Journal des Lois, du 7 frimaire an III
Parmi ceux qui ne se contentèrent pas d'une simple affirmation, et qui la motivèrent, vingt-cinq environ incriminèrent le fail des noyades; une dizaine, les deux exécutions sans jugement. Il s'en trouva presque autant, et notamment Romme, Cambon, Lequinio, pour lui faire un crime capital d'avoir attenté à la puissance souveraine du peuple en empiétant sur l'autorité de Tréhouarl; Patrin, député de Rhône-et-Loire, et (Couturier de la Moselle, prétendirent môme que, de tous les crimes de Carrier, celui-là était de beaucoup le plus grave. Comme dans les Animaux malades de la peste ^ rien que la mort n'était capable d'expier un tel forfait. Or il y avait plus d'un an, et personne n'y pensait plus, que ce conflit s'était produit, et que le Comité de Salut public, loin de soutenir Tréhouart, avait donné raison à Carrier. D'autres conflits semblables avaient été apaisés sans donner lieu à la moindre accusation, et celui qui avait éclaté entre Bourbotte, Choudieu d'une part, et Goupilleau de Fontenay etBourdonde l'Oise d'autre part, avait eu un retentissement bien autrement considérable. Goupilleau de Fontenay et Bourdon avaient destitué, presque sur le champ de bataille, à la fin d'août 1793, le général Rossignol, et l'affaire s'était terminée simplement par la réintégration de Rossignol dans son grade et le rappel pur et simple des représentants qui l'avaient destituée
Sept ou huit joignirent h leur réponse affirmative le reproche d'avoir travaillé méchamment à discréditer, par ses cruautés, le Gouvernement ré-
1. Vie vériluble du citoyen Rossignol, publiée par V. Barrucand, in-18. Paris, Pion, 1896, p. 206 et suiv.
publicain. Jullien de la Drôme récita une petite réclame en faveur de son jeune fils Marc-Antoine, le sauveur de la ville de Nantes. La déclaration la plus fausse et la plus hypocrite fut celle de Clauzel de FAriège. Il accusa Carrier d'avoir prétendu associer faussement la Convention à ses crimes, alors qu'ils avaient, osa-t-il dire, excité sur ses bancs une horreur unanime, et que des lois, sages et tutélaires, avaient pourvu à la sûreté des femmes et des enfants de la Vendée. Trois ou quatre volants exprimèrent le désir que Carrier fût traduit devant une section du Tribunal révolutionnaire différente de celle qui jugeait le Comité révolutionnaire de Nantes. Cette demande était fondée, et aurait été accueillie par une Assemblée moins désireuse d'en finir avec Carrier. Lecointre, toujours très animé contre les anciens Comités, résuma en quelques mots toute la morale de laffaire de Carrier : « Si Carrier, dit-il, est responsable de ses premiers crimes, les Comités, qui avaient autorité sur lui, et qui les avaient connus, auraient dû, en le rappelant, l'empêcher de commettre les autres ^ ».
Le décret portant accusation fut remis, vers deux heures du matin, au citoyen Laffond, adjudant de la section de la Cité, pour être communiqué à Carrier, à son domicile, rue d'Argenteuil. A la suite de la lecture qui lui en fut donnée, le représentant essaya de se brûler la cervelle, et il en fut
1. Tous ces détails sont empruntés au Moniteur des 5, 6 et 7 frimaire an 111. Le discours de Carrier, prononcé à la séance du soir du 111 frimaire fut imprimé à Paris, de même que Tappel nominal (Biblioth. de Nantes, n* 50636).
empêché. « Jamais, dil-ii à Lattond, les patriotes ne te pardonneront de t'ètre opposé à mon suicide. » Sur la route de la prison, — on le conduisit au Piessis, — il fut plus calme et pria Laffond de lui faire parvenir son traitement de député. A la prison, il demanda une chambre aérée, parce qu'accoutumé aux climats montagneux, le grand air lui était plus nécessaire qu'à 'tout autre ^
« Toute l'attention des citoyens, porte un rapport de police en date du 4 frimaire, était fixée hier sur Carrier. Chacun attendait avec impatience la décision de la Convention... Le public n'a pu s'empêcher de manifester sa joie, au moment où l'accusation a été décidée, par de vifs applaudissements, qui ont été réitérés jusqu'à trois fois^. »
Cette longue procédure n'avait eu pour résultat que l'autorisation de mettre Carrier en jugement; mais Tunanimité avec laquelle elle avait été accordée était pour lui un préjugé fâcheux du verdict des jurés appelés à se prononcer sur son sort.
1. Courrier universel ou l'Echo de Paris^ in-4*, numéro du 6 frimaire an III. Le Moniteur du 14 frimaire {Réimpression, XXII, 646) donne le texte du procès-verbal de Tarrestation.