Journal de la Montagne, n" 13, p
3. Journal des Lois, de Galetti, numéro du 10 brumaire an III. — Ce n'était pas la première fois que le bourg des Ponts-de-Gé était le théâtre de noyades. En 1570, l'armée royale, rentrant de sa campagne du Midi, y passa, traînant à sa suite une telle horde de prostituées qu'après force avis publiés le commandant Strozzi en rassembla huit cents qu'il fit jeter du pont dans l'eau, et noyer sans pitié (Célestin Port, Dictionnaire de Maine-et- Loire, Y" Ponts-de-Gé et Brantôme, Discours LXXXVI, art. 1°', Timoléon de Gossé).
NOYADES DU HOUFFAY ET DES PRKTHES d'aNGERS 129
vrage, Saumur prndanl la lirvoiulinn, page 289. L'autinii' l'ait observoi'((He les mots soulignés le sont dans l'original. « Je t'annonce (|irenvironrA^/A/; 7niile prisonniers^ catholiques, qui étaient ici détenus, et que, de concert avec le citoyen Francastel, nous faisions évacuer, ont péri. Une partie de ces messieui's se sont révoltés contre la garde, qui en a fait justice. Le reste, en passant sur le Pont-de-Cé, deux arches se sont écroulées, et ils sont malheureusement tombés dans la Loire, où ils se sont noyés. Us avaient malheureusement les pieds et les mains liés. Vive la République ! »
De ces témoignages, n'est-on pas amené à conclure que les noyades de Nantes ne furent que la continuation de celles d'Angers et des Ponts-de-Cé, ainsi que Carrier lui-même l'a prétendu ^ ?
Celle des cinquante-trois prêtres avait été une exécutioninspirée par leur arrivée inattendue. Victimes prédestinées au martyre par leur caractère, ces héros du devoir étaient venus à point pour une nouvelle expérience du procédé, et pas un seul n'avait échappé. Le succès de ce moyen de destruction encouragea Carrier. Le iprojet delà, grande mesure, destinée à débarrasser le BoutTay des complices de la prétendue conspiration découverte dans cette prison, pour avoir été retardé, n'avait point été abandonné. Dans la nuit du 24 au 25 frimaire (14-15 décembre), les membres de la Compagnie Marat, dirigés parGoullin, obtinrent laremise de cent vingt-neut prisonniers, au moyen
1. Compte rendu du ijrocès {Réimpression du Mo7ii/eur, XXII, 779).
d'un ordre signé de plusieurs membres du Comité révolutionnaire, portant qu'il s'agissait de les déporter à Belle-Ile, et ils les conduisirent dans un bateau qu'ils coulèrent peu après. Le gardien de la prison, ayant pris la précaution de se faire donner une décharge des prisonniers, les bourreaux en conclurent que les extractions de détenus, des prisons oii ils étaient régulièrement écroués, pouvaient amener des difficultés à cause des traces qu'elles laissaient. Aussi il ne paraît point que cet enlèvement ait été renouvelé au Bouffay, ni dans aucune des autres prisons régulièrement tenues. Ce n'est pas qu'aucun des détenus de ces prisons n'ait été noyé plus tard, — ilseraitfaciled'en citer plusieurs, — mais ils avaient été auparavant, sous un prétexte quelconque, transférés à l'Entrepôt où Lamberty et ses agents avaient pleine et entière autorité sur les entrées et les sorties.
CllAlMTKE X LES TALENTS ADMINLSTRATIFS DE CARUIEU
Lesprétentions de Carrier à la science militaire et Texpéflition de Noirnioutier. — Son insistance auprès du Comité de Salut public pour la mise en jugement et la prompte exécution de Baco et autres fédéralistes emprisonnés à Paris. — Sa lettre au général Haxo pour lui ordonner l'incendie des édifices et l'extermination des habitants des campagnes. — Taxes sur les riches. — Destitution et réclusion du ])ayeur de Lamarre. — Les taxes révolutionnaires et le trésor public. — Le dîner sur la galiote. — Le général Hector Legros. — La probité et les talents administratifs de Carrier selon Michelet. — Prétendus services de Carrier pour les approvisionnements, les chaussures, les vêtements de l'armée, et la défense de (iranville. — Soldat accueilli favorablement par la Société populaire. — Violences du représentant à la tribune de la Société. — Suspension temporaire des séances.
La noyade duBouffay, où l'on rencontre l'action commune du Comité révolutionnaire et de Carrier, avait donné l'élan aux grandes mesures. Dans les prochains chapitres, nous verrons se succéder, presque sans interruption, durant plusieurs semaines, les exécutions en masse de prisonniers. Mais, avant de raconter celles qui ont ensanglanté les derniers] ours de frimaire (15-20 décembre 1793), la date même des faits fournit l'occasion d'étudier la nature et le caractère des relations de Carrier avec le Comité de Salut public, avec les patriotes de Nantes et avec les généraux.
Comme la plupart des représentants délégués près des armées, il croyait volontiers que tous les sans-culottes avaient la science infuse, et qu'un
membre de la Convention, le sabre au côté et le panache tricolore au chapeau, pouvait en remontrer aux officiers les plus expérimentés. Il s'était attribué Fidée de reconquérir Noirmoutier, et n'aurait pas été fâché de faire croire qu'il dirigeait les détails de cette expédition.
Il écrivait de Nantes, le 21 frimaire (Il décembre), au Comité de Salut public.
(( Ma dernière lettre, chers collègues, a dû vous apprendre qu'il y a déjà quelque temps que j'ai levé la suspension de l'expédition de Noirmoutier que j'avais provoquée moi-même le premier. Depuis cette époque, nous avons pris Beauvoir et Bouin, et nous venons encore de battre à Légéles brigands échappés de cette île. Commandés par Charette, ils se sont jetés dans la foret de Grand'- Lande et dans les bois environnants. Le général Haxo a fait fortifier le poste de Légé, et il a marché sur-le-champ, avecDutruy, sur Noirmoutier. J'attends des nouvelles à tout instant de la prise de ce dernier refuge des brigands. Ne concevez nulle inquiétude sur la défense de Nantes. Levasseur, qui a resté ici deux jours, vous en rendra compte. La garnison est faible en ce moment parce qu'elle occupe plusieurs postes importants; mais les bri- 2:ands se trouvent loin de ses murs. Il vaut bien mieux qu'elle garde des postes à portée de battre les rassemblements partiels des brigands que de rester oisive dans Nantes, surtout quand elle peut se porter facilement de ces postes sur cette place. Au surplus, trois mille hommes des troupes commandées par Haxo, servant à entretenir sa communication avec Nantes, et à faire face aux bri-
LES TALENTS ADMINTSTR ATFFS DE CARRIER 133
gaiuls aux ordres de (Hiarotte, pcuvenl s'y repli(»r (riiii moment à l'autre. Nantes est môme imprenable du coté de la rive gauche de la Loire. Au reste, vous voyez quemes riiesures s'accordent parfaitement avec les vôtres; je ne lais que les devancer. Je suis aussi intéressé (jue vous à la prompte extermination des brigands, je crois que vous pouvez, que vous devez même compter sur moi. J'entende, otri, f entends aujourd'hui le métier de la guerre. Je suis sur les li(^ux, restez donc tranquilles et laissez-moi faire. Aussitôt que la nouvelle de la prise de Noirmoutier me sera pai'venue, j'enverrai immédiatement un ordre impératif, aux généraux Dutruy et Haxo, de mettre à mort^ dans toas les pays insurgés^ tons les individus de tout sexe qui s g trouveront indistinctement, et d'achever de tout incendier, car il est bon que vous sachiez que ce sont les femmes, qui, avec les prêtres, ont fomenté et soutenu la guerre de la Vendée ; que ce sont elles qui ont fait fusiller nos malheureux prisonniers, qui en ont égorgé beaucoup, qui combattent avec les brigands, et qui tuent impitoyablement nos volontaires quand elles en rencontrent quelques-uns détachés dans les villages. C'est une engeance proscrite, ainsi que tous les paysans, car il n'en est pas un seul qui n'ait porté les armes contre la République, dont il faut absolument purger le sol^.. »
Les intérêts de la guerre ne lui font pas perdre de vue la punition des contre-révolutionnaires. Il répète que les prêtres d'Angers ont péri dans la
1. Baguenier et Désormeaux, DocameuLs sur Noiniioutier, p. 16. et Recueil des actes du Comité' de Salut public, IX, 331.
Loii'e. Il s'inquinte des cent trente citoyens de Nantes qu'il a envoyés à Angers et regrette de n'avoir pas sur eux des nouvelles aussi positives que celles qu'il a fait parvenir sur les prêtres, ce qui revient à dire qu'on ne l'a pas encore instruit de leur mort. Mais ce qui l'obsède surtout, c'est la crainte de voir échapper au supplice tous ceux qu'il regarde comme des ennemis de la République. « Je recomaiande, dit-il dans cette lettre, très expressément, à la vengeance nationale, les scélérats et contre-révolutionnaires Beysser, Baco, Beaufrauchet et Letourneux. Les têtes de ces quatre coquins ne cicatriseront jamais les plaies profondes qu'ils ont faites à leur patrie. Il serait à désirer, il faut même que le Tribunal révolutionnaire les condamne tous quatre promptement à la mort et renvoie leur exécution à Nantes. Elle serait inutile à Paris; elle produira le plus grand bien à Nantes. Envoyez-nous, tandis que j'y suis, ces quatre grands conspirateurs, et je vous réponds de faire bientôt tomber leurs tètes... Montant, ancien capitaine de canonniers à Rennes, qui commandait l'artillerie dans la force départementale, à Vernon, doit subir le même sort, mais, si vous voulez le lui assurer, envoyez-le-moi à Nantes, après l'avoir fait condamner. Je l'enverrai faire exécuter à Rennes i. »
Deux jours après, escomptant déjà la prise de Noirmoutier, il écrivait au général Haxo la fameuse lettre qui figura parmi les pièces à conviction de son procès, et dont il justifia le contenu en fai-