C/iau.i au peuple français, p
chistes, d'agitateurs du peuple, parce qu'ils se montraient les amis chauds de l'égalité ^ »
« 11 existe à Nantes, écrivait Philippeaux, au mois de septembre 1793, deux Sociétés patriotiques. Tune composée de vrais sans-cn lottes, francs et vigoureux républicains, dont je n'ai que du bien à dire, l'autre où l'esprit public n'est pas à la même hauteur '. »
A la Société des Sans-Culottes, où se trouvaient réunis tous les démagogues en quête de places, régnaient deux hommes très supérieurs aux antres membres par leur intelligence, et qui s'appelaient Chanx et Goullin. Le premier avait été commerçant et avait fait banqueroute; le second était un créole ruiné, léger, paresseux, ami du plaisir, et n'ayant, pour faii'e figure dans le monde, d'autre ressource que le jeu. Il excellait au tric-trac ; mais ce genre d'habileté ne l'avait rendu célèbre que dans les cafés, et, plein de confiance en ses talents, il aspirait à plus ample renommée.
A ces deux ambitieux également dépourvus de scrupules et de convictions, tous les moyens étaient bons pour se pousser dans le monde. La mésestime publique leur pesait autant que la pauvreté, et ils ne pouvaient pardonner à personne d'être riche et considéré. De pareils hommes deviennent
■1. Compte rendu au Dislricl par les memhi'es du Comité révolutionnaire de Nantes, fin nivôse an II, p. 3.
2. Rapport de Philippeaux, inséré dans le Défenseur de la Vérité du 28 septembre, 1193, p. 644. Cette rivalité des deux Sociétés est exposée dans une longue adresse de Vincent-la-Montagne à la Convention, dont lecture fut donnée à la Convention, le 2.i ûoréal an II (Réimpression du Moniteur, XX, 473, et p. 12 et 14 de la brocliure petit in-4", imprimée, à Nantes, chez Brun aîné).
des fléaux quand le malheur des temps les élève et les rend tout-puissants.
L'influence et Fautorité leur étaient échues de la façon la plus facile a expliquer. Les représentants en mission n'avaient pas des intelligences illimitées comme leurs pouvoirs. Quand ils arrivaient dans un pays où ils ne connaissaient personne, ils s'enquéraient, auprès des membres influents et bien pensants des Sociétés populaires, de tout ce qu'ils avaient int('rèt à savoir : état des esprits, ressources matérielles, fonctionnaires bons à destituer, patriotes disponibles pour les emplois vacants. Chaux et Goullin leur avaient été naturellement désignés comme des hommes eh qui ils pouvaient avoir toute confiance, et ils étaient devenus les secrétaires attitrés de Gillet et de Philippeaux. Dans cette situation, il n'était pas besoin d'avoir autant d'esprit qu'ils en avaient pour arriver bien vite à imposer à Ciillet et à Philippeaux leurs propres idées sur les hommes et les choses. Ruelle, Méaulle, Cavaignac, arrivés à Nantes un peu plus tard que Gillet et Philippeaux, et par conséquent plus dépaysés encore, ne purent qu'emboîter le pas derrière leurs deux collègues.
Quel rêve et quelle aubaine, pour des aventuriers comme Chaux et Goullin, d'avoir à leurs pieds une ville tout entière et surtout les (triches égoïstes ') qui les méprisaient naguère! Avec un merveilleux instinct, ils devinèrent que, en présence des représentants, les administrations départementale et municipale ne pouvaient jouer qu'un rôle secondaire, et que le Comité révolutionnaire, auquel ressortirait toute la police de la Ville, par
l'application de la loi des suspects, ne tarderait pas a devenir, par la force des choses, l'autorité prépondérante. Pour plus de sûreté, néanmoins, et d'accord avec un petit marchand nommé Forg'et, comme eux ruiné, mais orateur écouté à la Société populaire, et geôlier de la grande prison des Saintes-Glaires, ils prohtèrent delà loi du 27 août, qui ordonnait le renouvellement des administrateurs fédéralistes, pour faire entrer au Département et à la Municipalit(' des hommes aussi faihles que nuls, en même temps qu'ils se faisaient nommer eux-mêmes membres du Comité révolutionnaire. Il est parfois aussi diflicile de prophétiser sur le passé que sur l'avenir, et de dire ce qui serait arrivé en l'absence de telle circonstance donnée; mais rien n'interdit de supposer que la ville de Nantes n'eût point connu toutes les horreurs qui l'ont affligée, si les administrations n'avaient pas été composées d'êtres pusillanimes comme Minée, président du Département, incapables et grossiers, comme Renard élevé à la mairie. Carrier n'était ni résolu, ni réfléchi, et brave encore bien moins. Il allait à l'aventure, et cédait plus à ses instincts de bête fauve qu'il ne raisonnait son rôle d'exterminateur. Les hommes ainsi faits sont peut-être ceux qui se laissent le plus aisément déconcerter par les obstacles. Je n'ai vu nulle part qu'il ait tenu rigueur au général Boivin, pour avoir refusé de faire fusiller trois cents habitants de Nantes portés sur une liste arrêtée par le Comité révolutionnaire, et le jour où l'oflicier municipal Champenois, qui n'était point un élu du peuple, et tenait simplement ses fonctions de Kuelle et de Gillet,
releva avec énergie un outrage personnel de Carrier, celui-ci lui offrit son amitié.
Dans la matinée du 10 octobre, Pliili])i>eaux et Méaulle avaient renouvelé l'administration du Département. Gillet et Ruelle avaient, le même jour, renouvelé la Municipalité et, le lendemain, ils avaient installé le nouveau Comité révolutionnaire.
Aussi Carrier pourra-t-il écrire avec raison, plus tard : « Presque tous les témoins déclarent que Je Comité révolutionnaire a répandu la terreur dès l'instant de sa formation, et qu'il l'a maintenue jusqu'à sa dissolution. Or ce n'est pas moi qui ai formé ce Comité. Je ne suis entré à Nantes qu'un mois (exactement dix jours) après sa formation, et j'ai quitté cette commune quatre ou cinq mois avant sa dissolution'. »
En usant simplement de la loi des suspects, le Comité révolutionnaire avait tous les habitants de la ville de Nantes à sa discrétion, puisqu'il pouvait faire emprisonner tous ceux qu'il lui plairait de désigner; mais la tyrannie est ombrageuse, et, si elle ne se soucie guère des malédictions de chacune de ses victimes, il lui importe que ces malédictions ne se propagent pas dans des lieux où elles pourraient rencontrer des échos plus ou moins reteiitissants, et former ainsi cette puissance qu'on appelle l'opinion publique. Un arrêté des représentants, enregistré par le Comité révolutionnaire au procès-verbal de sa seconde séance, ordonna la fermeture du Club de la Hall(% et l'un des membres de ce Comité, Louis Naux, fut chargé
1. Suite du rappoii de Carrier, représentant du peuple, sur sa >nission dans la Vendée, p. S.
de l'exécuter. La même décision fut prise, le lendemain, à l'égard de toutes les Chambres littéraires ^
Il suffit de nommer la Compagnie Marat pour évoquer les plus cruels souvenirs tle ce temps-là. Dans sa séance du 14 octobre (23 vendémiaire) le Comité révolutionnaire, arguant de son impuissance à faire exécuter par les commissaires de police toutes les arrestations qu'il se proposait d'ordonner, prenait un arrêté ainsi conçu : « Les citoyens Chaux et Goullin se rendront de suite chez les représentants, à l'etlet de se concerter avec eux sur ce qu'il est permis de faire dans la circonstance, soit par la création d'une compagnie attachée au Comité, soit de toute autre manière'. »
Ainsi, une semaine avant l'arrivée de Carrier, le Comité révolutionnaire était composé de terroristes, les administrations d'amis complaisants de ces terroristes, et les républicains, qui avaient conservé quelques notions de la justice, étaient réduits à l'impuissance d'élever la moindre plainte. Carrier avait tout ce qu'il pouvait souhaiter pour se livrer à l'aise à l'assouvissement de sa haine du parti modéré : une autorité sans bornes, des conseillers avisés, capables de tout, animés des mêmes passions que lui, et des victimes à son choix, parmi les riclies de la ville, et parmi les vaincus de l'armée royaliste, qui commeucèrent à affluer à Nantes à la lin d'octobre 1793.
1. Procès-verbal du Comité révoLuUonnuire, 12 et 13 octobre 1793. Le mobilier du Club, qui valait plu.s de vingt mille livres, fut peu après volé et dispersé [Pièces remises à la Commission des Vingt el Un, p. 16).
2. Procès-verbal du Comité, ï° 3. — Voir aussi : la Compac/nie Marat et autres auxiliaires du Comité révolutionnaire de Nantes, par A. Lallié {Revue de VOuest, juillet 1891}.