‹ J'accuse!Chapitre 8 sur 18 · Livre rouge autrichien · texte numérisé non relu

Livre rouge autrichien

Au commencement de février, a paru un Livre rouge autrichien, comprenant une introduction et soixante-neuf numéros. Il ne fait que confirmer les conclusions que nous avons tirées des autres livres diplomatiques, et il révèle la conduite de l'Autriche, que l'on ne connaissait que par les publications étrangères, avec une clarté effrayante.

Les faits positifs qu'il relate montrent irréfutablement la culpabilité des Empires alliés dans la guerre, ceux qu'il tait prouvent que le cabinet de Vienne est pleinement conscient de sa culpabilité, et qu'il cherche, vainement, à la dissimuler aux yeux du monde.

Le Livre rouge ne contient aucune preuve indiquant que le gouvernement allemand, comme il le mentionne sans cesse dans son Livre blanc, ait exercé une influence modératrice sur Vienne. Durant la période du 28 au 30 juillet, alors que les relations étaient rompues entre l'Autriche et la Russie, le cabinet berlinois a bien transmis à Vienne quelques propositions des puissances de l'Entente, il est même allé jusqu'à recommander de les « peser », mais il ne les a jamais appuyées. Il a ou bien repoussé d'autres propositions au nom de l'Autriche, sans s'enquérir de l'avis de celle-ci, ou bien n'en a jamais fait part à Vienne, et ne les a pas jugées dignes d'une réponse.

L'Autriche a repoussé jusqu'à ce qu'il fût trop tard toutes les propositions qui lui ont été faites et, partant, elle a fait échouer les efforts de l'Entente en vue de maintenir la paix.

Ce que contient le Livre rouge.

1. Le Livre rouge lui-même prouve que l'Autriche voulait la guerre à tout prix. L'ambassadeur von Giesl, à Belgrade, dans son rapport du 21 juillet, soit avant la remise de la note autrichienne, exprime la conviction que :

« l'on ne pourra se soustraire à la longue à un règlement de compte avec la Serbie, à une guerre pour la situation et l'existence de la monarchie. Si nous négligeons d'apporter de la clarté dans notre attitude à l'égard de la Serbie, nous aurons notre part de responsabilités dans les difficultés et le désavantage des conditions d'une guerre future qui, tôt ou tard, doit éclater. Des moyens insuffisants, des exigences posées, de longs pourparlers, et finalement un lâche compromis, seraient le coup le plus dur qui pût atteindre le prestige de l'Autriche en Serbie et sa situation en Europe. »

Tel est le programme d'après lequel tous les événements allaient se dérouler.

2. Le 23 juillet déjà, en même temps que la remise de l'ultimatum à la Serbie, le comte Berchtold, dans

une note à son ambassadeur à Londres, déclarait que le court délai assigné par l'ultimatum était nécessaire pour empêcher la Serbie de traîner les choses en longueur, et que les exigences autrichiennes ne pourraient pas faire l'objet de compromis et de pourparlers (1).

Les puissances — qui n'eurent connaissance que le 24 de la note de l'Autriche, et sans le dossier nécessaire, — représentèrent qu'une prolongation du délai était nécessaire pour pouvoir étudier ce dossier et agir sur le gouvernement serbe. Berchtold repoussa leur demande en déclarant que l'examen des preuves était superflu, que la communication autrichienne aux puissances avait seulement le caractère d'une information que l'on considère comme « un devoir de politesse internationale » et que l'action de Vienne était une affaire n'intéressant que la Serbie et l'Autriche, sur laquelle les puissances n'avaient pas à faire connaître leur opinion. Durant les jours critiques, du 23 au 25 juillet, le comte Berchtold disparut de la capitale (2) et ce fut d'Ischl et de Lambach qu'il fit ses déclarations négatives.

3. Dans une note du 25 juillet au comte Szapary, ambassadeur à Pétersbourg, Berchtold compte déjà que la Serbie repoussera les exigences autrichiennes et qu'un conflit armé s'ensuivra (3). Dans une autre note du même jour, il discute l'article 5 de l'ultimatum et explique que la participation de fonctionnaires autrichiens à la répression des menées subversives serbes doit avoir lieu avec la « collaboration d'un bureau de sûreté » à Belgrade. Il néglige, par contre, de donner des expli-

(1) Livre rouge, no 9.

(2) Livre rouge, nos 20, 21.

(3) Livre rouge, no 26.

cations sur l'article 6, qui est plus important. Elles ne furent fournies que dans la déclaration du gouvernement autrichien, publiée le 27, soit après le rappel de l'ambassadeur à Belgrade. Il y est dit que les fonctionnaires autrichiens ne devaient pas prendre part à l'enquête judiciaires, mais aux recherches policières qui la précéderaient.

On se demande pourquoi ces explications, dont Pétersbourg eut déjà connaissance le 25, et qui furent rendues publiques le 27, n'étaient pas contenues dans l'ultimatum, ou, du moins, pourquoi elles ne furent pas communiquées à la Serbie après que celle-ci eut remis sa réponse. Etant donnée la soumission de Belgrade, il était très probable que le gouvernement serbe, se basant sur ces explications, eût tenu plus largement compte des exigences de l'Autriche. Mais celle-ci ne le fit pas, parce qu'elle considérait la guerre avec la Serbie comme nécessaire, et qu'elle était résolue à envisager le danger d'un conflit européen. L'Autriche agissait à la façon d'un homme qui, pour se débarrasser des punaises, met le feu à sa maison.

4. La réponse serbe causa une grande déception à Vienne. On ne s'était pas attendu à ce que l'influence des puissances de l'Entente fût si forte à Belgrade. Jamais un Etat indépendant n'avait fait de telles concessions. Il fallait vraiment posséder une grande habileté (et ce n'était pas le cas des politiciens autrichiens) ou une extraordinaire mauvaise volonté (qu'ils possédaient par contre certainement) pour tirer de l'attitude du petit Etat un motif pour faire la guerre.

Sazonow, lui-même, dans l'entretien qu'il eut le 27 juillet avec le comte Szapary, déclara que les

points 4, 5 et 6 de la note autrichienne étaient inacceptables pour la Serbie. 11 fut sans aucun doute agréablement surpris lorsqu'il sut que la Serbie avait cédé sur ce point 4 (renvoi d'officiers et de fonctionnaires) et qu'elle était prête à soumettre les points 5 et 6 à une Cour d'arbitrage (1).

5. J'ai déjà caractérisé l'acte du cabinet viennois qui, au moyen de finasseries de procureur, transforma la note pleine de soumission de la Serbie en une note de refus. Berchtold, dans un rapport destiné à renseigner Londres, représente la réponse serbe comme sans valeur et calculée en vue d'une tromperie. « La Serbie accepte une série de nos exigences pour faire impression sur l'opinion publique européenne et en faisant toutes sortes de réserves, comptant qu'elle ne sera pas en état de tenir ses promesses (2).

Cela doit justifier la conduite de l'Autriche. J'ai déjà posé la question : qu'est-ce que la Serbie pouvait faire d'autre, en quarante-huit heures, que donner des promesses? Et le gouvernement autrichien ne réclamait de Belgrade que l'obligation de satisfaire à certaines demandes. Il devait donc attendre de voir la Serbie à l'œuvre. Il n'exigeait des garanties immédiates que dans les articles 5 et 6. S'il avait voulu discuter ces seuls points en litige, il est presque certain que ces garanties lui eussent été accordées sous une forme ou sous une autre, par exemple, comme l'indiquait Cambon, sous la forme d'une commission internationale d'enquête et de contrôle (3), et il est probable qu'ainsi elles eussent

(1) Livre rouge, no 31.

(2) Livre rouge, no 39.

(3) Livre jaune, no 92.

été plus efficaces et mieux -réalisables. Du reste, cette idée d'une collaboration des fonctionnaires autrichiens dans des questions serbes ne pouvait germer que dans les cerveaux des diplomates de Vienne. Cela devait rétablir la paix entre l'Autriche et la Serbie! Etant donnée la situation tendue entre les deux pays, elle n'eût été qu'une source de conflits incessants entre les fonctionnaires serbes et autrichiens; elle eût donné lieu à des incidents fâcheux et peut-être sanglants, bref, à un état qui eût amené la guerre. (C'était aussi l'avis de Sazonow. Livre rouge, n° 14.)

Mais n'importe; on devait insister sur la soi-disant méfiance qu'on disait devoir éprouver pour la Serbie, afin d'enlever toute sa valeur à la réponse serbe. Et cette méfiance était — d'après l'opinion de l'Autriche — justifiée par le fait que la Serbie avait ordonné la mobilisation générale le 25 juillet déjà, "à trois heures de l'après-midi, soit trois heures avant la remise de la note à l'ambassadeur autrichien (1). Nous retrouvons ici le même procédé dont l'Allemagne s'est servi avec succès : le jeu de la mobilisation. L'Autriche formule des exigences inacceptables, et ce faisant, exprime sa volonté belliqueuse. La Serbie admet la plus grande partie de celles-là, mais, craignant avec raison que les quelques réserves qu'elle fait, ne fournisse à son ennemie un prétexte pour faire la guerre, elle se protège contre cette éventualité en mobilisant, ce que l'Autriche avait déjà fait. Vienne considère cette mobilisation défensive comme une sournoiserie et une action agressive, par laquelle la Serbie révèle son « animosité

(1) Livre rouge, no 39.

déclarée » et son « refus de régler pacifiquement l'affaire », et elle « fabrique » ainsi le mobile de la guerre (1).

6. Mais l'Autriche ne se contente pas de cela. Elle reproche en outre à la Serbie — d'après le modèle connu — d'avoir ouvert les hostilités le 27 juillet, soit avant la déclaration de guerre (2). Cette affirmation n'est naturellement appuyée d'aucun fait et d'aucune preuve. Pourquoi la petite et faible Serbie aurait-elle, à dessein, suscité la guerre avec l'Autriche? L'ambassadeur Giesl rapporte que les fonds de la Banque nationale ont été mis en lieu sûr, que les archives ont été enlevées du ministère, que les troupes ont quitté Belgrade. Qu'est-ce que prouvent ces faits? Que la Serbie ne projetait rien moins qu'une attaque contre l'Autriche, mais qu'elle eût été heureuse si son puissant voisin l'avait laissée en paix (3). Il semble que c'est devenu une règle dans cette guerre que l'assaillant accuse l'assailli d'avoir voulu l'attaquer.

Tous ces prétextes servirent au gouvernement autrichien à justifier son attitude négative à l'endroit des propositions pacifiques des puissances. Les motifs de cette attitude peuvent se résumer ainsi :

a) Notre conflit avec la Serbie ne regarde personne et doit être localisé.

b) En donnant une réponse insuffisante, en mobilisant et en ouvrant les hostilités, la Serbie a d'elle-même suscité la guerre.

(1) Livre rouge : Introduction, p. 3 et n° 29.

(2) Livre rouge, nos 39, 40.

(3) Livre rouge, no 22.

7. J'ai déjà traité précédemment la question de la localisation. Elle est reprise dans le Livre rouge avec une telle précision et une telle naïveté qu'elle exige encore une courte discussion. L'Autriche part du principe que le comte Mensdorff expliquait le 29 juillet à sir Grey, à savoir que la Serbie était comprise dans la sphère des intérêts autrichiens (Livre bleu, n° 91j, et elle ne veut pas admettre que la Russie soit, par des liens ethniques et historiques, liée plus étroitement à la Serbie que n'importe quel allié avec l'autre, que par exemple l'Allemagne avec l'Autriche. Elle veut bien discuter avec la Russie des questions austro-russes, mais elle prétend régler à son gré le différend austroserbe. Cette distinction ressemblerait à celle d'un homme qui, en procès avec un autre, lui dirait : je veux bien m'entendre avec toi et je n'ai pas de mauvais desseins à ton égard, mais nous ne devons point discuter l'objet de notre procès. La question serbe était précisément depuis des années la seule cause de la tension entre la Russie et l'Autriche. La Russie identifiait ses intérêts à ceux de la Serbie et déclarait ne pas pouvoir tolérer, eu égard à ce pays et à son propre prestige, que l'Etat frère, après sa défaite diplomatique pût encore être écrasé militairement par l'Autriche et abaissé au rôle d'Etat vassal (1). La querelle était cette fois plus vive que jamais, et elle ne menaçait pas seulement de brouiller Vienne et Pétersbourg, mais encore de mettre en feu toute l'Europe. Si donc on voulait traiter, on devait le faire sur la question serbe, la seule qui existât. Si • on ne le voulait pas, il était vain et superflu de proposer d'autre sujets de discussions.

(1) Livre rouge, no 47. Livre bleu, nos 48, 91.

Grey et Sazonow s'efforcèrent vainement d'ouvrir les yeux au cabinet de Vienne sur ses propres sophismes qui pouvaient avoir les conséquences les plus graves. L'ambassadeur autrichien à Pétersbourg, lui-même, ne put s'empêcher de remarquer que les instructions de Berchtold se mouvaient dans un cercle vicieux (1). Toutes les représentations furent vaines. L'Autriche, soutenue par l'Allemagne, persista dans son refus jusqu'au moment où la guerre fût inévitable.

8. Partant du point de vue que personne n'avait rien à dire dans le conflit austro-serbe, l'Autriche refusa d'abord de discuter le contenu de son ultimatum et la réponse serbe. Le 27 juillet, un entretien sur un ton amical eut lieu entre Sazonow et Szapary. Le premier exprima le désir de discuter la note autrichienne avec l'ambassadeur. Szapary se déclara prêt à entendre les remarques de Sazonow, mais déclara qu'il n'était pas autorisé de son côté à discuter ou à interpréter le texte de cette note (2). Le 28 juillet, l'ambassadeur russe Schébéko demanda à Berchtold de munir Szapary d'instructions afin qu'il puisse continuer un échange de vues avec Sazonow et parvenir si possible à une entente directe avec le gouvernement russe : celui-ci y étant tout disposé. Le comte Berchtold repoussa strictement la proposition de Schébéko. Personne en Autriche, ditil, ne comprendrait une discussion sur la réponse serbe insuffisante et du reste la guerre a été déclarée aujourd'hui (3).

Tous les ponts entre l'Autriche et la Russie étaient

(1) Livre rouge, no 47.

(2) Livre rouge, no 31.

(3) Livre rouge, no 40. Livre orange, no 45.

coupés et les propositions d'entente ne pouvaient arriver à Vienne que par l'entremise des puissances de l'Entente et de l'Allemagne.

9. Le jour où Berchtold déclina la demande de Sazonow, il repoussa aussi la proposition de Grey d'une conférence à quatre. On sait que l'Allemagne l'avait déjà repoussée sans demander l'avis de Vienne, en prétextant qu'on ne pouvait pas citer son allié devant un « tribunal européen ». L'Autriche, elle, refusa la proposition pour d'autres motifs, parce qu'elle venait trop tard et que la déclaration de guerre l'avait devancée (1). Voilà une chose extraordinaire! L'Allemagne, en qualité de tuteur de l'Autriche, considère la proposition, pour ainsi dire, comme messéante. Mais l'Autriche, la principale intéressée, n'éprouve pas cette impression : elle n'objecte que le retard; autrement dit, elle eût peut-être été disposée à discuter, si la demande en avait été faite plus tôt. De nouveau un signe de la confusion régnant dans les têtes politiques des allemands et autrichiens et dans les chancelleries! Naturellement, les deux motifs donnés par Berlin et par Vienne étaient faux. Mais il eût été plus prudent de s'entendre auparavant sur les raisons au moyen desquelles on fit échouer toutes les tentatives des puissances de l'Entente en faveur de la paix. Le jeu eût été moins vite découvert et la culpabilité moins facile à prouver.

10. J'ai déjà dit que l'Allemagne avait répondu au premier projet de Grey en proposant des pourparlers directs entre Vienne et Pétersbourg. Ceux-ci furent repoussés par Vienne. Ce refus, qui constituerait à lui-

(1) Livre rouge, no 38 et 41.

même une preuve décisive contre les Empires alliés, le Livre blanc cherche à le tenir secret. Mais le Livre rouge contient l'aveu formel de l'Autriche sous la forme la plus frappante et avec une circonstance aggravante : Le cabinet viennois n'a pas seulement le 28 juillet repoussé la proposition allemande, il a déjà, avec toute la netteté désirable, exprimé ce refus le 23 juillet (Livre rouge, n° 9). Cela, le gouvernement allemand devait le savoir, et il le savait. Il a donc repoussé une tentative de Londres qui avait les plus grandes chances d'aboutir, et proposé à sa place une autre tentative dont il savait pertinemment, d'après la déclaration autrichienne du 23 juillet, qu'elle ne donnerait aucun résultat. Autrefois on ne pouvait que constater l'insuccès de l'Allemagne et conclure à un double jeu criminel des deux alliés... Maintenant, grâce au Livre rouge, ce double jeu est démontré et les coupables sont démasqués. Si parmi toutes les preuves, il n'existait que celle-ci, elle suffirait à faire retomber la responsabilité de la guerre sur l'Allemagne et l'Autriche seules.

11. Le 30 juillet, Berchtold se résolut, en présence de l'aggravation du conflit, à entrer en discussion avec Sazonow sur quelques points de l'ultimatum. Il adressa, le 30 juillet, deux instructions dans ce sens à son ambassadeur à Pétersbourg {Livre rouge, nos 49 et 50) et, le 31 juillet, les pourparlers commencèrent pour la première fois d'une manière officielle sur le contenu de la note autrichienne (1).

Mais même dans cet instant critique, Berchtold parla de la note devancée par la déclaration de guerre; il

(1) Livre rouge, no 55.

déclara que les conversations, auxquelles il avait fini par consentir, n'étaient que des « éclaircissements supplémentaires » et il fit comprendre qu'il n'était pas dans les intentions de l'Autriche « de rien enlever aux articles de la note. »

La phrase de « la note devancée par la déclaration de guerre », qui n'est pas mentionnée dans le Livre rouge, mérite une remarque spéciale. A offense B. B fait humblement des excuses; cependant A lève le poignard pour égorger B. Un troisième, C, proche parent de B, intervient pour retenir le coup mortel et fait valoir en faveur de B les excuses qu'il a faites. B repousse cette immixtion en déclarant que la discussion de l'offense est devancée par les événements et que l'état de guerre, suscité au moment où il a levé son couteau, doit suivre son cours.

Tel est le point de vue du gouvernement autrichien, auquel on a peine à croire. Même s'il était logique et raisonnable, il ne conduirait pas aux conséquences déduites par Vienne, à savoir que toutes les tentatives d'arrangement faites par un tiers, non pas dans l'intérêt de la Serbie, mais de la paix européenne, seraient vaines du fait de l'Autriche. Celle-ci avait suscité seule l'état de guerre qui, tôt ou tard, devait prendre fin. Les puissances de l'Entente préféraient ne pas le faire durer afin d'éviter une conflagration générale. Comment donc pouvait-on s'opposer à leurs efforts en faveur de la paix en prétextant que la guerre avait déjà éclaté? C'est précisément parce qu'elle avait éclaté qu'on travaillait pour la paix : on rougit presque de devoir s'étendre longuement sur ces choses, mais lorsqu'on voit répété dans toutes les notes du Livre

rouge (depuis le 28 juillet) que la guerre, provoquée sans motif et criminellement par l'Autriche, a devancé tous les efforts des puissances pour maintenir la paix, — ce que le Livre blanc allemand répète aussi, — on ne peut s'empêcher de caractériser ce manque de bon sens comme il le mérite, comme un jeu criminel avec les plus hauts intérêts des malheureux peuples dont la garde est confiée à de tels hommes.

Ce qu'il y a de pire, c'est que l'affirmation du gouvernement autrichien n'est pas même vraie. Les propositions de Grey et de Sazonow ont été faites à Vienne avant le commencement de la guerre. Le 24 juillet déjà, Sazonow exprimait le désir de voir le délai fixé par l'ultimatum prolongé, pour les raisons que l'on sait. Ce désir a été incessamment répété par le ministre russe au comte Szapary, en dernier lieu, le 27 juillet (1). La guerre ayant été déclarée le 28, l'affirmation autrichienne n'est qu'un mensonge.

Grey de son côté avait, le 24 juillet, recommandé la conférence à quatre (2). Le 26, la proposition fut soumise à Berlin et repoussée on sait pour quel motif (3). Le 27, Mensdorff faisait son rapport détaillé sur ce projet que Grey avait appuyé auprès de lui (4). Comment donc se fait-il que cette proposition, datée du 24, ait été devancée par la déclaration de guerre du 28 juillet? Cette affirmation est un mensonge voulu, destiné à masquer l'inébranlable volonté belliqueuse de l'Autriche.

(1) Livre rouge, no 31. *

(2) Livre bleu, nos 10, 11, 24, 25, 36, 42, 43, etc.

(3) Livre blanc, no 9.

(4) Livre rouge, no 38. Livre bleu, n° 48.

Je me résume :

a) même si l'affirmation de l'Autriche, que les propositions lui fussent parvenues après la déclaration de guerre était vraie, cela n'eût pas été un motif pour rejeter ces propositions;

b) mais il est prouvé que ces propositions sont parvenues avant la déclaration de guerre : le gouvernement autrichien n'a donc pas de prémisses pour pouvoir tirer ses conclusions.

12. Sazonow s'était avec raison, le 29 juillet, plaint à Szapary de ce que l'Autriche repoussât tout nouvel échange de vue. Cela n'empêche pas Berchtold de parler, le 30 juillet, à Schébéko d'une « erreur » de Sazonow, puisque lui et Schébéko « avaient encore discuté deux jours auparavant les questions actuelles » et Schébéko l'avait fait savoir à Pétersbourg. (Livre rouge, n° 50.) La conversation dont parle Berchtold consistait en ceci : Schébéko avait, au nom de Sazonow, exprimé le désir que les pourparlers fussent continués et Berchtold avait catégoriquement repoussé cette demande. C'est ce que Berchtold appelle « discuter les questions actuelles » !

13. La question de la mobilisation fut naturellement soulevée dans l'entretien du 30 juillet. Berchtold se plaignit de la mobilisation des quatre arrondissements russes du sud, qui avait eu lieu le jour précédent, et répéta la fausse affirmation que l'Autriche n'avait mobilisé que huit corps d'armée contre la Serbie, mais « pas un homme » (kein Mann) contre la Russie. A quoi Schébéko aurait pu répondre : « peut-être kein Mann, mais un Beth-mann ». Car Bethmann, dans

sa simplicité, révéla le 4 août, au Reichstag, que l'Autriche avait aussi mobilisé deux corps d'armée contre la Russie, avant qu'il fût question de la mobilisation russe.

Remarquons que Berchtold déclarait, dans le même entretien, que l'Autriche devait « compléter sa mobilisation ». Cet aveu confirme ce que les ambassadeurs des puissances de l'Entente avaient rapporté au sujet de la mobilisation générale autrichienne, qui eut lieu dans la nuit du 30 au 31 juillet (1).

La Russie et l'Autriche étaient d'accord pour considérer que la mobilisation ne signifiait nullement la guerre. Le 31 juillet, Berchtold télégraphie à ses ambassadeurs : « Les pourparlers entre les cabinets de Vienne et de Pétersbourg, et répondant à la situation, continuent. » Effectivement, ils continuaient, ou plutôt ils commencèrent après que les deux mobilisations eurent eu lieu, et ils ne furent rompus que par la déclaration de guerre de l'Allemagne (2). Dans une autre dépêche au comte Mensdorff, datée du 24 juillet, Berchtold relève le fait que l'Autriche avait déjà mobilisé deux fois (en 1908 et 1912) à cause de la Serbie (3). La Russie avait également mobilisé dans les deux cas, et cependant, par des pourparlers, la paix a été maintenue. Cet aveu ne peut qu'accabler l'Allemagne. Malgré la mobilisation, la paix eût pu être maintenue si Berlin avait voulu la maintenir.

14. Je m'en voudrais de cacher au lecteur un charmant épisode, qui se rattache à la question de la

(1) Voir aussi la dépêche de Berchtold {Livre rouge, no 53).

(2) Livre rouge, nos 55, 56.

(3) Livre rouge, no 17.

mobilisation, et qui jette un peu de gaie lumière dans cette sombre tragédie : c'est l'histoire de la violation de parole de Sazonow. Jusqu'à présent, nous savions que le ministre de la guerre russe, le chef d'état-major russe et le tsar, étaient des parjures (voir le Livre blanc). Cela ne contentait pas ces « messieurs » de Vienne; ils devaient avoir un quatrième parjure : M. Sazonow. Le comte Szogyény qui passe sous silence ou comprend mal tous les événements importants, relate le 27, de Berlin, que Sazonow avait donné à l'ambassadeur la garantie que la mobilisation n'avait pas encore été effectuée, et que seuls quelques préparatifs militaires avaient été faits (Livre rouge, n° 33). J'ai déjà montré que cette déclaration qui n'a pas été faite par Sazonow, mais par le ministre de la guerre Suchomlinow, correspondait à la vérité. (Livre blanc, p. 8). Il est amusant de voir comment Berchtold fait de cette déclaration, faussement prêtée à Sazonow, une violation de la parole donnée et reconnaît, le 29, que celui-ci ne « nie plus », — il n'avait, en effet, jamais nié. (Livre rouge, nos 47 et 48).

15. La dépêche de Berchtold, du 31 juillet, à ses ambassadeurs à Londres et à Pétersbourg (Livre rouge, n° 51) mérite un examen particulier. Elle laisse entrevoir que l'Autriche se montrerait disposée à accepter la médiation proposée par Grey. L'observateur superficiel qui ne connaissait pas les attaches secrètes entre Vienne et Berlin — et c'était, à cette époque, le cas des puissances de l'Entente — pouvait croire que l'Autriche, par crainte d'une guerre européenne, accomplissait un revirement et cherchait à maintenir la paix au moyen des deux propositions citées : pourparlers

directs entre Vienne et Pétersbourg, et en même temps médiation des puissances.

Mais, en réalité, il en est autrement. L'Autriche devait savoir et savait que la tension entre Berlin et Pétersbourg, causée par l'Allemagne, qui avait intentionnellement mis en avant la question de la mobilisation, était, entre temps, devenue plus grande que celle entre Vienne et Pétersbourg, et qu'une apparente bonne volonté de l'Autriche ne pouvait plus empêcher la guerre.

Le revirement n'était pas dangereux : c'est une des raisons qui ont poussé l'Autriche à s'y décider.

Une autre raison — indiquée par le Livre rouge — c'est que les déclarations de Vienne n'auraient pas pu conduire à une issue pacifique, tant elles étaient limitées et conditionnées, même si Berlin n'avait pas procédé à coup d'ultimatums. J'ai déjà indiqué les réserves que fit le cabinet autrichien quand les conversations furent reprises à Pétersbourg. Lorsqu'une des parties déclare, par avance, qu'elle ne veut donner que des « éclaircissements supplémentaires » et qu'elle « ne cédera en rien », les pourparlers sont superflus et vains.

Le cabinet de Vienne formula les mêmes réserves à l'endroit de la proposition de médiation. Cette proposition fut reprise par Grey à la suite de la prière de Sazonow, faite le 29 juillet, après que l'Autriche se fut refusée à causer (1). Dans une note de Vienne du 31 juillet, on trouve cette phrase surprenante : « Sazonow a fait savoir au Gouvernement anglais que,

(1) Livre orange, no 50, Livre bleu, no 84.

après la déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie, il n'était plus en état de traiter directement avec l'Autriche. » Cela veut-il signifier que Sazonow, de son côté, a repoussé tous pourparlers? Ce serait une grossière falsification de la vérité, qui serait réfutée par le Livre rouge lui-même et par toutes les autres publications diplomatiques. Sazonow n'était, en effet, plus en état de traiter avec l'Autriche, non par sa faute, mais parce que Vienne avait, depuis le 28 juillet, refusé toute discussion.

Grey fit immédiatement part au prince Lichnowsky de la demande de Sazonow et proposa de nouveau une conversation à quatre à Londres. Il laissait au Gouvernement allemand le soin de choisir la forme sous laquelle elle pourrait avoir lieu. Pour qu'une médiation quelconque pût se produire, il fallait, bien entendu, que les hostilités contre la Serbie fussent provisoirement suspendues. Notez bien qu'on n'exigeait pas un retrait des troupes autrichiennes, mais seulement l'arrêt de leur marche en avant.

Comment Berchtold se comporta-t-il en présence de cette proposition? Il se déclara — le 31 juillet — prêt à accepter la médiation de Grey entre l'Autriche et la Serbie, mais sous les conditions suivantes :

a) L'action militaire contre la Serbie devait suivre son cours.

b) La mobilisation russe devait être suspendue et, en retour, l'Autriche rapporterait les mesures militaires qu'elle avait prises en Galicie.

Etait-ce une acceptation ou un refus? C'était un

refus sous forme d acceptation. Pouvait-on exiger du Gouvernement russe la démobilisation, alors que l'Autriche ne consentait qu'à rapporter ses mesures militaires en Galicie et à condition que la Russie prenne les devants? Pouvait-on exiger du cabinet de Pétersbourg de laisser, pendant la conférence de Londres dont le début et la durée n'étaient pas fixés, avancer les troupes autrichiennes en Serbie et écraser le petit Etat? Du reste, l'Autriche n'avait accepté qu'en principe la proposition de Grey. Il pouvait donc se produire ce qui était arrivé quelques jours auparavant à Berlin : le cabinet viennois pouvait élever des objections contre la forme et négliger, comme Berlin, de présenter une forme qui lui serait agréable. En un mot, la réponse autrichienne à la proposition de Grey — que Tschirschky avait « communiquée conformément aux ordres reçus », mais sans l'appuyer — était si vague et si conditionnée qu'elle équivalait à un refus de la proposition.

Les deux gouvernements alliés étaient donc sûrs que la guerre qu'ils désiraient ne leur échapperait pas. On pouvait aussi peu s'attendre à une heureuse issue des pourparlers avec la Russie qu'au succès de la médiation anglaise, par suite des réserves et des conditions que Vienne avait faites. Mais si une issue pacifique se fût néanmoins présentée, Berlin eût tôt fait, par sa politique à coups d'ultimatums, de rendre la guerre inévitable. Les cartes étaient si habilement brouillées que les deux empires ne pouvaient plus perdre la partie.

Nous nous sommes bornes à discuter ce que le

Livre rouge contenait et nous avons vu que les chefs d'accusation formulés contre l'Autriche étaient prouvés encore une fois.

L'Autriche a criminellement suscité la guerre austroserbe et, conséquemment, la guerre européenne :

En formulant des exigences inacceptables pour la Serbie;

En repoussant une réponse presque parfaitement satisfaisante;

En rappelant son ambassadeur et en déclarant la guerre à la Serbie;

En dissimulant ses desseins belliqueux;

En refusant toute discussion et toute activité médiatrice jusqu'à ce qu'il fut trop tard;

En limitant son bon vouloir de telle sorte que le succès était, par avance, compromis.

Ce que le Livre rouge ne contient pas.

Des accusations beaucoup plus graves que celles ci-dessus peuvent être tirées des faits que le Livre rouge ne mentionne pas. Il ne contient pas un mot

a) De la prétendue pression que Berlin aurait exercée sur Vienne en faveur de la paix;

b) De toutes les propositions qui, à part celle de la conférence à quatre, ont été faites par les puissances de l'Entente.

Page 1