CHAPITRE XXV
CARRIEH Ar TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
L'acte d'ncnisalion. — Grief de la lettre au général Haxo ajouté.
— Carrier injustement accusé du massacre du château d'Aux. — Motifs de l'acte d'accusation par Dupuis. — Carrier royaliste.
— Les royalistes, auteurs et complices de la Terreur selon Blanchard, Lockroy et la revue le Censeur. — Marat royaliste.
— Entrée de (^arrierau Tribunal révolutionnaire. — Lademande de récusation de plusieurs jurés. — Rejet de celte demande. — Recours à la Convention. — Difficultés de Carrier pour obtenir un défenseur. — Déposition de David-Vaugeois.— Ûistoire sommaire de la Commission militaire du Mans. — Déposition d'Affilé et de Richard sur les noyades. — Déclaration de Carrier sur l'amnistie Levasseur. — Bignon et Lalouet. — Réponse de Carrier à propos des fusillades et de la lettre à Haxo. — Les témoins Thomas, Phelippes, Robin. — Accusations réciproques de Carrier etdeGoullin. — Déposition de Laënnec. — Demande de Carrier de faire entendre des témoins à décharge repoussée.
— Chaux, Forget, Gicqueau. — Dénégations de Carrier. — Appel de Goullin à sa franchise. — Représentation des ordres originaux donnés à Phelippes. — Jullien, Vergne, d'Aubigny.
Le décret d'accusation voté, la Convention n'en avait pas encore fini avec Carrier; il lui incombait, d après la procédure, de préciser les faits dont Carrier aurait à répondre devant le Tribunal.
Le 5 frimaire (25 novembre), Guérin, l'un des membres de la Commission des Vingt et un, donna, au nom de cette Commission, lecture d'un projet d'acte d'accusation.
Les faits reprochés étaient : 1* les deux ordres à Phelippes d'exécuter sans jugement cinquante et
un brigands ; 2'' Tordre h une Commission de fusiller des gens de la campagne, dont les uns n'avaient jamais pris les armes, et les autres, depuis plus de deux mois, étaient demeurés tranquilles et avaient cultivé leurs terres; 3° les noyades et fusillades d'hommes, de femmes et d'enfants exécutées à Nantes ; 4° les pouvoirs illimités donnés à Lamberty, qui avaient permis à celui-ci de noyer des prêtres et autres personnes et de pratiquer ce genre spécial de noyades dit mariage républicain, qui consistait à lier nus ensemble un jeune homme et une jeune lille et à les jeter à Teau ; 5° la défense d'obéir au représentant Tréhouart; ô° les pouvoirs trop étendus donnés à la Compagnie Marat. Deux autres chefs d'accusation, moins graves, étaient aussi énoncés distinctement, bien qu'ils fussent implicitement compris dans ceux qui viennent d'être transcrits.
Ce projet fut adopté presque sans discussion. Sur la demande de Lofficial, on ajouta le grief d'avoir écrit au général Haxo que l'intention de la Convention était de faire exterminer tous les habitants de la Vendée et d'en incendier toutes les habitations. Sans doute, Carrier avait fait preuve d'une certaine naïveté en écrivant cette lettre; mais les membres de la Convention, qui lui faisaient rétroactivement un reproche de l'avoir écrite, avaient la mémoire courte de prétendre qu'elle avait pu contribuer à provoquer des incendies et des égorgements. Avant, comme après cette lettre, l'incendie et le massacre avaient été la pratique
1. Moniteur du 8 frimaire an II (Réimpression, XXII, 602 et 604).
ordinaire des généraux commandant en Vendée sous la direction des représentants Francastel, Turreau, Bourbotte et autres.
Personne ne signala que cet acte d'accusation contenait un fait très injustement imputé à Carrier : Tordre donné à une Commission militaire de fusiller des gens de la campagne dont les uns n'avaient jamais pris les armes, et dont les autres cultivaient en paix leurs champs depuis deux mois. Il est de toute évidence que la mission donnée à cette Commission militaire concernait la saisie et la fusillade de deux cents habitants delà commune de Bouguenais, qui avaient eu lieu les 13 et 14 germinal (2 et 3 avril 1794), plus de six semaines après le retour de Carrier h la Convention. Une lettre, signée Romagné, et adressée à la Commission des Vingt et un, avait été Torigine de cette erreur. Il y avait pourtant sur les bancs de la Convention, puisqu'il avait voté deux jours auparavant pour la mise en accusation, un député qui aurait pu, d'un seul mot, rétablir la vérité, c'était Garrau de la Gironde, le signataire de l'ordre qui avait été la cause de ce massacre. Garrau se garda bien d'ouvrir la bouche, et ce paragraphe continua de figurer fort indûment au n° 2 de l'acte d'accusation'^.
Le décret de réorganisation du Tribunal révolutionnaire du 23 thermidor an II avait, par une
1. Voir les arrêtés divers cités au chapitre xii, et un arrêté du Comité de Salut public du 13 brumaire an II {Recueil des actes du Comité, VIII, 199).
2. La Commune de Bouguenais el la garnison du château d'Aux par A. Lallié {Revue de Bretagne et de Vendée^ 1882). — Pièces remises à la Commission des V ingt et Un^ p. 63,
disposition additionnelle insérée sur la demande de Bourdon de l'Oise S imposé aux juges Tobligalion de consulter les jurés sur Tintention criminelle et contre-révolutionnaire des accusés, matériellement convaincus d'un fait délictueux; et la réponse négative du jury, sur l'intention contrerévolutionnaire, équivalait à une déclaration de non-culpabilité. Ainsi, un texte précis avait donné force de loi à cette opinion étrange, pour ne rien dire de plus, et néanmoins courante sur les bancs de la Convention, que tous les actes qui avaient eu pour but de servir la Révolution étaient légitimes et innocents, quelles que fussent leur nature et leur criminalité selon le droit pénal ordinaire. C'est h cette manière d'apprécier les actes les plus odieux qu'un certain nombre de scélérats, traduits en justice, durent leur impunité. Nous en verrons plus loin un exemple frappant dans le jugement des complices de Carrier.
Si fragile que fût pour Carrier cet le planche de salut en présence du dessein manifeste de ses collègues de le sacrifier, l'un deux s'employa à la lui enlever. Dupuis, député de Seine-et-Oise, qui avait traversé assez honnêtement les événements de la Révolution, bien que, par son ouvrage surf Origine des cultes^ il ait conquis l'une des premières places dans la secte des athées, publia, peu de jours après le renvoi de Carrier devant le Tribunal révolutionnaire, une brochure de 36 pages in-8*, intitulée if o/e/s de Vacte d'accusation contre Carrier'^.