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Les ordres donnés à Lebatteux

JUTXTEN ET I.E RAPPET. DE CARRTER 237

II rosiill(' (h'colto (l(''positioii que non seulement Jullien eut le courage de résister en l'ace au monstre, mais qu'il sut inspirera la Société populaire réner.i;i(M|ui lui avait man(jué jus(jue-là, et grâce à laijuelle on put obtenir de la Convention le rappel désiré.

Les détails de l'entrevue sont vraisemblables; mais tous les m ensonges habiles le sont. Nous connaissons le (Carrier qui, à la moindre contradiction, s'emi)orte, devient furieux, menace son interlocuteur de le faire tuer, et se calme quand il rencontre une r('sistauce sérieuse. Ce qui pourrait bien être une vantardise de la part de Jullien, c'est d'avoir rapporté que la résistance à Carrier s'était produite ouvertement à la Société populaire. Sur ce terrain Jullien pouvait s'avancer hardiment sans crainte d'être démenti par lestémoins présents à l'audience qui, presque tous, avaient fait partie de la Société populaire, et ne pouvaient qu'être flattés de l'entendre dire qu'ils s'étaient associés à ses courageuses protestations.

Tout juste un mois après la déposition de Jullien paraissait le Rappoi^t de Courtois sur les papiers trouvés chez Robespierre^. Il contenait les lettres qui avaient fait rappeler Carrier. Comme le souvenirdu récit des dangers que Jullien s'était vanté d'avoir courus était encore présent à toutes les mémoires, l'opinion s'accrédita naturellement que non seulement Jullien avait fait rappeler Carrier.

1. L Orateur du peuple, du 1" ventôse an III, contient une page intéressante sur Jullien, dans laquelle sont passées enrevue toutes les pièces de sa correspondance insérée dans le Rapport de Courtois (p. 627).

mais que, de plus, il l'avait brave tout-puissant, et exposé sa vie pour obtenir son rappel.

Examinons maintenant la seconde relation de l'incident. Dugast-Matifeux affirme qu'il la tient de la bouche de Jullien, lors d'un séjour qu'il fit à Nantes, en 1839. Ces conversations avec Jullien, qui avait approché familièrement Robespierre, avaient été l'un des bonheurs de la vie de Dugast- Matifeux, et on ne peut douter de la sincérité scrupuleuse avec laquelle il a reproduit les paroles de Jullien. Le texte en fut publié peu après par le National de V Ouest du 7 octobre 1839. Jullien a donné à cette relation une authenticité complète en la faisant reproduire dans sa biographie publiée de son vivant, biographie dont seul au monde il a pu fournir les renseignements minuscules qu'on y rencontre, s'il ne l'a pas rédigée de sa main. L'auteur dit avoir reproduit cette relation « parce qu'elle a paru fidèle et complète ' ».

« Des habitants de Nantes venus à Lorienl avaient rencontré le jeune commissaire, et lui avaient fait connaître les maux indigés par Carrier à la ville de Nantes. Il avait aussitôt écrit à ses amis de Paris pour le dénoncer. La guerre obligeait alors les courriers de Lorient à traverser Nantes pour se rendre à Paris; aussi avait-il, en se dirigeaut sur Nantes, le secret pressentiment que sa lettre avait été interceptée, et qu'il serait, à son arrivée, en butte à la terrible vengeance de Carrier. Son pressentiment était fondé. Aussitôt son arricée à

1. Biographie des hommes du join\ loc. cit., p. 33n. L'article du National de VOuest est aussi reproduit dans le Précis de la conduite patriotique., etc., p. 69.

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Nantes^ il s'ciporçut que son lioU;! (HaiL (•orné par dos soldats. No doiiUmL pas quo sa mort lut iniminonte, il obtint du ^onoral Vimonx d'ôtre coridnit clioz C.arrior. C/otail la nuit, (larrior otait concho, ot, rotirantdo dossous son oroillor la lottre adrossoo do Loriont, ot la, lui montrant, il s'ocria : « Jo to tions, tu ne m échapperas pas. — Général Vimeux, qu'il soit expédié cotte nuit, vous m'en répondez. » Jullion lui répliqua « avec l'énorgi*' toujours croissante do l'homme qui, près do périr, se débat contre son bourreau». Carrier étonné, étourdi, dit au général Vimeux : « C'est une erreur du Comité ]'ovolutionnairo auquel j'avais dit d'arrêter Jullion de Toulouse, qui est hors la loi; » et il l'engagea à revenir le voir le lendemain pour lui donner des détails sur les départements qu'il venait de traverser. Jullion, qui n'avait qu'une médiocre confiance dans la sincérité du retour de Carrier, demanda à Vimeux de le reconduire à son hôtel. Vimeux lui répondit qu'il allait prendre les ordres du représentant. Un aide de camp fut autorisé à le reconduire et lui dit en le quittant : « Brave jeune homme, si quelques hommes avaient ton courage, les choses iraient tout autrement qu'elles ne vont. » Le le)\dcmain, il gagnait à pied les portes do la ville, et, gTdce à l'aide d'un employé dos subsistances, qu'il avait connu à Loriont et qu'il avait envoyé chercher, il se procurait des chevaux de poste ot franchissait les limites du département. Là, il est à l'abri des vengeances et dos fureurs de Carrier. Il écrit d'Angers plusieurs lettres au Comité de Salut public, à Robespierre, à Barore, et, saiu faille rnention du traitement qu'il vient d'éprouver

à Nantes^ et du danger auquel il est échappé, et qui aurait rendu son rapport suspect de partialité, il se borne à rappeler qu'il avait écrit de Lorient des lettres urgentes auxquelles on n'a pas répondu et qui, probablement, ont été interceptées, et qu'il a reconnu à Nantes la vérité des accusations portées contre Carrier. Il faut rappeler Carrier sur-lechamp, sauver Nantes et la liberté. L'énergique et brûlante dénonciation de Jullien eut son effet. Carrier fut rappelé. »

Des deux récits lequel est la vérité, lequel est le roman? Car, sauf les menaces de mort de Carrier à Jullien, les lettres adressées au Comité de Salut public et sa confusion avec Jullien de Toulouse, les circonstances de l'entrevue, diffèrent du tout au tout. Dans le récit recueilli, par Dugast-Matifeux, de la bouche de Jullien, le jeune agent du Comité de Salut public a écrit de Lorient des lettres qui ont été interceptées. A son arrivée à Nantes, il trouve son hôtel cerné par des soldats ; il se fait conduire chez Carrier par Vimeux, et Carrier lui montre ses lettres de Lorient. Après avoir reçu les compliments de l'aide de camp sur son courage, il rentre à son hôtel, et le lendemain il quitte Nantes qu'il n'a fait que traverser. Par un mot de ses discours à la Société populaire, oij, d'après sa déposition, il aurait le premier attaqué Carrier, et aurait à ce point excité sa colère que celui-ci l'aurait fait arrêter par Vimeux et amener chez lui au milieu de la nuit. Pas un mot non plus de l'adresse contre Carrier qu'il aurait décidé la Société populaire à signer. D'après la relation, c'est lui seul qui a tout fait en écrivant à ses puis-

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sauts iiinis de Paris. I^^ii 18; îl), loul le monde connaissait sesleUres publiées par Courtois, et comme elles ne contiennent aucune mention des menaces de mort que Carrier lui aurait faites, il va au-devant de l'objection, et déclare avoir gardé le silence sur ce point, afin que son discours ne fût pas entaché de partialité.

Les lettres de Lorient intercei)tées ne paraissent pasavoirété une invention très heureuse. Comment, habile comme il l'était, sous le coup de l'insuccès de sa première dénonciation, aurait-il risqué une seconde attaque contre Carrier, sur des renseignements peut-ôtre exagérés, recueillis à Lorient, au moment môme où il se rendait à Nantes, et q u'il était assuré d'y obtenir, sur la conduite extravagante du représentant, des renseignements précis et incontestables?

Mais ce qui diminue surtout la valeur des deux récits de JuUien, ce sont les documents des jours mômes de l'événement publiés dans le livre de M. Lockroy, son petit-fils, déjà cité : Une Mission en Vendée. « Ce livre, dit M. Lockroy, n'est que l'exacte reproduction des papiers de la mission de son aïeul. « Ou y rencontre de simples billets, et môme le texte d'articles qu'il envoyait à divers journaux. Le soin qu'il prenait de recopier de pareils écrits prouve qu'il n'envoyait aucune lettre importante sans en garder minute. On devrait retrouver dans ce livre les lettres envoyées de Lorient pour dénoncer Carrier; elles n'y sont pas. J'ai vainement aussi cherché, dans celles postérieures à son voyage à Nantes, datées d'Angers, de Tours, de la Rochelle, une allusion quelle

conque au danger qu'il avait couru par l'effet de l'animosité de Carrier.

On constate, dans ce recueil, que, de Nantes, il écrivit, le 10 pluviôse, à Robespierre, pour lui exposer ses idées sur la régénération de la Bretagne, et à Prieur de la Marne, pour l'entretenir du renversement de la royauté en Angleterre. Une longue relation de la fête de la Raison à Lorient, destinée au journal P Anti fédéraliste ^ est aussi datée de Nantes. 11 y avait plus d'une semaine qu'il avait quitté cette ville, lorsqu'il informait Robespierre que, durant le séjour qu'il y avait fait, il avait pris la parole à la Société populaire, non, comme il l'a dit dans sa déposition, pour attaquer Carrier, mais pour flétrir le négociantisme, ce qui était justement la marotte de ce représentant. <( A mon passage à Nantes, j'ai parlé contre le négociantisme. J'ai relevé l'énergie des sansculottes, tracé les devoirs des Sociétés populaires, préparé les esprits à la grande entreprise qui doit planter sur le sol anglais le drapeau tricolore. J'ai provoqué un scrutin épuratoire public et sévère qui ne laisserait plus, dans la Société Vincent-la-Montagne, ni modérés ni patriotes faibles ou douteux. J'ai fait promettre aux jeunes citoyennes de n'unir leurs mains qu'à des mains républicaines. Cette cérémonie solennelle et touchante a fait couler des larmes d'attendrissement et de joie ^ » Dans sa lettre de Tours, où il pouvait s'épancher librement, il se contente d'écrire, à propos de Carrier, qu'il a fait noyer tous les pri-

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