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II. Le respect de la neutralité belge

Personne, à part l'Angleterre, n'a le droit de porter un jugement sur la légitimité de ces intérêts anglais. Nous nous étions fait un devoir de veiller à l'existence de l'Autriche-Hongrie, l'Angleterre pouvait donc considérer que le maintien de la France et de ses colonies serait profitable à ses intérêts. Chaque Etat a le droit

(1) Discours de Grey, du 3 août.

de décider lui-même de ce qui lui est utile pu non et de repousser toute tutelle. Les intérêts des Etats ne sont pas stables, ils changent suivant les temps et les circonstances. Ce qui, aujourd'hui, leur paraît avantageux, peut leur être demain désavantageux ou indifférent. Le maintien de la puissance coloniale de la France avant le traité de 1904, importait peu aux Anglais. Mais après ce traité, il était devenu un élément de la politique britannique et il formait la base de la convention francoanglaise. C'est pourquoi Goschen demanda au chancelier, lorsque celui-ci, le 29 juillet, déclara qu'il garantissait maintenir l'intégrité du territoire français si l'Angleterre restait neutre, si cette garantie s'étendait aussi aux colonies françaises. La réponse négative de Bethmann laissait conclure que l'Allemagne projetait d'agrandir son domaine colonial aux dépens de la France (1). Même si cela ne se fut pas produit, l'Angleterre pouvait craindre qu'un écrasement militaire de la France n'ébranlât profondément sa propre situation de grande puissance, son bien-être et son indépendance.

Si dans ce cas les intérêts anglais étaient en jeu, ils l'étaient bien davantage dans la question de la neutralité belge. Depuis le début des pourparlers, l'Angleterre avait nettement fait comprendre que la violation de la Belgique constituerait pour elle un casus belli. C'était la seule question qui devait immédiatement la conduire à une guerre avec l'Allemagne. L'opinion publique anglaise jouait dans cette question un rôle décisif, ce qui n'était pas le cas dans la question française. Si V Allemagne avait respecté la neutralité belge et renoncé en

(1) Livre bleu, no 85.

même temps à attaquer les côtes et la flotte françaises, la paix eût été maintenue entre elle et l 'Angleterre. Mais l'Allemagne ne voulut ni ne put se soumettre à ces conditions, car pour les remplir elle aurait dû abandonner l'idée d'une guerre navale avec la France et elle se serait heurtée sur terre à des difficultés insurmontables.

La guerre devint inévitable lorsque les troupes allemandes franchirent la frontière belge et que le gouvernement allemand repoussa la sommation adressée par l'Angleterre de les faire reculer. C'était le soir du 4 août.

Mais la guerre pouvait encore être évitée, lorsque le 2 août le cabinet de Londres remit à Paris la déclaration que l'on sait. // est donc faux que l'Angleterre, comme le chancelier le prétend, se soit départie de sa neutralité le 2 août. Les décisions de l'Angleterre étaient encore en suspens et dépendaient de circonstances qui étaient imminentes, mais qui ne s'étaient pas encore produites. La situation, au 2 août, montre combien le gouvernement allemand, contrairement au gouvernement anglais, était imprudent et imprévoyant. Si l'Angleterre n'avait pas jusqu'au dernier moment espéré rester en dehors du conflit, elle aurait déjà pu se décider le 2 août car, à cette date, il n'était plus possible de douter de l'envahissement de la Belgique par les armées allemandes. Le chancelier attache particulièrement d'importance au fait que la déclaration anglaise a été donnée pendant l'après-midi du 2 août, tandis que l'ultimatum à la Belgique n'a été remis à Bruxelles que le soir à 7 heures. En prenant toujours faussement la garantie donnée par l'Angleterre à la France pour un acte de participation à la guerre, le chancelier con-

dut naïvement que celle-ci a été décidée alors qu'à Londres on ne savait rien et qu'on ne pouvait rien savoir en raison de la violation projetée du sol belge. A la vérité, on ne peut être plus naïf! La réponse évasive de Jagow à la demande anglaise, les tentatives faites par Bethmann pour obtenir la neutralité de l'Angleterre, les tortueuses déclarations des diplomates allemands à Londres et à Berlin auraient depuis le 31 juillet révélé à un aveugle les desseins de l'Allemagne. Ajoutez que la marche à travers le Luxembourg, qui eut lieu le 2 août à l'aube, ne permettait plus de croire que la Belgique serait respectée.

Le gouvernement anglais, au moment où il remettait sa déclaration à la France, ne pouvait plus ne pas douter que l'Allemagne porterait atteinte à la neutralité belge, — ce qui eut lieu quelques heures plus tard par la remise de l'ultimatum. Si l'Allemagne regardait la mobilisation russe comme un casas belli, combien, à plus forte raison, l'Angleterre devait-elle considérer les faits qui s'étaient produits jusqu'au 2 août comme une menace pour la Belgique. Si elle avait, ce jour-là, remis un ultimatum à l'Allemagne, elle n'aurait pas agi autrement que l'Allemagne avait agi le 31 juillet à l'égard de la Russie. Au lieu de la phrase de Bethmann : « Il n'était nullement question de la neutralité belge », il faut dire, pour être conforme à la vérité : « La neutralité belge était déjà menacée mortellement. » Il s'ensuit que si le gouvernement anglais avait promis de prêter son appui entier sur terre et sur mer, il aurait été pleinement dans son droit. A plus forte raison l' était-il en ne promettant que son appui conditionné sur mer.

Résumons-nous :

1. Il n'est pas vrai que l'Angleterre se soit, le 2 août, départie de sa neutralité. La promesse qu'elle a faite ce jour n'équivaut pas à une déclaration de guerre à l'Allemagne.

2. Il est vrai par contre que le 4 août, après la violation effective de la neutralité belge, l'Angleterre est sortie de sa neutralité.

3. Même si la promesse du 2 août eût signifié l'abandon de la neutralité anglaise, cet abandon eût été fondé par la certitude que l'Allemagne violerait la neutralité belge.

Ainsi, lorsque l'Angleterre affirme que la violation de la dite neutralité a été le motif qui l'a poussé à la guerre, elle dit la vérité.

Cette vérité est encore confirmée par le fait que l'ambassadeur Goschen n'a exigé, le 4 août, que le retrait des troupes allemandes qui avaient pénétré en Belgique et que c'est seulement lorsque l'Allemagne l'eut refusé, qu'il déclara que l'Angleterre devait agir conformément aux obligations imposées par le traité de 1839. L'Allemagne avait donc, le soir du 4 août, encore, la possibilité d'éviter la guerre avec l'Angleterre. Cela prouve que l'état de guerre ne pouvait pas exister, le 2 août, entre les deux puissances.

Toutes les conclusions que le chancelier croit devoir tirer de l'événement du 4 août sont ainsi réfutées. Par contre, on peut en tirer une autre, et moi, je me permets de le faire; la promesse conditionnée et limitée d'un appui éventuel de la flotte prouve irréfutablement que, jusqu'au 2 août, l'Angleterre n'avait pas fait à la

France d'autre promesse concernant un appui militaire. C'est pourquoi la déclaration anglaise fut accueillie à Paris avec une grande joie comme un « premier concours dont la valeur nous est précieuse » (1). Cela démontre bien que l'allégation du chancelier n'est qu'un mensonge, suivant laquelle l'Angleterre, avant le commencement de la guerre, aurait promis à la France son appui.

En terminant, j'insiste de nouveau sur le fait que toutes les discussions sur la participation de l'Angleterre à la guerre et sur les causes de cette participation ne touchent pas à la question essentielle qui est celle-ci : Qui est responsable de la guerre européenne? Ces discussions ont précisément pour but de détourner l'attention de cette question. La participation de l'Angleterre est une conséquence de la guerre qui a des motifs particuliers. Elle ne se serait pas produite, si celleci n'avait pas éclaté. Celui qui a déchaîné la catastrophe est aussi responsable de ses conséquences. Tout ce qui importe, c'est donc ceci : Qui a déchaîné la guerre? Et à cette question, il n'y a qu'une réponse : L'Allemagne et l'Autriche.

Contre l'Angleterre, je ne puis pas établir des chefs d'accusation, car il n'en existe pas; je puis seulement résumer sa défense par les phrases que j'ai écrites au début de ce chapitre. Les générations futures approuveront sans doute les paroles qu'Àsquith a prononcées, le 6 août, au Parlement anglais, à l'éloge de son collègue sir Edward Grey. « Je suis sûr que cette maison et ce pays, — et je puis ajouter la postérité et l'histoire,

(1) Livre jaune, no 138,

— lui reconnaîtront ce qui, après tout, est le meilleur tribut qu'on puisse payer à un homme d'Etat, que, sans sacrifier rien de l'honneur et des intérêts du pays, il a combattu, comme peu d'hommes l'ont fait, pour la protection et le maintien du plus grand des biens de tous les peuples : de la paix générale. »

Russie.

L'attitude de la Russie dans le conflit européen a été suffisamment mise en lumière par l'exposé précédent pour permettre de porter un jugement sur la culpabilité ou l'innocence de ce pays.

Qu'est-ce que l'Allemagne reproche à la Russie :

I. De s'être immiscée sans motif ni raison dans le conflit austro-serbe et, ce faisant, d'avoir provoqué la guerre européenne. J'ai déjà longuement expliqué que la Russie avait le droit de le faire; je n'y reviens pas.

II. En outre, on prétend que le parti de la guerre russe a voulu, dès le début, la guerre et y a poussé. S'il existe vraiment un tel parti en Russie, ce qu'il faudrait encore prouver, il a rencontré une résistance plus effective auprès du ministre russe des affaires étrangères que le parti de la guerre allemand n'en a rencontré auprès de M. de Bethmann. Depuis le début de la crise, Sazonow a, de la manière la plus assidue, travaillé pour la paix :

1. 11 a conseillé à la Serbie d'être modérée et ses conseils ont eu plein succès (1).

2. Il a tâché, sans succès cette fois, d'obtenir, conjointement avec la France et l'Angleterre, une prolongation du délai assigné par l'ultimatum autrichien (2).

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