Duvergier, Collection de lois, VII
celui qui prenait déjà les allures d'un maître était manquéc. Les conjurés complotèrent dans l'ombre, épiant les événements, décidés à profiter d'une occasion nouvelle et même à la faire naître au besoin, si elle tardait trop à se présenter. C'est une dangereuse tactique de menacer, sans les frapper, des ennemis déclarés. L'audace manqua à Robespierre, et, surpris par une attaque subite, il devait succomber peu après.
CllAlMTUi: XXI
LE 0 TllERMIDOU. - LES CENT-THENTE-DEUX
Théorie de la tyrannie applicable à la politique du Comité de Salut public. — Terreur croissante à Paris, et décroissante en province. — Etfets du décret du 19 floréal an II. —Mission réparatrice de Bo et iiourbotte à Nantes. — Carrier et le !) thermidor. — JuUien de la Drùme et son fils le petit .lullicn. — Caractère de la Révolution du 9 thermi<lor. — Rôle important de la presse. — Hésitations de la Convention entre la rigueur et la clémence, entre la protection et la punition des montagnards coupables. — Motions et discours de Carrier aux Jacobins. — Publication de la brochure des notables nantais envoyés à Paris. — Appel de Rillaud-Varennes et de Carrier aux terroristes. — Energique protestation de Merlin de Thionville contre cet appel. — Procès des Nantais. — Carrier appelé en témoignage contre eux.. — Sa confrontation avec Phelippes. — Etï'et de ce procès sur l'opinion. — La liberté de la presse combattue.
(( Il ne faut ni ai't ni science pour exercer la tyrannie; et la politique, qui ne consiste qu'à répandre le sang, est fort bornée et de nul raffinement; elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle à notre ambition : un homme né cruel fait cela sans peine. C'est la manière la plus horrible et la plus grossière de s'agrandir. » Ces quelques lignes, écrites par La Bruyère, deux siècles avant la Révolution, dépeignent à merveille la politique pratiquée par le Comité de Salut public.
Il est des circonstances impérieuses, dans la vie des peuples, qui peuvent expliquer, sans le justilier, l'emploide la terreur comme moycQ de gouvernement. Durant sapériodede recrudescence àParis,
de la fm de prairial à thermidor, oi^i la moyenne du nombre des exécutions journalières s'éleva à une trentaine, on ne saurait trouver d'autres raisons de la terreur que lïntérét personnel de ceux qui détenaient le pouvoir, et qui ne croyaient pas avoir dautre moyen que celui-là de le conserver. Les insurrections de Toulon et de Lyon étaient, depuis plusieurs mois, entièrementcomprimées; nulle part, à l'intérieur, si ce n'est en Vendée, où Charette etStoftïettenaientencore la campagne avecquelques milliers de partisans, ou n'aurait pu découvrir le moindre symptôme d'opposition; la Convention tout entière obéissait servilement au Comité de Salut public. L'ennemi était repoussé bien au-delà des frontières; c'était l'époque de la mémorable campagne de 1794 et de l'éclatante victoire de Fleurus (8 messidor an II).
Pourquoi ce paroxysme de terreur sanguinaire à Paris, tandis qu'à la même époque la tyrannie perdait de sa rigueur dans le reste de la France? Robespierre songeait-il, comme on l'a dit, à se concilier les provinces avec l'espoir de s'en faire un rempart contre le peuple de Paris, le jour oii il décréterait la clémence? Allait-il, au contraire, simplement à l'aventure comme un homme qui voit rouge et qui frappe à tort et à travers? Voilà probablement ce qu'on ne saura jamais. On sait parfaitement, au contraire, que le décret du 19 floréal an II, qui avait supprimé les tribunaux et commissions établis par les représentants en mission^ et attribué au seul Tribunal révolutionnaire
1. Il y eut quelques exceptions à ce décret, et une Commission, qui fonctionnait à Noirmoutier, vint ensuite à Nantes, où elle
(le Paris la connaissance de tons les crimes contrerévolntionnaii'es, avaitenpartie désarme l(*s(Joniilés révolutionnaires qui avaient été, dans les départements, les [)rincipaux instruments de la Terreur. Ils n'avaient plus, sous lamain, des juges complaisants, et Tohligation d'envoyer à Pai'is les accuses, était une source de dilTicultés qui l'alentissait et paralysait leur action. (Test ainsi que les victimes de la loi de prairial furent, en grande majorité, des malheureux qui étaient depuis plus ou moins longtemps détenus dans les prisons de Paris.
A Nantes, les arrestations devenaient plus rares, et elles cessèrent à peu près tout à fait à partir du 24 prairial (12 juin 1794), jour où le représentant Bô ordonna l'arrestation des membres du Comité révolutionnaire. Coïncidence remarquable : au moment même où la Convention, se courbant sous le despotisme de Robespierre, renonçait à amender sa loi du 22 prairial, il était donné aux habitants de Nantes d'entrevoir la fin de leur oppression. De nombreux élargissements furent ordonnés par une Commission que Bô avait nommée à cet eftet, et qui ne tarda pas à entrer en fonctions. En même temps, des registres étaient ouverts à la Municipalité, et les citoyens étaient appelés à y consigner leurs plaintes contre les exactions et les injustices des membres du Comité révolutionnaire et de leurs agents. Le fait dlionnêtes citoyens protégés, et de coquins emprisonnés par des représentants, tels que Bô et Bouri)otte, a paru si extraordinaire qu'on a essayé de l'expliquer en prétendant que Bô, ami
prononça quelques condamnations capitales pour faits d'insurrection.
et presque compatriote de Carrier, avait, pour lui être agréable et servir sa rancune, ordonné l'arrestation des membres du Comité révolutionnaire de Nantes. Cette explication me paraît peu vraisemblable. Carrier s'était séparé en bons termes du Comité, et les rapports paisibles qu'il avait eus à Paris, avec Goullin et Chaux, même après la condamnation de Lamberty, n'autorisent pas à supposer qu'il eût aussi longtemps différé sa vengeance. Une plus haute influence avait, à n'en pas douter, décidé ce coup d'autorité. Ce n'est pas d'euxmêmes que Bô, qui avait laissé à Reims les plus mauvais souvenirs de sa mission, et Bourbotte, qui avait signé en Vendée tant d'arrêtés cruels, s'étaient subitement transformés de loups en agneaux. Il est certain qu'ils avaient reçu l'ordre de faire à Nantes le possible pour rassurer les modérés, et leur faire espérer l'avènement d\m régime supportable, en faisant arrêter les membres du Comité révolutionnaire.
Il y avait ainsi plus de six semaines que la terreur avait cessé à Nantes, quand y arriva la nouvelle du coup d'Etat qui avait abattu Robespierre. Cet événement n'eut point pour notre ville des conséquences sensibles ; il enhardit seulement les honnêtes gens, et fit croître leur confiance dans un meilleur avenir.
Quoiqu'il siégeât à la Montagne, au milieu des cou jurés les plus décidés du 9 thermidor, il ne paraît pas que Carrier ait joué, dans cette affaire, un rôle plus actif que celui des membres de la Plaine, qui se contentèrent de consacrer le succès par leur vote. Bûchez se borne à rapporter
que, « parmi les eiiiioinis de IlobespieiTe, (jiii siiivaioiil la cliairetto où il était traîné, et (jiii l'accablaient crinjures (^t d'imprécations, Carrier se lit remarquer par le cri continuel et furieux : Mort au tyran^ ! » A la séance du 11 thermidor, sa rancune contre Jullien se manifesta violemment en entendant prononcer son nom. Tallien ayant dit que ceux qui rampaient lâchement devant KobespicMTe, étaient indignes de régir des républicains, et que, sous un régime de liberté, un jeune homme de dix-neuf ans ne serait pas ;i la tête de l'instruction publique, Carrier demanda la parole et rappela qu'à l'occasion des ordres qu'il avait donnés à Lebatteux, alin de dissiper un rassemblement de brigands, ce jeune homme l'avait dénoncé à Robespierre et l'avait fait mettre sur une liste de proscription. On réussit à le faire taire en lui criant que ce n'était pas le moment de faire valoir des griefs particuliers. Il fut plus difficile d'imposer silence à Jullien de la Drôme, tremblant pour le sort de son fils.
« Je vous demande, dit-il, d'écouter avec bonté un malheureux père. Mon iils n'a pas vingt ans à la vérité ; mais cela seul n'est pas un crime. J'espère, du l'cste, que vous ne préjugerez rien, que vous voudrez l'entendre lui même.
Turreau : « Je demande qu'on ne parle que de la République. )> [On applaudit.)
Jullien de la Drôme : « Vous avez mis fm à la tyrannie qui régnait par la terreur. Ce n'est plus la terreur qui règne, c'est la justice. Vous ne
i. Histoire parlementaire de la Révolution, XXXIV, 96.
refuserez pas d'entendre un malheureux père. Je déclare que ni moi, ni mon fils, n'avons demandé cette place ^ » Devant le danger l'amour paternel perd le sang-froid, et la preuve en est dans les paroles de JuUien de la Drôme. 11 présentait, comme un petit garçon presque irresponsable, un homme dont l'autorité avait dominé à Bordeaux celle des représentants en mission, et qui n'avait fait usage de cette autorité que pour activer les travaux d'une Commission qui, selon Berriat-Saint- Prix, méritent d'être cités même après ceux de Fouquier-Tinville^.
(( La réaction qui suivit le 9thermidor,ditquelque part Emile Souvestre, a fait prendre le change au jourd'hui sur la signification de cet événement. On y cherche une révolution de principes, lorsque ce ne fut en réalité qu'un complot de personnes. On a jugé la cause par les suites, qui étaient imprévues pour la plupart des thermidoriens. Ce ne fut point, comme on semble le croire maintenant, un brusque point d'arrêt dans la Terreur, mais un de ces changements dont la Convention avait donné tant d'exemples. Après le 9 thermidor, en effet, il eût été difficile de dire en quoi les vainqueurs dilïéraientdes vaincus-^. »
L'année suivante, Joseph de Maistre écrivait, dans ses Considérations sur la France : « L'histoire du 9 thermidor n'est pas longue; quelques scélérats firent périr quelques scélérats. Sans cette brouillerie de famille, les Français gémiraient