‹ J.-B. CarrierChapitre 110 sur 207 · Une mission en Vendée, p · texte numérisé non relu

Une mission en Vendée, p

â34 .I.-B. CARRIER

redoutable. Aussi n'est-il pas douteux que, pendant les quelques jours qu'il passa à Nantes, Jullien fut l'âme de l'opposition dont les détails ont été donnés dans le chapitre précédent. «Forget, et autres meneurs, rapporte le greffier Blanchard, dans ses Mémoues^ combinèrent avec Jullien l'envoi des députés et de la dénonciation à Paris.» La légende n'est pas fausse de tous points. Jullien a vraiment hâté Texpédition à Nantes de l'ordre du rappel de Carrier. On a ses lettres, et les déclarations de l'un des députés de la Société populaire concordent avec ces lettres. Peu importent les motifs de son intervention, mais elle est un fait positif. Sans Jullien, nous le répétons. Carrier serait resté à Nantes probablement une semaine de plus.

Il est plus difficile de savoir au juste de quelle nature furent, durant son séjour à Nantes, les- rapports de Jullien avec Carrier, et d'apprécier l'étendue du danger qu'il courut dans l'entrevue qu'il eut avec lui, à sa maison de Bourg-Fumé, et le lendemain de cette entrevue. Jullien a-t-il vraiment bravé Carrier au péril de sa vie?

De tous ceux qui auraient pu savoir comment les choses s'étaient passées, seul il a parlé, et on n'a pas d'autre témoignage que le sien. L'histoire l'a accepté, et on le trouve reproduit partout. Je n'aurais pas hésité moi-même à le donner sans commentaires, si, en lisant une longue notice sur Jullien, publiée de son vivant', et avec son approbation, — vraisemblablement même composée par lui,

1 , Biographie des hommes du jow\ par Germain Sarrut et Saint-Ecime, t. VI, I" partie.

jrLLiEN i<:t li<: happel dk caruieu 2:i5

— je n'y avais tlécouvert un récit très clilï'ércriL de (Uiliii qui a cours. Deux récils (liiï(T(;nls de la même avenlure par le même héros, c'est un de Irop. Il y en a sûrement un qui est ("aux à moins, ce qui n'est pas impossible, qu'ils ne le soient tous les deux, car il n'y a pas plus de raisons de croire à la véracité de l'un qu'à celle de l'autre.

Voici la première version, celle qui a été donnée par tous les journaux du temps, et qui a été acceptée, de confiance, par tous les historiens. Huit mois se sont écoulés depuis que Carrier a repris sa place à la Convention ; il est assis au banc des accusés, écrasé, démoralisé, ahuri par le poids et l'évidence des charges produites contre lui. Plus de deux cents témoins, soucieux surtout de nier leur complicité dans les cruautés commises à Nantes, l'ont dépeint si terrible qu'il faut excuser ceux qui l'ont aidé à faire le mal, et rep;arder comme des héros ceux qui lui ont résisté. Jullien est appelé à déposer^ :

« J'allai, dit-il, àlaSociété populaire, où je flétris les horreurs commises par Lebatteux, dans le Morbihan, et lis connaître les elTorts que j'avais faits auprès du Comité de Salut public pour les faire cesser. J'ai vu Carrier, à la Société populaire, menacer de son sabre ceux qui n'étaient pas de

1. J'ai comparé les comptes rendus de divers journaux du temps, et les ditïérences qu'ils présentent sont si légères que je résume le compte rendu du Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VII, 65. Dans le Journal des Lois de Galetti, où les dépositions sont mieux rédigées que celles du Bulletin, la déposition de .liillien est très écourtée (Numéro du 21 frimaire an 111). Voir aussi : Réimpression du Moniteur, XXUI, p. 2.j; — Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris, VI, 37.

son avis. Révolté de toutes les horreurs ordonnées par Carrier, j'eus le courage de manifester cette indignation à la Société populaire, et d'inviter tous les citoyens à se réunir pour s'opposer à la tyrannie du nouveau despote. Carrier avait des espions partout. Il ne tarde pas à être instruit de mon audace, et me fait arrêter, la nuit, par le général Vimeux. Je suis consigné dans une voiture, et, après une heure de marche, déposé chez Carrier. Carrier était au lit. Je me plaçai à l'un des coins de la chamhre, et hors de la portée de son sabre. (( C'est donc toi, me dit-il, qui me dénonces au Comité de Salut public, et qui oses blâmer mes travaux^. Quand un homme trompe le peuple, au point qu'il serait dangereux de le faire périr publiquement, on peut le faire périr secrètement. » Je montrai de la fermeté. Je fis remarquer à Carrier que j'avais des amis qui vengeraient ma mort. Carrier se calma et entama aussitôt une conversation sur des choses indifférentes. 11 ordonna ensuite au général Vimeux de me remettre où il m'avait pris. Le lendemain, je me rendis àla Société populaire où je dénonçai l'acte arbitraire, je retraçai de nouveau les cruautés de Carrier, et je déterminai l'assemblée à faire une adresse pour solliciter le rappel de Carrier. L'adresse fut rédigée, portée à la Convention, qui prononça le rappel de Carrier. » L'accusé, tout entier à la défense d'imputations plus graves, se borna à répondre : «On m'avait présenté le témoin comme Jullien de Toulouse, qui était proscrit; quand je fus revenu de mon erreur, je l'invitai à dîner chez moi. »

Page 1