CHAPITRE XXVI
uite du procès. — Le général Turreau. — Vilmain. — Affirmation de Carrier de la complète connaissance des fusillades par la Convention. — Maladresse du système de défense de Carrier.
— Son changement d'attitude. — Il se plaint d'être seul incriminé d'excès qui ont été approuvés par le Comité de Salut public, et qui ressemblent à ceux des autres représentants en mission. — Noyade de Chàteau-Gontbier. — Témoignages insignifiants de plusieurs de ses collègues. — Influences néfastes exercées à Nantes sur Carrier. — Il reconnaît enfin sa propre responsabilité, et s'excuse d'avoir accusé des subalternes. — Son refus de répondre à la sommation de Real de produire la preuve écrite d'ordres supérieurs. — Clôture des débats. — Principaux défenseurs des accusés. — Plaidoiries de Tronson-Ducoudray et de Villenave. — Le fédéralisme selon Real. — Dernières paroles de Carrier. — Le jugement; les faits constants et l'intention. — Condamnation de Carrier, de Pinart et de Grandmaison. — Acquittement des autres accusés. — Paroles du président Dobsent après l'acquittement.
— Festin des acquittés. — Exécution des condamnés.
Le procès venait d'entrer dans une nouvelle phase. Il sera désormais impossible à Carrier de se retrancher obstinément dans des dénégations invraisemblables. Ses coaccusés ayant invoqué, pour essayer de se justifier, la nécessité où ils s'étaient trouvés d'obéir aux ordres d'un délégué de la Convention, on pouvait se demander si, de môme, Carrier n'essaierait pas, à son tour, de faire remonter aux Comités de Salut public et de Sûreté générale la responsabilité de ses propres actes. 11 est certain, nous le ver-
rons tout à l'heure, qu'il projeta de le faire. Pour quelles raisons il y renonça, personne ne Ta su, et personne ne le saura jamais.
Le général Turreau, le chef des colonnes infernales, aurait eu mauvaise grâce à charger Carrier. 11 ne l'essaya pas. D'ailleurs exclusivement occupé des questions militaires, il déclara qu'il n'avait eu que des rapports assez rares avec lui.
Vilmain fut plus à l'aise pour tracer le tableau du commerce nantais au temps de Carrier. Toutes les affaires étaient arrêtées à la Bourse. Les gi'os négociants la désertaient, et ils se répétaient avec effroi des propos comme ceux-ci, tenus publiquement à la Société populaire : « Faites-moi des dénonciations ; le témoignage de deux bons sansculottes me suffira pour faire tomber les têtes des gros négociants ^ » Carrier se défendit d'avoir prêché le pillage et la mort des négociants, et, en réponse à certaines allégations de Vilmain, il soutint qu'il n'avait dîné qu'une fois à VHôtel Henri IV {sic) (c'était l'ancien nom de l'Hôtel de France actuel, devenu, à l'époque de la Révolution, le grand Hôtel), qu'il n'y avait à ce dîner que des généraux et pas de filles (17 frimaire).
Il était particulièrement irrité, et non sans raison, de s'entendre reprocher les fusillades de Gigant. A la suite de la déposition d'un nommé Mergot, qui les rappelait, il répondit : « Oui, la Convention a su qu'on fusillait les brigands par centaines. Que faisaient alors les députés qui
1. Journal des Lois du 21 frimaire an III, Bulletin du Tribunal révolutionnaire, Vil, 61 et suiv.
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s*acharnent contre moi? Ils applaudissaient. Pourquoi me continuait-on alors ma mission? J'étais le sauveur de la patrie, et maintenant je suis un homme sanguinaire. A-t-on oublié qu'il avait péri cent cinquante mille défenseurs de la patrie avant mon arrivée. J'ai repris aux brigands cent pièces de canons^ (18 frimaire). »
Le défilé des témoins continuait sans grande utilité, beaucoup d'entre eux n'apportant que des renseignements d'un intérêt secondaire.
Le 20 frimaire (10 décembre), la séance durait depuis une heure lorsque Carrier demanda la parole pour dire qu'il se trouvait mal. Son accablement était extrême, au dire des journaux. 11 demanda d'une voix éteinte à se retirer, et la séance -fut suspendue. La plupart des assistants crurent qu'il avait trouvé le moyen d'abréger ses jours ^.
S'il employa, comme on peut le supposer, les loisirs de cette journée à méditer sur ses moyens de défense, il ne put lui échapper qu'il avait fait jusque-là fausse route, en essayant à la Convention de nier ou de justifier le détail de ses actes. S'ilavait été réellement intelligent, il aurait deviné, dès le principe, le dessein de ses collègues de le donner en pâture à Topinionqui le réclamait, etque le seul terrain sur lequel il pût disputer sa mise en accusation avec quelque chance de succès était le terrain politique. Que serait-il arrivé si, au lieu de combattre Tévidence sur certains points, et, sur d'autres, de plaider les circonstances atté-