même si une guerre franco-allemande venait à éclater, l'Angleterre ne pourrait pas s'engager à déclarer la guerre à l'Allemagne. Ce n'était qu'au cas où la flotte allemande pénétrerait dans la Manche ou la mer du Nord pour entreprendre des hostilités contre les côtes ou les bateaux français, que la flotte anglaise viendrait à l'aide de la France, — bien entendu sous réserve de l'approbation du Parlement.

M. de Bethmann se sert de cela pour accuser les ministres anglais.

Il ajoute particulièrement d'importance au fait que Grey a fait cette déclaration avant la remise de l'ultimatum à la Belgique, d'où il conclut qu'avant la violation de la neutralité belge, l'Angleterre s'était rangée parmi les belligérants, de sorte que cette violation n'a pas été le motif déterminant qui a poussé l'Angleterre à participer à la guerre. A quoi je réplique : Et s'il en avait été ainsi?

Mais même si toute cette déduction était juste, elle serait tout à fait superflue. Ce qui s'est passé le 2 août n'a rien à faire avec la question de savoir à qui incombe la responsabilité. Le 2 août, la guerre existait, par la faute de l'Allemagne et de l'Autriche et malgré la volonté de l'Angleterre. On ne pouvait plus l'empêcher. Inévitablement la France allait s'y trouver engagée, et bien que la déclaration de guerre ne fut remise à Paris que le jour suivant, des actes d'hostilité avaient déjà été commis sur le sol français. Le délai accordé à la France par l'ultimatum expirait le 1er août, à une heure, et le cabinet de Paris n'avait pas répondu aux demandes allemandes. La déclaration de guerre entre l'Autriche et la Russie n'était qu'une formalité qui pou-

vait avoir lieu d'un moment à l'autre, mais qui, comme pour rendre toute l'affaire plus insensée, se fit attendre jusqu'au 6 août. Bref, la guerre des quatre puissances existait et l'Angleterre était libre de faire ce qui répondait à ses intérêts. Répondait-il à ses intérêts d'appuyer la France d'une façon générale ou seulement dans certains cas, elle pouvait agir conformément à ceux-ci. Répondait-il à ses intérêts de ne participer à la guerre que si la neutralité belge était violée, elle pouvait aussi le faire. Dans l'un ou dans l'autre cas, elle est à l'abri de tout reproche. Puisque nous soutenions l'Autriche, l'Angleterre pouvait soutenir la France.

Le fait qu'il n'existait pas entre ces deux puissances d'alliance formelle, n'empêchait pas l'Angleterre, eu égard à ses relations amicales et surtout à ses propres intérêts, de promettre son appui à la France. Nous aussi, nous agîmes seulement d'après nos intérêts que, suivant les besoins et l'exemple de l'Autriche, nous qualifiâmes de questions vitales. Ainsi, l'envahissement de la Belgique était pour nous une « question vitale » que nous appelâmes modestement une question d'intérêt militaire (1). La neutralité de l'Angleterre était sinon une question vitale, du moins une question d'une importance si considérable que, avant et après le commencement de la guerre, nous cherchâmes par tous les moyens à l'obtenir. Nous avons désiré la paix avec V Angleterre d'une façon aussi sérieuse et persévérante que nous avons voulu la guerre avec la Russie et la France. D'abord nous voulions être les maîtres sur le continent et... le reste aurait suivi de lui-même.

(1) Cf. La dépêche de Jagow à Lichnowsky, du 4 août. {Livre bleu, no 157.)

Pourquoi donc toutes ces discussions superflues sur les motifs qui ont entraîné l'Angleterre dans la guerre? L'Europe est-elle un tribunal de morale qui doit juger les hypocrites et les pharisiens? Malheur à nous, si un tel tribunal existait! quelle figure ferions-nous devant lui? Comme nous serions démasqués, nous les conquérants sous le masque des libérateurs, nous les assaillants sous le masque des agrédis, nous les loups revêtus de la peau du mouton!

Si nous étions assez loyaux pour avouer notre indicible forfait! Si, à l'exemple des grands dominateurs, d'Alexandre, des Romains, de Napoléon Ier, nous proclamions ouvertement notre droit de posséder et de gouverner le monde parce que nous sommes meilleurs, plus forts et plus habiles que les « autres » ! Cela aurait encore quelque chose de fascinant, de grandiose, quelque chose qui commanderait le respect, malgré l'aversion que cela inspirerait. Un Rinaldo Rinaldini, un Richard III, un César Borgia sont des monstres, mais ils sont grands dans leur genre, ils éveillent l'admiration comme chaque type d'homme complet. Mais nous, comme nous sommes petits! Chez nous, dans des écrits et des discours, nous prêchons la Weltmachtpolitik, la conquête et l'hégémonie mondiale — naturellement entre initiés! — et aux yeux du peuple aveugle et de l'étranger, nous sommes ceux qui ont été attaqués et surpris, les victimes de perfides ennemis.

Il ne nous sied donc pas de reprocher au gouvernement anglais sa mauvaise foi et son hypocrisie. Nous cherchons de nouveau la paille dans l'œil de l'autre et nous ne voyons pas la poutre dans le nôtre.

Ce qui montre à quel point l'Allemagne a poussé

l'art de l'hypocrisie, ce sont — à part les événements de 1914 — les déclarations faites en 1911 et 1913 par des diplomates allemands au sujet de la neutralité de la Belgique. Déjà en 1911, lors" de la discussion du projet hollandais concernant les fortifications de Flessingue, certains journaux belges avaient à plusieurs reprises exprimé la crainte qu'au cas d'une guerre francoallemande, l'Allemagne violât la neutralité de leur pays. Le ministère belge, dans l'intérêt des relations amicales des deux pays, suggéra à Berlin l'idée qu'une déclaration faite au Parlement allemand détruirait ces craintes. M. de Bethmann Hollweg, par l'entremise de son ambassadeur von Flotow, fit répondre qu'il avait été très sensible aux sentiments amicaux du gouvernement belge, mais qu'il ne pouvait pas faire la déclaration demandée, pour ne pas affaiblir la situation militaire de l'Allemagne vis-à-vis de la France; cette puissance, rassurée du côté du nord, pourrait concentrer toutes ses forces à la frontière de l'est (1). On comprend aujourd'hui la réponse évasive de Bethmann. A cette époque déjà, les plans de l'irruption en Belgique étaient sans doute prêts, et le chancelier avait des scrupules de déclarer ouvertement en plein Reichstag son intention de respecter une neutralité dont la violation était décidée.

M. de Jagow fut moins réservé. Dans la séance du 29 avril 1913 de la commission du budget du Reichstag, il ne craignit pas de donner la fausse déclaration suivante : « La neutralité de la Belgique est déterminée par des conventions internationales et l'Allemagne est

(1) Livre gris, no 12.

décidée à respecter ces conventions. » (1) Mais celui qui montra le moins de scrupules fut encore M. de Below-Saleske qui, le 2 août, quelques heures avant la remise de l'ultimatum allemand, donnait au ministre belge des affaires étrangères les assurances les plus propres à le rassurer sur les intentions du cabinet berlinois. Lorsque M. Davignon exprima sa satisfaction à ce sujet, mais cependant déclara qu'il serait heureux de recevoir une déclaration officielle du gouvernement allemand — comme la France en avait donné une le 31 juillet — afin de tranquilliser son pays, M. de Below se contenta de dire qu'il n'avait pas encore reçu des instructions dans ce sens (2). Le même soir, à 7 heures, il remettait l'ultimatum. Certes, un modèle insurpassable de fair play! On le voit :

A ce chapitre appartient un fait, encore inconnu en Allemagne. Au cours de l'été 1913, la famille royale de Belgique fit, à l'occasion d'une festivité, une visite officielle à Liège. L'empereur Guillaume —

— profita de cette circonstance pour envoyer un ambassadeur spécial à Liège, avec la mission de transmettre à la famille royale l'assurance de sa sincère amitié. L'ambassadeur n'était pas, comme de coutume, un général de la cour, c'était le général Emmich, le futur conquérant de Liège.

(1) Livre gris, no 12.

(2) Livre gris, no 19.

Mais revenons aux reproches adressés à l'Angleterre. Cette puissance serait, par sa déclaration du 2 août, sortie de sa neutralité et aurait pris place aux côtés de la France. La violation de la neutralité belge n'aurait pas influé sur sa résolution. Qu'est-ce que l'Angleterre a, en réalité, assuré au gouvernement français? De lui prêter, comme nous l'avons vu, un appui limité et conditionné. Et cet appui ne résultait pas de la libre volonté du gouvernement anglais, mais d'une obligation qu'il avait, par un traité, contractée envers la France. D'après une convention existant depuis longtemps entre les deux pays, la France devait concentrer presque toute sa flotte dans la Méditerrannée pour la protection des intérêts franco-anglais, et l'Angleterre, en retour, devait se charger de la défense des mêmes intérêts dans les eaux du Nord. Cette convention ne comportait aucun dessein agressif contre l'une ou l'autre des puissances, surtout pas contre l'Allemagne. Si c'avait été le cas, les deux flottes n'auraient sans doute pas été séparées, et la plus grande partie des forces navales eût été concentrée dans les mers du Nord. L'accord franco-anglais avait donc simplement pour but la protection mutuelle des intérêts commerciaux.

La flotte française se trouvait, effectivement, en grande partie dans la Méditerrannée, et les côtes françaises du nord et de l'ouest restaient sans protection. Dans ces conditions, c'était le devoir de l'Angleterre, dans la guerre franco-allemande qui allait éclater et qui, le

2 août, était devenue inévitable, de se charger de la défense de ces côtes, que la France, dont la flotte devait rester dans la Méditerrannée, ne pouvait pas assumer. Tel est le sens et le motif de la promesse de Grey, du 2 août.

En agissant de la sorte, l'Angleterre ne se départait nullement de sa neutralité, car il ne dépendait que de la libre volonté de l'Allemagne de ne pas attaquer les côtes et les navires français et d'éviter toute cause qui pût provoquer une intervention de l'Angleterre. Le gouvernement allemand pouvait rendre inefficace la promesse du cabinet de Londres, et le prince Lichnowsky négociait même à Londres, le 3 août, sur la question de savoir si l'Angleterre resterait neutre au cas où l'Allemagne n'attaquerait pas les côtes et les navires français (1). Si cela avait été la seul.e question intéressant l'Angleterre, il est possible que ces négociations eussent abouti, mais cette puissance avait d'autres intérêts plus importants à défendre, auxquels l'Allemagne ne pouvait ou ne voulait pas accorder satisfaction. Ils étaient de deux sortes :

I. Le maintien de la France en qualité de grande puissance et de puissance coloniale.

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