‹ J.-B. CarrierChapitre 144 sur 207 · CARRIER A L ORDRE DU JOUR · texte numérisé non relu

CARRIER A L ORDRE DU JOUR

voix pour VOUS dénoncer que pour l'accuser? Comptez-vous, parmi vos accusateurs, moins de veuves, moins d'orphelins que lui ? Il inventa, il est vrai, les bateaux h soupape, mais n'aviez-vous pas imaginé les conspirations des prisons? De quel droit le proclamez-vous le coupable par excellence ? Sans doute le bras de la justice va le frapper, mais en conclurez-vous que vous resterez impunis? Doitil être votre bouc émissaire? Est-il chargé de la solidarité de vos crimes? Mais je conçois mieux l'esprit qui vous anime tous; il n'est pas un de vous qui ne consentît à perdre tous les autres pour se sauver lui-même.»

Le Journal des Lois, du 28 vendémiaire, recommandait fort une brochure intitulée Lettre du sensible Carrier au bienfaisant Collot d'Herbois, avec cette épigraphe : u Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur. Se trouve à Nantes sur les bords de la Loire. » Il ajoutait : « Le pauvre Carrier est absolument à l'ordre du jour dans toute la République. Il n'est pas une brochure, un pamphlet où il ne soit question de lui. Tous les jours les colporteurs vocifèrent son nom dans les rues. L'Europe retentit de ses terribles exploits. Combien sa gloire doit lui peser ; sa célébrité le tue. Il est sombre, morne, pensif, hagard, pâle, défiguré; ses yeux sont fixes, sa bouche béante, ses muscles contractés. Ses glorieux amis lui conseillent de se brûler la cervelle. Ils seraient bien aises d'être débarrassés d'un homme qu'ils n'osent plus défendre, et qu'ils craignent de livrer. »

Dès les premières audiences du procès des membres du Comité révolutionnaire de Nantes,

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les révélations, faites au cours de celui des quatrevingt-quatorze, avaient été confirmées et aggravées. Un ancien membre du Conseil de la Commune de Nantes, qui suivait les débats comme témoin et comme curieux, et qui notait ses impressions, le D'" Laënnec^ écrivait le 27 vendémiaire an III (18 octobre 1794) : « Appelé le premier à déposer, mon interrogatoire a duré trois heures, devant une foule immense de spectateurs. J'ai dénoué le premier anneau de cette longue chaîne de malheurs et de crimes dont notre ville a été le théâtre. Jamais on ne vit étonnement semblable à celui des juges, des jurés et des auditeurs. L'impression de mon discours a été si profonde qu'il faisait, hier soir, l'objet de toutes les conversations. Les accusés n'ont pas essayé d'infirmer un seul mot de mon témoignage, et ils ont même fait l'éloge de ma probité et de mon patriotisme. Comme le front d'un honnête homme, qui développe avec calme les replis de la scélératesse, a d'empire sur des misérables que leurs remords accusent! »

Autre lettre du 28 vendémiaire : « Carrier n'est pas encore arrêté, mais il le sera bientôt. C'est un homme perdu. Il n'y a qu'une voix contre lui... Naux (René]'- vient d'être arrêté à l'audience. II

1. J'ai déjà fait usage, dans le Sans-CuloUe Goullin^ de cette intéressante correspondance du D' Guillaume Laennec, dont je dois la communication à l'obligeance de ses arrière-petitsenfànts.

2. Naux (René) dit l'aîné, ancien négociant armateur, membre de la compagnie Marat. Le prénom du membre du Comité révolutionnaire était Louis. Ce dernier était boisselier. On cita en leur faveur des traits d'humanité (Voir Bulletin du Tribunal révolutionnaire^ VI. 248).

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aura de la peine à se tirer d'ailaire. Je crois qu'aujourd'liui ou demain (juelques autres iront grossir la liste des accuses. C'est une déconfiture où il y a de quoi rire et pleurer. »

L'animosité du public, en se portant sur Carrier, profitait aux autres représentants compromis. Le bruit qui se faisait autour de son nom, jeté à tous les échos, empêchait d'entendre les voix qui les accusaient, de même que leurs crimes pâlissaient devant l'éclat des siens. Tous, cependant, n'appréciaient pas la situation de la même manière. 11 y en avait beaucoup qui, tout résignés qu'ils fussent à livrer au bourreau la tète de Carrier, comme ils en avaient, sans marchander, livré tant d'autres, qui, celles-là, honoraient vraiment la Convention, n'étaient pas sans inquiétude de voir, plus tard, quand on en aurait fini avec lui, se produire contre eux de pareilles exigences de l'opinion. De là, de temps en temps, quelques manifestations en sa faveur. Aussi peut-on affirmer que ce fut bien moins dansl'espoir de sauver un collègue, voué au sacrifice, que pour se sauvegarder elle-même, que la majorité décréta, comme nous le verrons bientôt, un véritable code de garanties en faveur de tous les députés dont la mise en accusation pourrait être demandée à l'avenir.

Si vive et si profonde avait été la sensation produite par les dires des premiers témoins entendus au procès du Comité de Nantes, que personne ne doutait qu'une demande de mise en accusation de Carrier ne tarderait pas à se produire. Sans plus attendre, dès le 1'^' brumaire (22 octobre 1794), Goullin, l'un des principaux accusés, avait, dans

une déclaration transmise à la Convention par le Tribunal, impérieusement demandé que Carrier comparût et vînt justifier des agents qui n'avaient fait que lui obéira

Le public était de l'avis de Goullin. u Le peuple, lisons-nous dans un rapport de police reproduit dans le livre de Schmidt, demande avec instance l'arrestation de Carrier, et sa tradition au Tribunal révolutionnaire. 11 y a des gens qui accusent le Tribunal de modérantisme, et vont môme jusqu'à dire que la Convention est trop lente pour prendre un parti dans une affaire aussi évidente. » (Rapport du 3 brumaire.) L'étonnement du peuple de ce que Carrier n'est pas traduit au Tribunal révolutionnaire augmente de plus en plus... Les malveillants ne manquent pas de protiter de ce procès et des nouvelles du jour, pour se glisser dans les groupes, afin d'y semer la défiance et la défaveur sur la Convention. (Rapport du 5 brumaire.)

(( J'ai su hier, écrivait de Paris le D'" Laënnec, (l^''brumaire)que Minée, Lecoq, O'SuUivan étaient arrivés, et que le petit Renard se dandinait lui aussi le long du chemin, la queue entre les jambes. C'est un plaisant spectacle que celui des figures et grimaces que font tous ces compères-là, depuis la mésaventure de René Naux, de témoin devenu accusé. Ce procès fera époque dans l'histoire de la Révolution. On dirait que c'est pour cette raison qu'on y apporte tant de précautions.

« La séance d'aujourd'hui (3 brumaire) a été assez piquante par Tarrestation de cinq Marats :

1. Voir cette déclaration, Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire^ V, 380.

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