‹ J.-B. CarrierChapitre 185 sur 207 · Réimpression du Moniteur, XII · texte numérisé non relu

Réimpression du Moniteur, XII

odieux que les crimes qui en étaient l'objet, c'est le jugement que le Tribunal a rendu. Ce que j'ai à en dire ici en expliquera en partie les causes. Quelques-unes resteront longtemps secrètes, comme tout ce qui tient à l'intrigue ; mais j'avertis d'avance le public que les juges, comme une partie des jurés, sont étrangers à ce mystère honteux. »

Quelles sont les causes véritables auxquelles Tronson-Ducoudray faisait allusion ? Un siècle s'est écoulé, et personne ne les a encore révélées. L'avocat de Proust exposait ensuite comment Real avait intéressé le Tribunal à ses clients, en prétendant que leur condamnation serait pour le parti fédéraliste un triomphe humiliant auquel aucun républicain ne pouvait consentir ; mais cette cause secondaire de l'acquittement était connue de tous. De quelle intrigue mystérieuse entendait-il parler?

Il se peut que Topino-Lebrun, l'un des jurés de l'affaire, et l'un de ceux qui avaient condamné successivement les Girondins et les Dantonistes, ait entraîné à Tindulgence quelques-uns de ses collègues. Certains journaux du temps l'ont prétendu et aussi Beauchamp,dansla/^ïo^r<2/;Az(? universelle deMichaud^ Telle n'est point, à mon sens, la véritable cause de l'acquittement. Je l'ai déjà dit, je ne crois pas à l'indépendance de pareils jurés. Le mystère honteux ne serait-il pas tout simplement

1. V° Topino-Lebrun. Topino-Lebrun était un artiste de mérite qui avait été entraîné, par David son maître, à tous les excès révolutionnaires. Impliqué injustement dans la conspiration d Arena contre le premier consul, il fut condamné et exécuté en 1801.

LES a(;quitti':s 431

iiiio pression exercée sur le jury [)cii' le Comilc'' de Sùrelé générale qui aurait pensé que trois ou quatre condamnations suffiraient à satisfaire les honnêtes gens, et, ([u'un plus grand nombre inquiéterait les terroristes de la (k)nvention? A la vérité, les honnêtes gens s'indigneraient; mais une manifestation de mécontentement contre le jugement par l'Assemblée les calmerait. La poli tique est un jeu 011 il n'est pas défendu d'être habile.

Imprévu ou combinaison, ce qui est bien certain, c'est que l'opinion mécontente fut retournée par le décret ordonnant le renvoi des acquittés devant un autre tribunal, où, d'ailleurs, ils ne comparurent jamais. On lit dans les rapports de police : « L'allégresse s'est manifestée avec transport en apprenant les mesures prises par la Convention relativement aux Nantais acquittés par le Tribunal. » (29 frimaire.) « Hier, dans plusieurs cafés, le public buvait à la santé de la Convention. Soutes, homme de lettres qui avait défendu Goullin, a été chassé d'un café pour ce seul motif. » (20 frimaire.) L'incident eut même une suite qui montre que ce n'étaient pas les habitués d'un seul café qui honnissaient les amis de Goullin. Le Joifrnal des Lois dut publier les lettres de plusieurs homonymes de Soutes, qui donnaient chacun leur prénom et leur adresse, et déclaraient qu'ils n'étaient point le Soulès qui avait été chassé d'un café pour ses mauvais propos.

« L'indignation publique, disaitlemêmejournal, ne cesse de se manifester contre le jugement inconcevable qui a absous de tels monstres ; aussi, bénie soit la Convention qui vient de justitier

encore la confiance nationale dont elle est investie, en les faisant arrêtera »

Plusieurs furent capturés ; les autres se constituèrent eux-mêmes prisonniers; deux jours après le jugement tous étaient sous les verrous, sauf Forget qui se cacha et qui réussit à se faire oublier.

A Nantes, « rallégresse» n'avait pas été moindre qu'à Paris à la nouvelle que les acquittés avaient été de nouveau emprisonnés. Une adresse signée par de nombreux habitants fut apportée à Paris par une députation qui fut admise, le 30 nivôse (19 janvier 1795), à en donner lecture à la barre de la Convention. Cette adresse, qui remplit deux colonnes du Moniteifr^ se ierïïimn'd ainsi : « Il faut que les ministres de la mort, qui ont exercé si longtemps leurs sanglantes fonctions à Nantes, reparaissent devant les Tribunaux 2. »

Le rapport du Comité de Législation se fit attendre longtemps, et ne fut discuté que dans les premiers jours de tloréal (avril 1795). Il fut décrété, à la suite de ce rappoi't, que les (( individus du Comité révolutionnaire de Nantes, acquittés par le Tribunal révolutionnaire de Paris, étaient renvoyés par-devant le Tribunal du district d'Angers, pour y être jugés sur les délits ordinaires^ ». Par cette décision, la Convention s'éri-

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