Le 1er août encore, le jour où l'Allemagne dé
(1) Livre orange, nos 53, 55, 64.
(2) Livre orange, no 60.
(3) Livre orange, n« 67.
(4) Livre orange, nos 69, 73. Livre bleu, nos 110, m.
clarait la guerre, il s'est déclaré prêt à conclure, dans le sens d'une seconde formule, un arrangement avec Vienne, pourvu que les troupes allemandes ne franchissent pas la frontière russe. La Russie, ajouta-t-il, ne commencera dans aucun cas les hostilités (1).
17. A la dernière heure encore, Sazonow engagea le tsar à donner au kaiser sa parole d'honneur que les troupes russes n'entreprendraient pas d'actions provocatrices tant que les pourparlers avec l'Autriche — repris le 31 juillet — dureraient encore (2).
18. Le jour où fut déclarée la guerre, il engagea de nouveau son souverain à assurer que la mobilisation ne signifiait pas la guerre et que les négociations devaient continuer pour le bien des deux pays et pour la paix générale (3).
Telle fut l'activité du chef de la politique russe. Chaque observateur impartial jugera si elle s'efforçait vers la paix ou vers la guerre. Puisque ces efforts infatigables en faveur de la paix avaient leur origine à Pétersbourg, cela prouve que le soi-disant parti de la guerre russe n'avait aucun pouvoir vis-à-vis du ministre responsable. Tous les Etats belligérants se jettent leur parti de la guerre à la tête; chacun nie le sien et accuse les autres. Les menées du parti de la guerre russe — s'il en existe un — restèrent stériles et n'influencèrent en rien la politique pacifique du tsar.
III. Le gouvernement allemand reproche en outre à la Russie d'avoir, par ses mesures militaires, fait échouer les pourparlers. Ce reproche, pour deux raisons, est injustifié:
(1) Livre bleu, no 139.
(2) Livre blanc, p, 12.
(3) Livre blanc, p. 13.
1. Parce que la Russie, à côté de ses mesures militaires de sécurité, n'a pas cessé de travailler diplomatiquement pour la paix (1).
2. Parce que ces raisons étaient précisément des mesures de sécurité, qui, d'après les déclarations solennelles du tsar et de son gouvernement, n'avaient aucun caractère agressif. Elles n'en pouvaient pas avoir un, car, comme je l'ai déjà exposé, elles ne faisaient que soutenir une politique défensive, et d'autre part, la Russie n'avait aucune raison d'attaquer. Sa mobilisation partielle du 29, ainsi que la levée générale du 30, étaient la réponse aux mobilisations autrichiennes qui les avaient précédées et dont j'ai déjà fixé la date (2). La Russie a été obligée de prendre des mesures militaires non seulement à cause des préparatifs autrichiens, mais aussi à cause de l'attitude diplomatique de l'Allemagne et de l'Autriche. Le fait que l'Autriche se montrait intransigeante et que l'Allemagne faisait échouer toutes les négociations, devait éveiller le pressant soupçon — qui s'est du reste confirmé — que les deux pays voulaient la guerre à tout prix. La Russie était donc en droit de se protéger et le reproche au sujet de sa mobilisation est réduit à néant.
J'ai déjà qualifié, comme elle le méritait, l'histoire des manquements aux paroles données et des violations de frontière.
Il ne reste ainsi rien à la charge de la Russie, et je ne puis terminer ce chapitre qu'en regrettant — regret fort compréhensible de la part d'un Allemand — que
(1) Livre orange, nos 77, 78.
(2) Livre orange, nos 47, 49, 58, 77, 78.
la Russie soit complètement innocente de la guerre européenne et que la responsabilité en incombe exclusivement à l'Allemagne et à l'Autriche.
France.
Les déclarations allemandes — écrites ou parlée's — concernant la responsabilité de la France dans la guerre, son étonnamment retenues et elles ne s'appuient que sur un matériel très restreint. Le Livre blanc ne reproche à la France que « des préparatifs militaires », tandis que les pourparlers diplomatiques duraient encore, et il affirme, à la fin de son exposé, que cette puissance avait, le 2 août, soit avant le commencement de la guerre, ouvert les hostilités.
Le chancelier, dans son discours du 4 août, précise ce dernier reproche en déclarant que des soldats français ont pénétré sur le sol allemand. Dans son discours du 2 décembre, il enfourche « la vieille idée de revanche », mais il n'apporte aucune preuve contre la France.
J'ai déjà examiné la valeur de ces allégations, et démontré leur inanité. J'ai, entre autres, prouvé que les plus graves violations de frontière avaient été commises — et avaient même eu des suites sanglantes — avant la déclaration de guerre, par des troupes allemandes. Les accusations de l'Allemagne contre la France sont non seulement invraisemblables, mais encore contradictoires, et elles ne méritent pas créance.
Le chancelier a émis, dans son écrit du 24 décembre, une nouvelle accusation contre la France. Il critique la participation de la France aux pourparlers diplomatiques. On ne peut qu'être reconnaissant à M. de Beth-
mann de formuler enfin une imputation contre laquelle on puisse se défendre. Il se base sur les affirmations suivantes :
1. La France ne s'est pas fiée aux assurances de l'Allemagne et toutes les démarches faites par l'ambassadeur allemand ont été accueillies avec méfiance.
2. Elle n'a pas exercé une influence modératrice à Pétersbourg comme le désirait l'Allemagne.
3. Le gouvernement français n'a fait aucune action positive en faveur de la paix.
Qu'en est-il de ces accusations?
Il est certain que l'on a accueilli à Paris les démarches de M. de Schœn avec une certaine méfiance. Mais celle-ci n'était que trop justifiée. L'ambassadeur devait jouer à Paris le même triste rôle que M. de Jagow à Berlin. Il devait contrecarrer toutes les tentatives faites par la Triple-Entente pour parvenir à un règlement pacifique du conflit et défendre, par des raisons ridicules, l'attitude équivoque du gouvernement allemand. Il n'eut pas la permission de se joindre à la France lorsque celle-ci s'efforçait d'obtenir une prolongation du délai assigné à l'ultimatum. Par contre, il dut aveuglément se faire le défenseur de la note autrichienne et de toutes les actions de l'Autriche qui l'ont suivie (1). Il dut repousser la proposition de Grey d'une conférence à quatre, que la France avait immédiatement acceptée, et préconiser à sa place l'impossible proposition allemande tendant à localiser le conflit (2). Il dut déclarer insuffisante la note serbe, qui avait fait droit
(1) Livre jaune, nos 28, 36.
(2) Livre jaune, nos 56, 57, 61,
à toutes les exigences essentielles de l'Autriche, et fondé le rappel de l'ambassadeur autrichien. Il dut même, conformément aux instructions de Bethmann, demander au gouvernement français d'exercer avec l'Allemagne une pression sur le cabinet de Saint-Pétersbourg, tandis qu'il repoussait toute idée d'une pression sur Vienne. Il dut écouter, sans rien trouver de plausible à lui répondre, M. Bienvenu-Martin, le ministre des affaires étrangères par intérim, qui lui représentait sans cesse combien cette proposition était illogique : l'Autriche n'avait-elle pas, presque sur tous les points, obtenu raison, et malgré cela commencé une action militaire contre la Serbie? C'était donc à l'Autriche et non à la Russie qu'il fallait demander de s'arrêter; c'était sur Vienne, mais non sur Pétersbourg qu'il fallait exercer une pression (1). La Russie était disposée, à négocier, soit directement avec l'Autriche, soit par l'entremise des quatre puissances non intéressées. Quelle pression pouvait-on exercer sur elle? L'Autriche, par contre, n'était ni disposée à causer, ni à accepter la proposition des quatre puissances. Si donc il y avait quelque part une action à entreprendre, c'était à Vienne et ce n'est que Berlin qui était en état de le faire. Un ambassadeur qui devait soutenir le contraire est plus à plaindre qu'à condamner (2).
Mais il dut se découvrir encore plus complètement. Lorsqu'il proposa à la place de la médiation, des pourparlers directs entre Vienne et Pétersbourg, il dut répondre (29 juillet) au ministre français qui lui deman-
(1) Livre jaune, nos 61, 62, 77, 78.
(2) Livre jaune, no 85.
dait quel était à vrai dire le but des opérations autrichiennes en Serbie, que le gouvernement allemand ne le savait pas, mais qu'il espérait l'apprendre de l'Autriche (1). Cette réponse n'est pas imputable au pauvre ambassadeur, mais à son gouvernement qui, jusqu'à maintenant, n'a pas encore renseigné le monde sur ce que l'Autriche voulait de la Serbie. Entre temps, les Serbes ont fourni la réponse que l'on avait vainement demandée à l'Autriche : ils ont chassé les Autrichiens de leur pays et, vraisemblablement, c'était ce que ceux-ci voulaient.
M. de Schœn fut, maintes fois, prié d'indiquer la forme de la conférence agréable à son gouvernement, qui en avait accepté l'idée : il dut ne pas répondre, n'ayant reçu aucune instruction de Berlin (2). Il dut garder une attitude passive durant toutes les tentatives faites par la France et l'Angleterre pour trouver une formule transactionnelle, qui satisfît à la fois la Russie et l'Autriche, car son gouvernement ne considérait pas ces tentatives comme dignes d'une discussion (3).
Après l'expiration des délais fixés par les ultimatums, il dut s'entendre exposer par M. Viviani la criminelle folie de la conduite de l'Allemagne, qui, peu avant la solution du conflit, entraînait, sans motif, l'Europe dans la plus terrible de toutes les guerres. Ce fut le moment où M. de Schœn fit la plus piètre figure. Il dut se contenter de répondre qu'il n'avait reçu aucune communication officielle sur la marche favorable des pourparlers, mais qu'il allait s'informer (4). Deux jours plus
(1) Livre jaune, nos 94, 97.
(2) Livre orange, no 55.
(3) Livre jaune, nos 101, 114.
(4) Livre jaune, no 125.
tard, il dut remettre à M. Viviani une déclaration de guerre basée sur le fait que la France avait commencé les hostilités et violé la neutralité belge (1) ! Mieux que personne, il connaissait la fausseté de ces allégations : il avait été témoin des sincères efforts de la France en faveur de la paix. Pauvre ambassadeur! La méfiance qu'on lui témoignait en France a été certainement dépassée par la méfiance qu'il éprouvait à l'endroit de ses propres actions.
Nous avons dit que Bethmann blâme en outre la France de ne pas avoir, suivant le désir de Berlin, exercé d'influence modératrice sur Pétersbourg. Ce reproche est réduit à néant par l'exposé précédent. L'Allemagne se refusait d'agir sur l'Autriche, dont l'arrogance était sans bornes et qui, avec un mépris insolent, mettait en danger la paix. Elle exigeait, d'autre part, une pression française sur la Russie, qui, par ses bons conseils à la Serbie, avait déjà donné des preuves de ses intentions extrêmement conciliantes et qui se déclarait prête à faire de nouvelles concessions (2).
Les exigences de l'Allemagne étaient donc un peu fortes. Néanmoins, la France en tint compte dans une certaine mesure. Les Livres jaune et bleu en témoignent. Dans une dépêche du 29 juillet (3), Bienvenu-Martin déclare qu'il paraît essentiel que le cabinet de Pétersbourg, dont le désir de dénouer pacifiquement la crise est manifeste, adhère immédiatement à la proposition anglaise de la conférence à quatre. L'initiative de la France eut tout de suite du succès. L'ambassadeur
(1) Livre jaune, no 147.
(2) Livre jaune, nos 77, 78.
(3) Livre jaune, no 85.
français à Pétersbourg télégraphiait le même jour à Paris que Sazonow acceptait la proposition de la conférence, sans attacher aucune importance au titre officiel de cette délibération, et qu'il se prêterait à toutes les tentatives anglaises en faveur de la paix (1).
L'exemple suivant montre d'une façon plus éclatante encore l'action de la France à Pétersbourg dans le sens de la modération. Lorsque, le 30 juillet, la mobilisation partielle russe contre l'Autriche eut été proclamée et que l'Allemagne eut menacé d'y répondre, Viviani invita très vivement la Russie à se montrer prudente : « Il serait opportum, dit-il, que dans les mesures de précaution et de défense auxquelles la Russie croit devoir procéder, elle ne prît aucune disposition qui offrît à l'Allemagne un prétexte pour unev mobilisation totale ou partielle de ses forces (2). » Ici aussi, le succès ne se fit pas attendre : la Russie retarda sa mobilisation (3) jusqu'au moment où la mobilisation générale autrichienne l'obligea à la décréter.
Un autre exemple de l'action féconde exercée par la France à Pétersbourg est fourni par le fait qui se passa le 31 juillet, tandis que les puissances s'efforçaient de trouver une formule intermédiaire entre celle de Grey et celle de Sazonow, afin d'obtenir, à la dernière heure encore, l'adhésion de l'Autriche. Avec une sagacité remarquable et un vif souci de la paix (4), Viviani proposa une formule qui devait être acceptable et pour la Russie et pour l'Autriche :
(1) Livre jaune, nos 86, 91.
(2) Livre jaune, no 101.
(3) Livre jaune, no 102.
(4) Livre jaune, no 112.
« Je vous prie, écrivait-il à son ambassadeur à Pétersbourg, de faire connaître d'urgence à M. Sazonow que la suggestion de sir Edward Grey me paraît fournir une base utile de conversation entre les puissances désireuses de travailler à un règlement honorable du conflit austro-serbe et d'écarter ainsi les dangers qui menacent la paix générale. »
Viviani explique la modification des propositions de Grey et de Sazonow et ajoute :
« Je vous prie de vous inspirer des considérations qui précèdent- pour engager très instamment M. Sazonow à donner sans retard son adhésion à la proposition de sir Edward Grey. »
Le même jour, M. Paléologue pouvait télégraphier que Sazonow avait accepté la proposition de Viviani et modifié sa formule comme le demandait Grey (1).
Bien que la nuit et le jour précédents, l'Autriche eût bombardé Belgrade et que toute la Russie fût irritée au plus haut point par l'attitude provocatrice de Vienne, la France témoigna encore de son travail pour la paix et la Russie de ses dispositions conciliantes.
Même après la remise de l'ultimatum allemand à Paris, le 31 juillet, Viviani pria instamment le gouvernement impérial russe d'éviter pour sa part, dans l'Intérêt supérieur de la paix, tout ce qui pourrait rendre inévitable ou précipiter la crise (2).
Beaucoup d'exemples semblables pourraient être tirés des livres diplomatiques. Mais M. de Bethmann dit que la France n'a pas agi à Pétersbourg et qu'elle n'a, en
(1) Livre jaune, no 113.
(2) Livre jaune, no 117.
général, rien fait dans l'intérêt de la paix — et Bethmann est un homme honorable.
Si nous embrassons d'un coup d'œil l'activité de la diplomatie française durant les jours critiques et la comparons avec celle des chancelleries des autres pays, nous devons dire que ces manifestations —telles qu'elles sont exposées dans le Livre jaune — surpassent par la forme élégante et la force de l'exposition plastique toutes celles des autres diplomaties. Ce fut la diplomatie anglaise qui dirigea le travail et elle s'acquitta de sa tâche avec le calme, la sobriété et la clarté qui caractérisent les Anglais dans toutes les situations. La diplomatie russe suivit son exemple. Le matin du 1er août seulement, Sazonow, quittant son ton modéré, déchargea son cœur en présence de ses collègues de France et d'Angleterre. Il leur fit voir sous son vrai jour la politique de l'Autriche, provocante et sans moralité et la politique allemande équivoque, à double face, et particulièrement malheureuse dans le choix de ses représentants à Vienne et à Pétersbourg : le premier, un russophobe enragé, qui versait continuellement de l'huile dans les flammes, le second, un ignorant, qui laissa croire à Berlin que la Russie ne ferait jamais la guerre, même si on lui marchait trop fort sur les pieds (1).
Par opposition aux diplomates anglais et russes qui, sauf dans quelques cas, ne montrèrent que des qualités d'objectivité et de sobriété, le génie des Français, leur grâce dans la forme, leur mobilité dans les idées, leur facilité à trouver toujours de nouvelles issues à des situations compliquées apparaissent d'autant plus étin-
(1) Livre bleu, no 139.
276 LE CRÏMË
celants. La lecture du Livre jaune est une vraie jouissance pour le connaisseur. Quels types brillants, les frères Cambon! Quel, homme fascinant et intelligent, le ministre Viviani! Et même Bienvenu-Martin, qui a joué un rôle plus effacé! Combien tranchant dans ses antithèses, combien net dans sa réfutation des sophismes allemands, combien perspicace dans le jugement des tendances autrichiennes et allemandes!
Et la diplomatie allemande? Nous aimerions mieux ne pas en parler. M. de Schœn, à Paris, M. de Tschirschky, à Vienne, le russophobe, le comte de Pourtalès, à Pétersbourg, M. de Flotow, à Rome, quel piteux rôle ont-ils tous joué? M. de Flotow connaissait si peu l'opinion publique italienne et les intentions du gouvernement italien qu'il estimait possible une participation de l'Italie à une guerre agressive de l'Autriche contre la Serbie — et à toutes ses conséquences — une idée dont le dernier voyageur de commerce allemand en Italie eût souri. Le comte de Pourtalès considérait quelques troubles parmi les ouvriers en Russie comme suffisants pour que la. Russie laissât à l'Autriche les mains libres dans les Balkans. Il avait, en outre, l'ingrate tâche de soutenir, à Pétersbourg, l'ingénieuse théorie de M. de Bethmann suivant laquelle la conférence des quatre puissances « exigeait de l'Autriche ce qu'on n'aurait pas voulu exiger de la Serbie, c'est-à-dire de céder à la pression militaire ». Cette théorie plaît tellement à M. de Bethmann qu'il l'a reprise dans un de ses récents écrits. Seulement il oublie deux choses : 1° que la Serbie avait déjà cédé auparavant, donc que la pression militaire était un acte insolent et inexcusable; 2° que la conférence des quatre puissances n'avait pas en vue
ni une pression, ni des mesures militaires, mais qu'elle ne se proposait que de donner des conseils amicaux, cela la tête la plus dure doit arriver à le comprendre.
M. de Tschirschky-Bôgendorf avait également un rôle fort ingrat à jouer à Vienne. Il devait, en apparence et « extérieurement », conseiller la modération au Ballplatz, tandis que, « intérieurement », dans le cabinet de travail du comte Berchtold, il suivait les instructions secrètes de M. de Bethmann qui répondaient en même temps à ses penchants personnels, et poussait à la guerre. Sir Maurice de Bunsen ne se trompa pas en dévoilant le double jeu de notre ambassadeur et en concluant de toutes les actions et de toutes, les omissions, de M. de Tschirschky — en particulier de ses refus prémédités et répétés de joindre ses efforts à ceux que les ambassadeurs des puissances de l'Entente faisaient pour maintenir la paix — que, dès le début, il avait travaillé en faveur de la guerre (1).
Quant au prince Lichnowsky, c'est, disons-le à son honneur, le seul de nos ambassadeurs qui ait voulu sincèrement la paix; il a été une victime innocente de ses chefs. Il dut recourir à mille subterfuges pour dissimuler les intentions de l'Allemagne à l'égard de la Belgique, afin que l'Angleterre conservât sa neutralité. Il dut discuter avec sir Grey l'hypothèse de notre respect de la neutralité belge (2), quoiqu'il sût que nos troupes se trouvaient presque à la frontière belge et qu'il était impossible que nous ne la. franchissions pas.
Le 3 août, au matin, alors que l'ultimatum avait été
(1) Livre bleu, nos 141, 161.
(2) Livre bleu, no 123.
remis à la Belgique, il dut venir trouver Sir Grey, au moment où celui-ci partait pour le Conseil, et le prier instamment de bien vouloir rester neutre, même si nous violions la neutralité belge (1). Au dernier moment encore, il chercha à exercer une pression sur l'opinion publique anglaise par un article où il disait que si l'Angleterre restait neutre, l'Allemagne ne se servirait pas des côtes belges, comme appui (2). Toutes ces tentatives de la dernière heure prouvent la bonne volonté de notre ambassadeur à Londres, mais ses meilleures intentions ne peuvent empêcher que le représentant d'une mauvaise politique doive apparaître sous un fâcheux jour.
Et le chef de tous, M. de Jagow? — Je laisse le chancelier de côté, il a déjà été suffisamment caractérisé. — Quelle triste figure appelant la pitié! Quel piteux contraste forme-t-il avec ses deux adversaires principaux, le Français Cambon et l'Anglais Goschen ! Leur supériorité le terrasse incessamment; il est serré de près, comme une souris qui, acculée, chercherait une issue. Disons, à la décharge des diplomates allemands, qu'ils avaient à défendre une mauvaise cause et qu'ils devaient user d'équivoques, tandis que Jeurs collègues en soutenaient une bonne et pouvaient agir loyalement. Mais plus une cause est mauvaise, plus celui qui combat pour elle doit être habile, sinon il la fait paraître plus détestable qu'elle n'est et il s'expose lui-même au mépris. Notre mauvaise cause exigeait des diplomates excellents, non pour la faire triompher, mais, du moins,
(1) Discours de Grey du 3 août. Livre bleu, p. 92. Livre jaune, no 144.
(2) Livre jaune, no 144.
pour en cacher toute la laideur aux yeux du monde. Quelques exemples, tirés des livres diplomatiques, justifieront mon jugement. Prenons un des entretiens entre M. Cambon et M. de Jagow. Le 27 juillet, Cambon appuie auprès de Jagow la proposition de Grey concernant la conférence à quatre (1). Jagow répond qu'il ne peut pas citer l'Autriche devant un tribunal des puissances. Cambon réplique que la chose est trop sérieuse pour qu'on la fasse échouer à cause d'une question de forme, qu'il s'agit d'une œuvre de paix pouvant se borner à des démarches communes des quatre puissances à Vienne et à Péterbourg. Il ajoute que M. de Jagow lui avait souvent exprimé son regret de voir les deux groupes des puissances opposés l'un à l'autre et que l'occasion se présentait de prouver qu'il existait un esprit européen, en montrant quatre puissances appartenant aux deux groupes agissant d'un commun accord pour éviter un conflit européen. Ne trouvant rien à répondre à cette lumineuse explication, M. de Jagow se dérobe en disant que l'Allemagne avait des engagements avec l'Autriche. Cambon lui objecte promptement que les rapports de l'Allemagne avec l'Autriche ne sont pas plus étroits que ceux de la France avec la Russie. Jagow essaie de s'échapper à nouveau; il déclare qu'il ne se refuse pas d'agir pour empêcher le conflit austro-russe, mais qu'il ne peut pas intervenir dans le conflit serbe. « L'un est la conséquence de l'autre, réplique Cambon, et il importe d'empêcher qu'il survienne un état de fait nouveau, de nature à amener une intervention de la Russie. »
(1) Livre jaune, no 74.
Comme Jagow persistait à parler de ses engagements avec l'Autriche, Cambon lui demanda s'ils consistaient à la suivre partout aveuglément, et s'il avait pris connaissance de la réponse serbe. « Je n'en ai pas encore eu le temps, répond Jagow. » (Notons que la note avait été remise le 25 à l'ambassadeur autrichien à Belgrade.) « Je le regrette, reprit Cambon. Vous verriez que sauf sur des points de détails, la Serbie se soumet entièrement. Il me semble donc que, puisque l'Autriche a obtenu les satisfactions que votre appui lui a procurées, vous pouvez aujourd'hui lui conseiller de s'en contenter ou d'examiner avec la Serbie les termes de la réponse de celle-ci. » Jagow, de plus en plus acculé, ne sait pas que répondre. Alors Cambon lui demanda ouvertement si l'Allemagne voulait la guerre. Et comme il proteste vivement, l'ambassadeur ajoute : « Il faut donc agir en conséquence. Quand vous lirez la réponse serbe, pesez-en les termes avec votre conscience, je vous en prie, au nom de l'humanité, et n'assumez pas personnellement une part de responsabilité dans la catastrophe que vous laissez préparer. » Finalement, de Jagow revient sur le vrai motif de l'entretien et déclare qu'il faut trouver à l'intervention suggérée par Grey une forme qu'il puisse accepter. Mais il augure davantage de bien des conversations directes entre Vienne et Pétersbourg, que Cambon lui recommande d'accélérer en agissant auprès du cabinet autrichien.
On sait que l'Autriche a refusé de traiter directement avec la Russie. Comme je l'ai exposé plus haut, il est très peu probable que Berlin ait exercé une pression sur Vienne. Ce moyen de parvenir à une entente n'ayant pas donné de résultat, il ne restait que celui de la
conférence. Cambon l'appuya le 28 juillet (1), soutenu par ses collègues anglais et italien, mais Jagow, malgré l'insistance de son collègue italien, repoussa la proposition, bien qu'il eût été renseigné exactement par Goschen, comme Lichnowsky par Grey, sur le but et la signification de la conférence.
La passivité de Jagow inquiéta Cambon qui lui demanda de nouveau si peut-être il voulait la guerre. Jagow protesta, mais ne dévia pas de la ligne de conduite qu'il semblait s'être tracée. Afin de le faire sortir de sa réserve, Cambon se proposa de « le mettre au pied du mur en lui demandant de formuler lui-même comment pourrait se produire l'action diplomatique des puissances pour éviter la guerre ». Cette idée fut acceptée par Grey, soutenue fortement par les Etats de l'Entente et l'Italie, mais elle échoua, car Jagow, malgré toutes les pressions, ne fit aucune suggestion à ce sujet.
Il est intéressant d'observer comment M. de Jagow chercha, par tous les biais, à échapper à l'obligation de formuler une proposition. Le plus souvent, il objecte que l'Autriche n'a pas encore répondu à ses questions (2). C'est un thème sur lequel il brode mille variations. Surtout, il ne sait que répondre lorsqu'on lui demande ce que, après la déclaration de guerre, l'Autriche exige de la Serbie, et avant qu'on le sache, dit-il, il ne peut pas être question d'une « médiation » quelconque (3). Lorsqu'il est vivement pressé, il se cache derrière le paravent de l'Autriche, ou pour mieux dire, il se retire de tranchée en tranchée jusqu'à ce qu'il disparaisse à
(1) Livre jaune, no 81.
(2) Livre jaune, nos 92, 109.
(3) Livre jaune, nos 94, 109; Livre bleu, nos 98, 107, 112.
jamais derrière la forteresse de la « mobilisation russe ». Ce fut la quintessence de la tactique berlinoise : traîner en longueur tous les pourparlers en faveur de la paix jusqu'à ce qu'on puisse agiter Tépouvantail de la mobilisation russe et s'épargner par là la peine de répondre aux propositions pacifiques.
L'entretien dé Cambon et de Jagow du 30 juillet (1) illustre cette tactique. Cambon demande de nouveau ce qu'il en est de la formule transactionnelle que l'Allemagne voulait proposer. Jagow explique que, « pour gagner du temps », il avait agi directement et demandé à l'Autriche sur quel terrain on pourrait causer avec elle. Autrement dit : sous le prétexte de vouloir gagner du temps, il met à l'écart les puissances pacifiques et charge l'un des meneurs du mouvement belliqueux, M. de Tschirschky, de s'enquérir auprès du cabinet viennois des conditions dans lesquelles on pourrait causer avec lui. Est-il croyable que le secrétaire d'Etat allemand ne sut pas encore le 30 juillet ce que l'Autriche voulait? N'est-ce pas honteux de voir le représentant diplomatique de l'empire allemand dans un tel rôle, et dans une affaire où la vie de l'Europe cultivée et le sort de l'humanité étaient en jeu?
Dans le même entretien, Jagow vient à parler de la mobilisation de la Russie qui doit entraîner celle de l'Allemagne. Cambon objectant que les Russes n'avaient mobilisé que contre l'Autriche, Jagow reconnut que c'était vrai, mais que les chefs de l'armée insistaient, car tout retard était une perte de forces pour l'Allemagne. Cette dernière remarque est caractéristique, mais de la
(1) Livre jaune, no 109.
part du ministre des affaires étrangères, elle paraît au moins assez imprudente. Elle prouve — ce qui appert aussi d'autres faits — que la mobilisation qui, en Allemagne, équivaut à la guerre, a été résolue le 29 juillet dans le conseil des ministres qui s'est tenu à Potsdam sous la présidence du kaiser et auquel ont participé des généraux (1). L'état-major était pressé. C'est ce qui explique la préparation de l'édition spéciale du Lokal- Anzeiger, qui, le 30 juillet déjà, annonçait la mobilisation. Le journal fut, il est vrai, saisi parce qu'on ne considérait pas comme opportum de la faire connaître ce jour (2). Hlnc illœ lacrimœ! De là, les détours et les « retraites » de M. de Jagow, qui, en second Curtius, se jetait dans la fosse que lui avait creusé le parti militaire.
Je dois encore mentionner un épisode antérieur parce qu'il met en lumière les qualités morales et intellectuelles des diplomates dont nous nous occupons. Le 29 juillet (3), Cambon se permit de demander modestement où en était la question des conversations directes entre Vienne et Pétersbourg desquels Jagow se promettait le succès. Celui-ci put à sa joie, déclarer que « les dispositions sur ce point étaient bonnes à Pétersbourg », mais « qu'il attendait toujours une réponse de Vienne ». Entre temps, il avait enfin lu la note serbe et il y voyait une « base de négociation possible ». « Je repris, dit Cambon, que c'est justement pour cela que je trouvais inexplicable la rupture de l'Autriche. »
(1) Livre jaune, n° 105. Cf. la déclaration précitée du comte Pourtalès à Sazonow {Livre rouge autrichien, no 28).
(2) Livre jaune, no 105, Livre orange, no 62.
(3) Livre jaune, no 92.
Jagow fit remarquer « qu'avec les peuples d'Orient, on n'avait jamais assez de sûretés et que l'Autriche voulait contrôler l'exécution des promesses faites par la Serbie ». Il s'agissait du seul point encore litigieux, à savoir de la participation d'Autrichiens aux enquêtes judiciaires. Tout de suite, Cambon suggéra adroitement l'institution d'une Commission internationale — comme il en existait dans les Balkans — qui eût pour but de contrôler l'enquête delà police serbe. A cet égard aussi, ajoute Cambon, la réponse serbe peut ouvrir la porte à des conversations. Jagow ne sut pas que répondre à cette proposition aussi sensée que réalisable. S'il l'avait acceptée et réalisée — la Russie et la Serbie y auraient incontestablement adhéré — nous n'aurions pas aujourd'hui une guerre européenne. Le même jour, une scène analogue se déroulait entre Bethmann-Hollweg et Goschen (1). Le chancelier tint les mêmes propos que Jagow : assurances pacifiques à profusion, mais refus de la conférence, refus d'explications sur les intentions de l'Autriche, tentatives pour engager Vienne à causer avec Pétersbourg; — remarquons bien, toujours tentatives (avec des moyens insuffisants; M. de Bethmann «poussait autant qu'il pouvait»), — avant tout, allusions plus menaçantes à la mobilisation russe.
Dans la nuit du 31 juillet au 1er août (2), sir Goschen adressa encore un pressant appel aux sentiments d'humanité de M. de Jagow. Celui-ci répondit froidement que la question était trop engagée et que tout dépendait de la réponse de la Russie à l'ultimatum allemand.
(1) Livre bleu, no 75. Livre jaune, no 92.
(2) Livre bleu, no 121; Livre jaune, no 121.
Goschen, étonné, demanda pourquoi on avait rendu l'ultimatum inacceptable en exigeant que la Russie démobilise aussi dans le sud. Jagow fit alors cette mémorable réponse : « Afin que la Russie ne puisse pas dire qu'elle n'a mobilisé que contre l'Autriche. » Ainsi, pour ôter à la Russie un prétexte impossible, — impossible, car la mobilisation générale avait été publiquement proclamée et déclarée par le tsar dans ses télégrammes, — on exigeait, ce à quoi elle ne pouvait consentir, à savoir à une démobilisation vis-à-vis d'un Etat qui, lui-même, avait mobilisé.
Le 1er août, Goschen eut un long et énergique entretien avec Jagow (1). Il le rendit attentif au fait inconcevable que l'Allemagne, qui n'était pas du tout intéressée directement dans le conflit, avait rendu la guerre inévitable par la remise de son ultimatum, bien que l'Autriche et la Russie, les deux intéressées principales, vinssent d'entrer en pourparlers. Tout aurait pu s'arranger, répliqua Jagow, mais la Russie ayant mobilisé, la guerre devra éclater si elle ne consent pas aux exigences de l'ultimatum.
C'est donc la mobilisation en soi qui est le motif de la guerre! Nous avons vu ce qui en est en réalité de cette mobilisation et par quoi elle fut provoquée et justifiée. En France et en Russie, on était d'un autre avis sur la signification de la mobilisation. Ces deux pays n'auraient jamais déclaré la guerre à l'Allemagne à cause de sa mobilisation; ils ne l'avaient pas fait non plus dans le cas de l'Autriche. La mobilisation n'est pas la guerre, lit-on dans un écrit de Viviani à Paul
(1) Livre bleu, no 138; Livre jaune, n» 121.
Cambon {Livre jaune, n° 127). « En l'état actuel, c'est pour la France le meilleur moyen de sauvegarder la paix et le Gouvernement de la République multipliera ses efforts pour faire aboutir les négociations... Nous ne devons pas cesser de travailler avec l'Angleterre au succès de ces pourparlers. » Telles sont les phrases qu'on trouve dans l'écrit de Viviani du 1er août, écrit rédigé après les ultimatums et après la mobilisation française (1).
Nous n'avons donné qu'un faible aperçu des efforts faits par la France pour maintenir la paix. Tous les livres diplomatiques en parlent abondamment. Mais M. de Bethmann ne le sait pas. Il a, pour se servir de ses propres termes, « trouvé le courage, en qualité d'homme d'Etat responsable », de reprocher au gouvernement français de n'avoir rien fait pour la paix. L'historien impartial et nous, nous rejetterons ce reproche sur l'Allemagne, sur les épaules du politique qui, soit de son propre chef, soit par contrainte — la faute reste l'a même — n'a pas travaillé pour la paix et a tout fait pour rendre la guerre inévitable. Tandis que les autres accouraient avec des pompes et des seaux d'eau pour éteindre le commencement d'incendie, il versait de l'huile dans le feu, apportait du combustible afin que des braises surgît un énorme feu. Et maintenant que l'incendie est allumé, l'auteur du méfait suit avec terreur les conséquences de son acte horrible. Actuellement, il écrit autant qu'il parle pour accuser les autres. C'est comme le cambrioleur qui s'enfuit en criant : Arrêtez le voleur!
(1) Livre jaune, nos 125, 127. J'ai montré ailleurs que le cabinet de Vienne ne considérait pas la mobilisation comme équivalente à la guerre {Livre bleu, no 118).
Heureusement, personne ne le croit. Plus il s'excuse, plus il s'accuse. Par tous ses sophismes et ses mensonges, il n'effacera par les faits qui sont étalés devant tous les yeux. Le peuple allemand, qui est maintenant encore trompé et aveuglé, et qui supporte patiemment les indicibles horreurs de cette catastrophe, le peuple allemand finira par ouvrir les yeux. Par dessus les tranchées et les frontières, il tendra la main au peuple voisin, dont le Président a dit justement : « U empire d' Allemagne supportera devant l'histoire l'écrasante responsabilité de la guerre. »
Annexe.