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nous n'avons sur cette scène d'autres affirmations que la sienne, répondit avec beaucoup de courage qu'il demandait des témoins pour s'expliquer devant eux, et qu'il était prêt à le faire sur la place publique, mais qu'il était faux qu'il eût parlé de décacheter ses lettres. Carrier répliqua par une bordée de jurements grossiers, puis, s'amadouant tout à coup, exprima à Champenois le désir de se faire de lui un ami. Celui-ci « rompit brusquement avec le serpent dangereux et se retira^ «.
Dans la journée, 13 pluviôse (V février), le maire Renard convoqua le Conseil général de la Commune. Neuf officiers municipaux et sept notables seulement avaient répondu à son appel. Champenois déposa sur le bureau l'ordre de Carrier et donna de longs détails sur l'entrevue qu'il avait eue le matin avec lui. Aux reproches que Carrier lui avait adressés d'être l'ami de Pitt, et d'avoir demandé son rappel, il dit avoir répondu que rien n'était plus faux, et que, ni lui, ni d'autres, n'avaient demandé son rappel, mais qu'il avait, à la vérité, appuyé la motion qu'un autre représentant fût demandé pour l'aider.
Le Conseil, dans une suite de considérants, exprima le regret que Carrier fût mal entouré, et, affirmant que Champenois avait toujours manifesté les sentiments d'un vrai sans-culotte, il arrêta que Carrier serait prié de donner des explications, et
1. Projet de lettre de Champenois au Moniteur, Dugast-Matifeux, Précis de la Conduite patriotique des citoyens de Nantes. Vier, Nantes, p. 30 — Bulletin du Tribunal révolutionnaires VI, 303.
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de déclaror qui* les momhres du Corps municipal ii'avai(Mil j'ieii perdu (1(^ sa conliance '.
De son coté, la Soci<''lé populaire tenait une séance extraordinaire. Un de se?< membres osa déclarer que « la Soci(4é ne pouvaitètre tranijuille sur un événement qui rap[)elait le despotisme de l'ancien régime. » Champenois y fut mandé et complimenté sur son civisme courageux. H fut di'cidé que la Société, n'ayant plus de liberté et la sûreté de ses membres étant compromise, elle s'abstiendrait de toutes discussions, mais continuerait néanmoins de surveiller les malveillants-^.
Si l'on en croit Dugast-Matifeux, la Société populaire aurait fait davantage. Elle aurait signé dans la journée du 14 pluviôse (2 février), une adresse au Comité de Salut public pour demander le rappel de Carrier en se fondant « sur l'état de débauche dans lequel il vivait, son défaut de soin, ses fureurs, la dissolution de la Société sous le plus léger motif, les mauvais traitements envers les patriotes 3 ». La signature d'une pareille adresse eût été un acte de courage de la Société, et jusqu'à preuve du contraire, il est permis de douter qu'elle l'ait fait; mais on ne saurait nier que plusieurs de ses membres se soient entendus pour
1. MeUinet, dans la Co)mnune et la Milice de Nantes, \lU,iOd ; — et Verger, dans les Archives curieuses, 1, 49 et 57, donnent le texte entier de cette délibération.
2. Dugast-Matifeux, Précis de la conduite patriotique des citoyens de Nantes, p. '28; séance du 13 pluviôse au matin.
3. Dugast-Matifeux, Bibliographie révolutionnaire, n" 9!). Lettre de la Société populaire de Nantes à celle de Tours ; Pièces remises à la Commission des Vingt et un, p. 29 ; Précis de la conduite patriotique des citoyens de Nantes, lettre de Goupilleau, p. 36.
députer à Paris deux d'entre eux, auxquels ils remirent des pièces et des procès-verbaux qui leur permettraient de justifier leur demande de rappel; au premier rang de ces pièces se trouvait le dossier de Taflaire Champenois.
Il résulte d'ailleurs d'une lettre de J.-V. Goupilleau, publiée par Dugast-Matifeux dans le Précis de la conduite patriotique des citoyens de Nantes^ et qui sera citée tout à l'heure, que l'envoi des pièces au Comité de Salut public n'avait pas été décidé en séance publique, puisque certains membres des tribunes n'en avaient pas eu connaissance.
Carrier, soit qu'il se doutât qu'on intriguait contre lui, soit qu'il connût seulement le procèsverbal qui avait qualifié sa conduite envers Champenois d'acte de despotisme de l'ancien régime, vint tout en fureur, à la séance de la Société du 14 au soir, et y parla avec une extrême violence. « Il tira son sabre, et hurla comme un taureau, disant que, si la Société ne rapportait pas son procès-verbal de la veille, il allait déclarer la ville de Nantes en rébellion, et qu'il y ferait venir soixante mille hommes pour la détruire comme on avait fait à Lyon'. <( Il monta à la tribune, écrivait, le lendemain 15 pluviôse (3 février), le jeune Goupilleau à son frère le représentant, et nous fit les menaces les plus fortes, en s'exprimant contre la Société selon son langage ordinaire, disant que nous étions tous un tas de gredins, de gueux, de
1. Lettre du citoyen Le Baupin (P/èces remises à la Commission des Vingt et Un, p. 34).
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scélérats, do contro-révolutiounairos. P'orgi^t' prit la parolo aj)rcs lui ; il parla avec une force et. une énergie vraiment réj)nbli('aines. H y eut entre eux un collocjue ([ui dura longtemps. Carrier se calma, et finit par dire qu'il fallait : surveillance, énergie, fermeté; que nous étions entourés de mauvais citoyens, qui ne cherchaient qu'à diviser les patriotes. Nous reconnaissons tons que Carrier a fait beaucoup de bien à Nantes^ par consécpient à toute la Répnbligne, mais nous reprocherons sa dureté... d'être inabordable pour les bons patriotes... d'accorder ses préférences à des femmes... -d'avoir menacé le premier magistrat du peuple (Renard)... d'avoir mal reçu une députation de la Société populaire... d'avoir frappé un membre de cette Société. » Goupilleau ajoutait : « Nos députés sont partis as^ec double expédition de toutes les pièces au soutien de notre dénonciation'". » Les deux députés étaient un médecin, Paul Métayer, et un marchand, Samuel (Michel). D'après cette lettre, ils étaient partis pour Paris, soit dans la soirée du 14, soit dans la matinée du 15 pluviôse (3 février*^).
1. Sur l'attitude de Forget ce jour-là, voir les Mémoires de Blanchard, Clubs et Clubistes du Morbihan. Nantes, Grimaud, 1885, p. 19.
2. Lettre de J.-V. Goupilleau. Dugast-Matifeux, Précis de la conduite patriotique., p. 36.
3. Les deux envoyés auprès du Comité de Salut public ont eu une assez triste destinée. L'importance de la mission marquait bien la haute considération qui les entourait à la Société populaire. L'un d'eux, pourtant, était loin de la mériter.
Samuel (Michel), marchand de blanc et de bijoux, rue Contrescarpe, 28, près le Bon-Pasteur, était Juif, et il avait été désigné maintes fois, parla Société, pour présider à des recensements de marchaudises à Nantes et à Paimbœuf. Juif et sans-culotte, une
Nous les retrouverons bientôt à Angers et à Paris. Les patriotes initiés au but de leur démarche faisaient pour son succès les vœux les plus ardents.
C'est qu'en effet Tattitude de Carrier devenait inquiétante pour eux. Au commencement de pluviôse, il avait fort avancé son œuvre d'extermination des prisonniers vendéens, et ils craignaient que, les victimes royalistes commençant à lui manquer, il n'en vînt à assouvir ses colères et ses rancunes sans regarder aux opinions des gens. Le 9 pluviôse, il avait menacé Gonchon, le président de la Commission militaire, de le faire guillotiner; le 10 et le 11 du même mois, il avait pris contre
seule de ces qualités aurait suffi à lui donner appétit du bien d'autrui, et il les avait toutes les deux. II ne sut pas résister à cette prédisposition. Au retour de sa mission, il fut arrêté et emprisonné le 26 ventôse, sous la prévention d'un vol de peaux, et condamné, le 16 germinal an II, à seize ans de fers par le Tribunal criminel de la Loire-Inférieure.
Dans une étude intitulée : les Juifs en Bretagne au xyiW siècle, p. n, M. Brunschvicg, reproduit tous les arguments de la défense de Samuel, qui aurait été condamné injustement, par des amis de Carrier, comme agent de Robespierre. Les Juifs sont toujours innocents aux yeux de leurs coreligionnaires. En germinal, rintluence des amis de Carrier était nulle à Nantes. La condamnation de Fouquet et Lamberty, qui eut lieu quelques jours plus tard, en est la preuve ; Robespierre était au contraire à l'apogée de sa puissance. Samuel fut condamné par des jurés, et il fallait qu'il fût deux fois coupable pour que sa qualité de membre influent de la Société Vincent-la-Montagne n'ait pas réussi à le sauver. Samuel fut gracié de quatre années de sa peine par décision impériale du 6 août 1806.
Métayer (Paul-Alexis) se suicida d'un coup de pistolet, dans un petit bois situé auprès de la ville de Paimbœuf (Notes de la main de Dugast-Matifeux, Bibliothèque publique de Nantes). La déposition de Métayer figure au Bulletin du Tribunal révolutiomiaire, VII, 70, et dans la plupart des journaux du 22 frimaire an III. Samuel ne fut pas appelé à déposer.