Réimpression du Moniteur, XIX
CARKIER DEVANT ROHESPIERKE 219
suspectes, fussent Iransférdes dans des prisons autres que celles du lieu de leur domicile, Carrier, dont la méchancelé se décelait à tout propos, s'empressa d'appuyer l'opportunité de cette mesure. « Les gens suspects, dit-il, ont des parents qui ont des moyens d'approcher des Comités de surveillance pour implorei' leur grâce. L(^ ton larmoyant d'un frère, d'une femme, tend à propager les principes pestiférés du modérantisme et de l'aristocratie, et il serait possible, par ce moyen, d'obtenir l'élargissement de personnes coupables. Il faut donc que leurs parents ne puissent aller les visiter dans la maison de leur détention i. » Cette motion, fort heureusement, n'eut pas de suite, probablement à cause de la difficulté de son exécution. Quelques paroles prononcées par Carrier aux Jacobins, le 24 ventôse (14 mars), donnent à penser qu'il avait trouvé prudent de laisser à d'autres la tâche de défendre Ronsin et autres liébertistes. Tallien, les ayant accusés « d'avoir cherché à éterniser la guerre de la Vendée pour se procurer des généralats lucratifs et autres places », s'était attiré de Lachevardière le reproche de revenir sur les accusations de Philippeaux, dont l'opinion avait fait justice. Il fallait selon lui tirer le rideau sur la guerre de la Vendée. Carrier intervint. « Carrier, dit le compte rendu de la séance, n'est pas de l'avis du préopinant. Il ne veut pas tirer le rideau sur l'affaire de la Vendée. Il attribue nos premières défaites à l'ineptie ou môme à la lâcheté des premiers bataillons que nous y en-
1. Séance de la Société des Jacobins, du 19 ventôse an 11, Journal de la Montagne , p. 939.
voyâmes^ » 11 dut lui en coûter de faire Iq philippotin, ne fût-ce que pour un instant^; mais il avait compris que cela valait mieux pour lui que de défendre des amis menacés.
L'écrasement des hébertistes, à la fois chauds partisans de la guillotine et grands dévots du culte de la Raison, est un fait que les disciples de Robespierre se plaisent à rapprocher du rappel de Carrier, pour attester son humanité et sa foi en l'existence de Dieu. Je crois avoir fait connaître les vrais motifs qui le décidèrent à machiner cette épuration; celui qui valut à Carrier la chance de ne pas monter avec eux dans la même charrette est plus difficile à discerner. Par son attitude aux Cordeliers, il est certain qu'il avait donné prise à une accusation autrement sérieuse que le grief imaginaire invoqué contre Clootz, membre de la Convention, lui aussi, et qui fut guillotiné, M. Louis Rlanc le reconnaît lui-même, pour des /notifs frivoles. Aussi cet historien a-t-il pris la peine de donner une explication de la clémence du Comité de Salut public à l'égard de Carrier. La voici : « Carrier avait, dans ce Comité, contre lui Robespierre, et, pour lui, CoUot d'Herbois, une affreuse solidarité liant les mitraillades de Lyon aux noyades de Nantes. Ce qui sauva sans doute le tyran de la Loire, ce fut la nécessité de concessions mutuelles au sein d'un pouvoir qui, divisé, périssait ^ »
Collot d'Herbois servant de contrepoids à Carrier dans la balance du crime, et, pour cette rai-
1, Journal de la Montagne, du 27 ventôse an 11, p. 1004.