‹ J.-B. CarrierChapitre 139 sur 207 · o^.,XXI · texte numérisé non relu

o^.,XXI

4. Eod., XXI, 682. 683. Le Journal de la Montagne reproduit tout le discours de Carrier, numéro du 19 fructidor, p. 1048.

nouveau discours de Carrier très viol(mt contre les nohicset les pretn^s : (( Le temps d'une fausse pitié, d'une indulgence cou[)able est passé. Il est juste que le salut du peuple, qui est la suprême loi du pati'iote, fasse taire cet affreux modcrantisme, qui finirait par nous égorger impitoyablement, si nous avions la faiblesse de Técouter plus longtemps... Qui ne sait que les prêtres ont aussi armé une grande partie de la France contre la liberté ? Certes, il n'a pas dépendu de leurs infâmes manœuvres de faire exterminer une partie de la République par l'autre... J'appuie la proposition de Duhem en faveur de leur prompte déportation^..» 11 s'agissait des prêtres assermentés et notoirement républicains, puisque aucun adoucissement n'avait été apporté à la situation dos réfractaires, qui continuaient d'être passibles de lapeinc de mort, comme émigrés rentrés, s'ils étaient trouvés sur le territoire français.

Entre les terroristes réfugiés aux Jacobins, et la Convention entraînée à la réaction' par Topinion, en dépit qu'elle en eût, une lutte ne pouvait manquer de s'engager, et la chose arriva.

Suivant une tactique, qui leur avait toujours réussi depuis le commencement de la Révolution, les Jacobins de Paris continuaient de faire afffuer à la Convention, les adresses des Sociétés affiliées de la province dans le but d'exercer une pression sur l'Assemblée. Mais les temps étaient changés. Aussi longtemps que ces adresses avaient eu pour objet de pousserles Assemblées dans une voieoi^i elles étaient

1. Journal de la Monfar/ne, fructidor an 11, p. 10 80, 1096, 1104 et H29.

dispos(k's à marcher, elles avaient encouragé cette manœuvre, en y cédant le plus souvent, quoiqu'elles ne fussent pas dupes de cette prétendue opinion puldique fabriquée sur commande. Depuis que la Convention avait aperçu dans quel sens se prononçait la majorité de la nation, le jeu avait cessé de lui plaire, et elle trouvait mauvais que les Jacobins, se targuant d'une puissance incontestée jusque-là, l'étourdissent d'adresses dans lesquelles les sans-culottes se plaignaient amèrement d'être persécutés par les modérés.

Les procès-verbaux des séances de la Société mère, publiés par le Journal de la Montagne , son organe attitré, enregistrent, presque chaque jour, quelque violente diatribe de Carrier sur les dangers terribles et inquiétants pour la Révolution, d'une politique indulgente aux entreprises de l'aristocratie. L'événement a montré qu'il choisissait mal son moment pour attirer l'attention sur lui. Un plus fm et plus habile se serait tu en présence du succès qu'obtenait, auprès de tous les curieux de politique, une petite brochure, publiée dans les premiers jours de fructidor et datée d'une prison de Paris, oii quelques Nantais seulement — car tous n'avaient pu signer — exposaient les souffrances qu'ils avaient endurées depuis que, par ordre de Carrier, ils avaient été emmenés de Nantes à Paris. Ils n'accusaient personne nominativement, mais leur plainte était navrante, et l'opinion lui avait fait écho. En elle-même cette brochure était bien peu de chose. Carrier peut-être n'y prit pas garde, elle n'en était pas moins pour lui le point noir précurseur de l'Orage.

LE 9 THKRMinOR. LES CENT TH FÎNTE-DEIIX .'{II

IMiisioiirs fois (l6jii il a été parle de ces notables Nantais. Partis au nombre décent trente-deux, et HMluits, par les misèi'es de la route et de l'ernprisonnenient, fi celui de quatre-vingt-quatorze, ils avaient eu, par l'efTet de circonstances inexplicables, la chance d'échapper jusqu'au 1) thermidor aux H'quisiloires de Fouquier-Tinville^ Le bruit fait aulour de leur brochure avait attiré l'attention sur eux, et on s'était enfm occupé de les juger. Le 22 fructidor(8 septembre 1794), ils étaient venus s'asseoir sur les gradins du Tribunal révolutionnaire, composé de nouveaux juges et de nouveaux jurés.

Cependant Carrier faisait rage aux Jacobins, et, d'accord avec Billaud-Varennes, y faisait signer un appel énergique destiné à réveiller de leur engourdissement les anciens terroristes. A la lecture de cette adresse, le 24 fructidor (KJ septembre 1794), Merlin de Thionville ne put se contenir, et, en quelques phrases brèves faites à souhait pour provoquer une réponse irréfléchie, il mit l'Assemblée en demeure de déclarer si, oui ou non, olle voulait la Terreur. « Il est temps, dit-il, que la Convention aborde franchement cette importante question : Existe-t-il des continuateurs de Robespierre? Le peuple veut que le règne des assassins finisse. (Tous les membres se lèvent spontanément en s'écriant : oui! oui!) Il parla ensuite de « cette Société trop fameuse qui, après avoir aidé à renverser le trône, voudrait ren-

1. Les Cent Irente-deux Nantais.'^QX k. Lallié, gr. in-8°, Angers, Germain et Grassin, 1894, et les Cent trente-deux Nantais, par Kerviler, Vannes, Lafolye, 1894.

verser la Convention parce qu'il n'y avait plus de trône ; d'une Société dont les dominateurs voudraient rétablir un système de terreur qui a trop longtemps régné dans cette enceinte. Cette Société contient des hommes qui voudraient mettre la Convention sous les poignards. » Il se plaignit aussi de l'arrestation de Real, « coupable de s'être déclaré le défenseur officieux des Nantais envoyés à Paris par le Comité révolutionnaire (mouvement d'indignation)... Ces infortunés Nantais, au nombre de cent et plus, arrivaient à Paris pour être jugés par le Tribunal révolutionnaire. Ce même Comité avait ordonné que la force armée, chargée de leur conduite, fusillât ces malheureux en route (mouvement d'horreur)... On ne veut plus de l'armée de Robespierre, des égorgeurs. Eh bien ! Je vous déclare que je me percerais le sein à cette tribune si je croyais un moment que ce système pût reprendre quelque faveur. » L'Assemblée se lève de nouveau en criant : « non ! non ! ^ ».

En révélant l'arrestation de Real, qui semblait ne pouvoir profiter qu'à Carrier, et en rapprochant de ce fait le souvenir d'ordres cruels donnés à Nantes, pendant sa mission, Merlin de Thion ville l'accusait sans le nommer, et prévenait en même temps la Convention qu'il avait, dans les grands Comités, des amis capables de le servir. C'était la première fois qu'une parole autorisée incriminait publiquement Carrier qui, d'ailleurs, ne fit pas mine de s'en apercevoir.

1. Journal de la Montagne^ numéro du 28 fructidor an II, p. 1119-1122. — Réimpression du Moniteur^ XXI. 725.

T.E 9 THERMIDOR. r>ES CENT TRENTE-DEUX 313

Onehjiios propos de Real, mal interprétés, avaient probablement donné lieu de redouter son hostilité contre Carrier, car nous le verrons, à la fin de son procès, lui prodiguer autant de sympathie et d'indulgence qu'il pourra le faire sans nuire aux intérêts de son client et ami, Goullin.

Les débats du procès des quatre-vingt-quatorze tirent plus que les paroles de Merlin. Ils attirèrent sur(\i,rrieret sur samission en Vendée l'attention du public. Les seuls témoins appelés à déposer contre eux avaient été les membres du Comité révolutionnaire de Nantes, qui les avaient proscrits, et qui avaient obtenu, pour cette proscription, la signature de Carrier. Ils avaient essayé de préciser certaines charges, en accusant les uns de fédératisme et les autres de royalisme ; mais ceux-ci avaient répondu à leurs accusateurs en leur reprochant des ordres cruels, des exactions, et des abus d'autorité de toutes sortes. Carrier, dont le nom figurait au bas de l'ordre qui les avait t'ait conduire à Paris, ne pouvait se dispenser de comparaître comme témoin dans ce procès.

Fort embarrassé de justifier, par des motifs plausibles, le renvoi des accusés devant le Tribunal révolutionnaire, il chercha plutôt à atténuer, dans sa déposition, la portée de cette mesure et sa responsabilité dans l'affaire. (( J'ai, dit-il, pris peu de part à la police de Nantes. Je n'y ai été présent que passagèrement. Tantôt à Rennes, ensuite à l'armée de l'Ouest, j'étais principalement chargé de surveiller et de pourvoir à l'approvisionnement de nos

1. Voir le procès [Réimtression du Moîiileur, XXII, 45 et suiv.).

troupes, et j'ai alimenté, pendant six mois, deux cent mille hommes pour la marine, sans qu'il en coûtât rien à la République... Je ne connais que

peu ou point les accusés Peu de temps après

mon arrivée, il fut question de renouveler les autorités constituées. Je voulus réorganiser le Comité révolutionnaire et changer les membres; mais la Société populaire s'y opposa fortement en observant que ce Comité n'était composé que de patriotes, qu'il était investi de Ja confiance des amis de Ui liberté, qu'il serait difficile de trouver des remplaçants dont le civisme fût aussi bien établi... Il se fit beaucoup d'arrestations, mais elles me sont

absolument étrangères Le Comité me parla de

traduire les accusés au Tribunal révolutionnaire. Je dis qu'il fallait s'assurer si tous étaient coupables... Le Comité était mon flambeau, ma boussole ; je ne connaissais les patriotes et les contre-révolutionnaires que d'après ses rapports. »

Il assura ensuite qu'il avait autorisé les femmes des accusés à les suivre pendant leur voyage, et qu'ils lui devaient de n'avoir pas été traduits plus tôt devant le Tribunal révolutionnaire, parce qu'il avait espéré qu'il viendrait un temps où ils seraient jugés plus équitablement.

Sauf ce qu'il avait dit de l'influence exercée sur lui par le Comité révolutionnaire, chacune de ses paroles était un mensonge. Il avait résidé à Nantes presque sans interruption pendant plus de trois mois ; il n'avait pas alimenté deux cent mille hommes; les femmes des accusés les avaient rejoints à Paris en dépit de tous les ordres donnés pour les empêcher de quitter Nantes, et le retard

(le la comparulioii n'était aiuuinement son fait.

Très satisfait d'avoir (Halé son mérite et vanté ses services, et en veine de bienveillance, il cita les noms d'un certain nombre d'accusés qui, avant de s'égarer dans le fédéralisme, n'avaient jamais, dit-il, dévié des principes révolutionnaires. (( Piielippes-Tronjolly, ajouta-t-il, n'est pas du nombre. » A ces mots Phelippes se leva. (< 11 faut, dit-il, que je sois bien changé, puisque le représentant Carrier ne me reconnaît plus ; je le prie de déclarer ce qu'il sait sur mon compte. » Carrier : « Je ne te croyais pas ici, je vais dire ce que je sais à ton égard. »

Carrier avait contre Phelippes des griefs nombreux, et c'était une maladresse de sa part de le laisser voir. Le grief le plus grave était l'envoi tout récent, à la Convention, d'un mémoire imprimé dans lequel l'ancien président du Tribunal révotionnaire de Nantes exposait, avec documents à l'appui , la série complète des excès, des exactions, et des crimes du Comité révolutionnaire, tolérés par le témoin durant son séjour à Nantes. Si ce n'est pour l'exécution sans jugement des cinquante et un prisonniers, à la lin de frimaire an II, dont Phelippes rapportait tous les détails, le représentant n'était pas, dans ce mémoire, pris à parti directement, mais il n'en était pas pour cela moins atteint.

La parole donnée a Phelippes, pour répondre à quelques légères accusations formulées par Carrier, l'ancien président en profita pour lui poser une série de questions sur les actes les plus criminels de sa mission à Nantes. Autant de questions de

Plie lippes, autant de dénégations pures et simples de Carrier, qu'il résuma en disant: « Je n'ai connu ni les noyades, ni les fusillades, et si j'eusse eu la moindre notion de ces horreurs, de ces actes de barbarie, ils n'eussent pas été mis à exécution. » La suite des débats, durant lesquels les témoins s'accusèrent réciproquement, ne laissait encore entrevoir qu'un coin du tableau des horreurs commises à Nantes; mais ce qu'on envoyait était abominable. Les quatre-vingt-quatorze furent acquittés, et Phelippes fut loué chaudement par son avocat, Tronçon-Ducoudray, pour avoir, étant accusateur public, provoqué l'arrestation à Nantes de cette bande de scélérats.

Tout sans doute n'était pas nouveau dans ces révélations. Beaucoup de ces faits atroces avaient été mentionnés comme simples faits divers dans les journaux du temps ; mais, publiés en pleine Terreur, à un moment oi^i on avait assez de peiiser à soi-même, sans s'occuper des autres, on les avait en partie oubliés. Reproduits avec des commentaires passionnés, ils étaient l'objet de tous les entretiens, et excitaient une indignation générale.

Le jour même de sa déposition. Carrier osa néanmoins prendre la parole aux Jacobins, pour se plaindre des « pamphlets dégoûtants » qui faisaient le procès à la Révolution du 31 mai, et à toutes les époques qui avaient affermi la République. Rappelant les services des représentants Montagnards : >( On veut, dit-il, leur demander compte de la mort des ennemis delà liberté, mais les patriotes sauront bien faire rendre compte à leurs accusateurs du

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saii^de plus d<' cinq cent mille palriotos versé par l'arisloci-atie'. »

V Orateur du peuple, le journal de Fréron, répondit : « A la séance du 25 IVuclidor, Méaulle a l'ait à la (Convention la proposition, appuyée par Collot d'ilerbois, de suspendre rexécution des jugements du Tribunal révolutionnair<', concernant les personnes incarcérées depuis le 9 thermidor. Quelles sont ces personnes? Fouquier-Tinville, Lebon, David, Héron, le Comité révolutionnaire de Nantes, c'est-à-dire la Compagnie des noyeurs organisée par Carrier, en un mot, tous les espions, tous les scélérats. Voilà les gens dont on veut suspendre le jugement. Autant vaudrait dire que l'on veut sauver Fouquier, Lebon, Carrier. « ïu as beau faire, Carrier, les clameurs du peuple t'appellent au tribunal, et un nuage de sang, s'élevantdu fond de la Loire, va crever sur ta tête. Déjà les quatre-vingtquatorze Nantais sont acquittés, et ton Comité d'assassins mis en jugement^. » Le nuage était formé, mais il n'était pas encore sur le point de crever; près de deux mois devaient s'écouler avant la condamnation de Carrier,

« Les continuateurs de Robespierre, — lisait-on dans le Messager du Soir, — les chevaliers de l'ordre de la guillotine, les amateurs de noyades, lesfoudroyeurs à la Lyonnaise, s'agitent singulièrement dans les sections. L'affaire des Nantais leur a porté un coup terrible dans l'opinion; cependant ils veulent se recréditer, se donner le mot d'ordre,

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