‹ J.-B. CarrierChapitre 129 sur 207 · Histoire de la Révolution, in-18, X · texte numérisé non relu

Histoire de la Révolution, in-18, X

CARRItOU DEVANT HOnESPlKHRE 28^

son, lo chîUimont l'ciulu impossible, voilà qui, en deux traits, peint bien uik^ politique. Le Comité (le Salut publie exposé à périr, raison d'Etat, soit. Mais que diie de Joseph Lebon, maintenu à Arras jusqu'au 0 thermidor, où il exerça sur les concitoyens de Robespierre la tyrannie la plus atroce? Lebon eut des raffinements de cruauté, que Carrier ignora. C'est lui qui, au moment d'une exécution, alors que le supplicié était lié sur la bascule, ordonna de suspendre la chute du couperet, jusqu'à ce qu'il eut achevé la lecture d'un récit qu'il supposait de nature à aflliger la victime'. Vainement Guffroy écrivit à Robespierre pour lui signaler la conduite de Lebon, <( qui a tué le patriotisme à Arras, et qui y fait régner la crapule et le crime... qui continue à vexer les patriotes, dont le plus faible en talents a rendu plus de services que lui à la chose publique'-». Vainement des habitants courageux d'Arras dénonceront ses crimes par une pétition adressée à la Convention. Ce ne sera pas, à ce moment, Collot d'Herbois qui prendra sa défense, ce sera le rapporteur attitré du Comité, Barère, qui fera voter l'ordre du jour pur et simple sur la pétition. « Il ne faut parler, dira-t-il, de la Révolution qu'avec respect, et des mesures révolutionnaires qu'avec égards. La liberté est une vierge, dont il est coupable de soulever le voile 3. » (Applaudissements.) Laissons

1. Prudhomme, Histoire générale et impartiale des erreurs et des crimes commis pendant la Révolution. Convention, il, 383.

2. Lettres autographes de Guffroy, du 30 floréal au 30 prairial an 11. Copiées dans la collection du baron Girardot.

3. Réimpression du Moniteur., numéro du 22 messidor an II, XXI, 173.

quelques mois s'écouler; le jour est arrivé où Topinion publique apparaît menaçante aux terroristes, ce jour-là, ceux qui se sont faits les complices de Lebon par leurs applaudissements, comme ils avaient encouragé, de la même manière, le début des noyades de Carrier, livreront lâchement au bourreau leurs deux collègues. « C'est avec étonnement, diront-ils, que nous entendons les révélations qui nous sont faites, et nous en frémissons d'horreur ! »

CIIAPITIÎE XIX

NANTES APRÈS LE DEPAHT DE CAURIEK

Le Comité de Nantes et la justice révolutionnaire après le départ de Carrier, — Procédure entamée contre ses amis Lamberty et Eouqiiet. — Hésitation de leurs juges. — Conseils du représentant Hentz à ce sujet. — L'accusateur public de la Commission militaire envoyé à Paris pour consulter Carrier. — Ses entretiens avec lui. — Lettre de i3ignon, président de la Commission militaire. — Jugement de Lamberty et de Fouquet.

Le départ de Carrier n'avait été, à vrai dire, une délivrance que pour les patriotes. Prieur de la Marne et Garrau ne résidèrent guère à Nantes, et le CoQiité révolutionnaire, désormais rassuré sur la conservation de ses pouvoirs, continua ses exactions et ses arrestations. On peut constater néanmoins une certaine atténuation de sa tyrannie à partir du 2i ventôse (14 mars), époque du dépari de Chaux et de Goullin, mandés à Paris par la Convention, pour donner des renseignements sur la prétendue trahison du commandant Joznet- LavioUais, qu'ils avaient eux-mêmes dénoncée ^

La justice révolutionnaire continua de prononcer des condamnations capitales contre tous ceux qui avaient pris part à l'insurrection. La double hécatombe du château d'Aux (211 condamnés en deux jours) fut ordonnée par Garrau (13 et 14 ger-

1. Voir le Sans-culotte Goullin, par A. Lallié, p. 98 et suivantes.

â84 J.-B. CARRIER

minai an II-2 et 3 avril 1794)^. Les noyades avaient cessé vraisemblablement peu avant le départ de Carrier, à Fépoque où, l'Entrepôt ayant été entièrement dépeuplé, il ne restait plus à détruire que des prisonniers régulièrement écroués.

On se rappelle Tempressement avec lequel le Comité révolutionnaire, le jour môme du départ de Carrier, avait envoyé Lamberty et Lavaux rejoindre au Bouffray, Fouquet, sous la prévention d'avoir soustrait des prisonnières à la vengeance nationale. L'intimité des rapports de ces scélérats avec Carrier avait donné à penser aux membres du tribunal, devant lequel ils avaient été renvoyés, qu'il étendrait sur eux une protection qui pourrait encore être puissante. Ces juges n'étaient pas gens à se compromettre pour l'honneur de la justice, dont, au fond, ils se souciaient fort peu. Avant d'entamer une procédure décisive, ils avaient écrit à Carrier pour lui demander s'il était vrai qu'ail eût donné à Lamberty et à Fouquet des ordres verbaux, les autorisant à mettre en liberté et à recueillir chez eux des femmes notoirement contre-révolutionnaires.

Le représentant Hentz, qui se trouvait à Nantes à ce moment, les engageait d'ailleurs à agir avec ménagements. « Vous faites, leur dit-il, la contrerévolution, si vous jugez ces hommes-là, que mon collègue Carrier considère comme les meilleurs patriotes qui se puissent rencontrer. » Ce serait même sur son conseil que, ne recevant pas de réponse de Carrier, ils auraient décidé de dépêcher,

1. />« Commune de Bouguenais et la garnison du Château d'Aux par A. Lallié, in-8°. Nantes, Vincent Forest, 1882.

NANTKS APRKS LE DÉPART DK CAURIKU 28!»

à Paris ^ IJavid-Vaii^cois, riicciisalcMir public de la Commission, à rcH'cl (rol)tcnii' de (Manier .les éclaircissenuMils qu'ils désiraic^nt. David- Vaugeois Falla voir à Paris, et, lorsqu'il lui parla de l'affaire, (Carrier s'emporta et tomba en convulsions. Il vomit toutes les injures imaginables contre les membres du Comité révolutionnaire et ceux de la Commission militaire, assurant que, si Lambcrty était jugé, il les ferait tous guillotiner.

Après cet accès de fureur, il s'était calmé, selon son babitude, mais n'avait jamais consenti à signer la moindre pièce qui fût de nature à couvrir Lamberty. Il en revenait toujours à dire que, si le Comité travaillait à perdre Lamberty, c'était pour se venger de ce que celui-ci avait essayé de former avec ses amis un nouveau Comité à la place de l'ancien dont les membres auraient été destitués. Carrier, en cela, avait parfaitement raison. Le CoQîité n'avait jamais songé, un seul instant, à incriminer les noyades de prisonniers, et le fait d'avoir recelé, pour leur sauver la vie, des femmes contre-révolutionnaires, n'était pas un crime si grave que Carrier n'eût le droit de le considérer comme le prétexte, et non comme le véritable motif de l'accusation.

David-Vaugeois revit Carrier une autre fois. Celui-ci renouvela la même scène, sans donner une réponse plus nette qu'à la première visite. Il lui remit, pour Francastel, une lettre dans laquelle il

1. Le Précis de la conduite patriotique des citoyens de Nantes, p. 75 et suiv,, reproduit très exactement les pièces principales de raffaire de Lamberty, Fouquet et Lavaux. — Voir aussi: Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VII, 23.

lo priait de renouveler le Comité. Cette lettre demeura sans effet à cause du départ de Francastel.

Goullin et Chaux en allant à Paris, pour fournir des renseignements sur la prétendue trahison du général Joznet-Laviollais, durent croiser en route David- Vaugeois, qui n'avait pas fait un voyage tout à fait inutile, puisqu'il rapportait de Paris la presque certitude que Carrier ne ferait rien pour sauver Lamberty.

Une longue lettre du président de la Commission militaire dépeint, en termes curieux et cyniques, les anxiétés de ces juges qui, sans scrupules et sans remords, avaient envoyé à la fusillade des milliers de prisonniers royalistes, et qui, par peur, hésitaient à se prononcer sur le cas de deux scélérats notoires. Cette lettre, signée Bignon, et adressée à un ami, est datée de Nantes, le 25 ventôse an II (15 mars 1794).

... « J'arrive de la campagne, depuis plus d'un mois, c'est-à-dire à deux lieues de Nantes, dans une maison qu'un bon républicain a prêtée à la Commission pour se rétablir de la maladie pestilentielle qui a régné à Nantes pendant quelque temps, et qui avait pris sa source à la maison d'arrêt de TEntrepot, destinée aux brigands qu'on y amenait de toutes parts. Nous y restions depuis huit heures du uiatin jusqu'à dix heures du soir, et ce, pendant un mois. Nous en jugions cent cinquante à deux cents par jour. Enfm, mon ami, nous en avons jugé depuis le 9 nivôse jusqu'au 28 (29 décembre 1793-17 janvier 1794), quatre mille et tant. Assurément ton tribunal, depuis son institution, n'en a pas tant jugé... Nous avons en ce

NANTES APRl^S LE DÉPART DE CAIUUER 287

moinoul une alVaiiM' 1res (h'iicalc à jui»;cr. Deux parlic'uliors, patriotes en apparence, c'est-à-dire de ces vils patriotes pour arijent, avaient une mission de Carrier, représentant du peuple à Nantes, mission moitié par écrit, moitié verbale, à ce qu'ils disent, pour faire des expéditions tant de jour que de nuit. Cette mission de jour et de nuit consistait (F (ibord à couler bas un hateuu cliargé de prêtres condamnés à la déportation. Cela était à merveille ; mais ces messieurs prenaient à l'Entrepôt, et dans les prisons où il leur plaisait, des individus, et sans qu'aucun jugement eût prononcé sur leur sort, ils les noyaient impitoyablement. Justement elï'rayée, la GommissioQ s'opposa par écrit à ce que ces messieurs enlevassent des prisonniers sans un ordre ou note d'elle. »

Je passe ici une vingtaine de lignes consacrées au récit de la scène de Carrier avec Gonchon, qui mourut de la peur que Carrier lui avait faite, et je continue de copier :

« Eh bien! mon bon ami, ces deux noyeurs sauvaient des contre-révolutionnaires, comme la femme Giroult de Marcilly, ci-devant noble, qualiliée de seconde Marie-Antoinette par la Municipalité, dont le mari a été condamné à mort par la Commission, comme chef de brigands, avec bien d'autres femmes qu'ils distribuaient à leurs amis. Sitôt le départ de Carrier, le Comité révolutionnaire a fait arrêter les deux quidams, et les a traduits devant nous. Dans leurs interrogatoires, ils ont dit que tout ce qu'ils avaient fait était par ordre verbal de Carrier... Carrier a dit qu'il n'avait jamais donné de mission à Fouquet, l'un

d'eux, mais qu'à Lamberty il avait donné une mission par éci'it, el non d'autre. Tu vois, mon bon ami, combien la République est mal servie. Carrier ne s'entourait que de ces deux personnes, toutes les autres ne pouvaient l'approchera »

Depuis la b^.ttre de Bignon, un mois s'écoula encore avant la mise en jugement de Fouquet et de Lamberty. Il est difficile de savoir si, comme on l'a dit, Carrier se décida à écrire à Nantes pour les défendre -, mais GouUin et Chaux, qui étaient à cette époque à Paris, s'y étaient fait des amis plus puissants que lui, surtout au lendemain de l'exécution des hébertistes. Ils se vantèrent, à leur retour, d'avoir été bien accueillis de Robespierre, qui leur avait dit : « Vous êtes de braves révolutionnaires, il n'est pas étonnant que vousayez des ennemis^. » Quand, à ce moment, de braves révolutionnaires avaient des ennemis qu'ils pouvaient aisément supprimer, ils ne manquaient point de le faire. L'assurance que Carrier n'était plus assez fort pour se venger de la condamnation de Lamberty leva les scrupules des juges. Lavaux, mis en jugement, fut acquitté. Lamberty, auquel on avait soustrait l'ordre écrit de Carrier, relatif aux expéditions de jour et de nuit, qui aurait pu être un instrument de défense, fut condamné en même temps que Fouquet « pour avoir soustrait des femmes contre-révolutionnaires à la vengeance nationale'^ ».

Page 1