J.-B. KAURE
répugnait à toute responsabilité de ce genre ; de l’autre, qu'il redoutait par-dessus tout d’enchaîner sa liberté.
Et ceci seul sufhrait, soit dit en passant, à prouver combien peu 1l était « intéressé ». Ona prétendu, souvent, qu'il l'était, parce que, lorsqu'il futen situation de tout exiger pour se faire entendre, au théâtre, au concert ou dans le monde, il jugeait qu'il était de sa dignité d'artiste de se montrer exigeant en effet, et plus que personne. Mais, entre ces principes, assurément défendables, qu'appuyait une entente experte des affaires, et la « fureur d’accumuler » imaginé par certains, il y a un abîme. Sans parler de ces leçons, qu’on lui demandait du monde entier et qui eussent élé, à elles seules, une fortune, sans insister sur son refus obstiné des offres les plus séduisantes que lui apportaient les maïsons de gramophones, avec quelle insouciance n'avait-il pas renoncé à sa situation exceptionnelle à l'Opéra ! Que d’engagements formidables n'a-t-il pas refusés !... Et combien de fois a-t-1l chanté pour rien! — Non, jamais, quelque offre qu'on lui pût faire, 1l n'a laissé passer l'attrait du bénéfice au-dessus de son indépendance et de ses goûts : c'est le fond de toute son attitude pendant cette longue
‘retraite ; c'en est l'originalité, peut-être, c’en est l'honneur, à coup sûr.
Ses goûts, on s’en souvient encore, étaient ceux de l'amateur d’art le plus délicat et le plus averti. Faure a été, toute sa vie, un collectionneur au goût difficile. L'instinct, le sens de cette passion est inné lorsqu'elle est sincère. Il s'était manifesté chez lui tout enfant, et lorsqu'aucune idée ne pouvait lui venir qu'il la satisferait jamais le moins du monde. On raconte qu'il revint une fois, tout joyeux, à la maison, possesseur d’une gravure ancienne découverte par lui dans une boîte à ordures...
Et de fait, son œ1l sut voir et distinguer, et faire de ces « trouvailles » qu’aperçoivent seuls les initiés. Un inlassable besoin d’information donna ensuite, peu à peu, de la solidité à son goût, de la sûreté à son jugement. Sa jeune notoriété lui facilita la fréquentation des artistes, des ate-
liers. Il s'éprit surtout de la peinture, et de la. peinture la plus moderne, avec passion. Il avait fait la chasse aux occasions ; maintenant 1l choisissait, il commandait, 1l avait une galerie.
Il en eut même plusieurs, successives : c’est l'aventure ou la manie de la plupart des collectionneurs. On ne sait se borner; un attrait toujours renouvelé impose l'abandon des premiers amis au bénéfice des derniers, à qui 1l faut faire leur place.
Deux ventes qui firent quelque bruit à leur époque et qui en feraient bien d’autre aujourd'hui, eurent lieu ainsi en 1873 et en 1878. La première ne comportait pas moins de 5 Corot et de 6 Delacroix (dont les deux Foscari, Ophélie, le Christ au Tombeau) avec des Jules Dupré, des Millet, des Rousseau, un Troyon, etc. La seconde, reflet plus direct de ses goûts avancés, renfermait, avec des Corot encore, et des Jules Dupré, des toiles de Claude Monet, Pissaro, Diaz, Courbet, Jongkind, Fortuny, Boldini, Manet enfin, qu'il avait été des premiers à apprécier et dont il garda toujours quelques-unes des œuvres maîtresses.
On s’étonnait souvent de ce qui semblait un désaccord flagrant entre ses exigences pour lui-même el ses préférences en peinture. Son art était fait de perfection, de fin1... et, de même que les chanteurs de « foyer », de passion, hasardeux mais sincères et vrais, l’intéressaient par-dessus tout, ce sont en peinture les impressionnistes, les réalistes, dont l’éloquence nouvelle le séduisait d’abord. — Il en eut, parfois, quelques mécomptes, témoin l’un de ses propres portraits qui le déçut fortement (« Hamlet, devenu fou, se fait peindre par Manet » prononça Cham dans son Salon en caricatures). \
Rien de médiocre, au surplus, ne prenait place dans sa galerie, aucun parti-pris n’en faussait l'esprit. Aussi bien, sa vraie collection, on peut le dire, est celle qui charma toutes ses années de retraite, et l’on y rencontrait, au même titre, de précieux morceaux d’Ingres, d’exquis Prudhon, de fins Meissonier, et quelques-unes des plus importantes
toiles de Manet, Sisley ou Degas, de Monet ou de Zorn.…
D’autres pensées que celles de l’art proprement dit guidaient parfois ses yeux de collectionneur. Dans les dernières années où il se plaisait encore à fouiller parmi les bric-à-brac, il recueillait avec soin les Christs détachés de leur croix et jetés à la ferraille. Il en avait ainsi toute une série, de tous styles. Et cette idée touchante étonne peu de son esprit si foncièrement religieux.
Il ne négligeait d’ailleurs pas les objets de vitrine, les miniatures, les tabatières, les ivoires, ies petits bronzes ; ni les faïences non plus... Sa villa d’Étretat (bâtie sur ses plans, dans un terrain acheté en 187%) était à elle seule un vrai musée plus spécialement consacré aux autres objets que les tableaux ; et une collection régionale de faïences y était disposée... Hélas! Cette précieuse maison, cette collection unique devaient être, en 1914, la proie des flammes !.… Cette destruction irréparable fut soigneusement cachée au vieillard, alors à Paris, et qui l’ignora jusqu’à sa mort.
Des belles choses dont 1l avait su s’entourer, Faure tirait des jouissances toujours nouvelles, qui lui facilitèrent certainement le renoncement progressif à son essentielle passion : la musique. Il n’était jamais plus heureux qu'à son. foyer, dans son appartement du boulevard Haussmann ou dans cette villa d'Étretat où il travaillait avec plus de concentration que partout ailleurs. Entouré de ses proches, sa fidèle compagne, son fils, sa belle-fille, ses petits-enfants, entre son piano et ses tableaux, homme de devoir, homme de bien, il attendait avec calme l'heure de Dieu.
Aussi bien, plus 1l avançait en âge et plus il adoptait l'attitude dont j'ai loué, dès le début de cette étude, la noblesse et la haute dignité : cette sorte de repli sur sort qui le portait à fuir tout ce qui pouvait lui rappeler son passé et la mélancolie d’y survivre. Il aimait à parler de son art, à en mettre enrelief la beauté et l'esthétique, à en expliquer l’enseignement ; 1l n’aimait pas à parler de lui-même. Assez d'autres imposent. autour d’eux, et s'efforcent de pro-
ko.
de Nelus
Africaine
longer une souveraineté dont le rayonnement a depuis longtemps pâli. Lui ne cherchait qu’à s’effacer, à se faire oublier.
C'est pour lui seul, peu à peu, qu’il composait, qu'il chantait, qu'il éfudiait encore... Oui, un art qu’on aime avec une passion semblable à la sienne, réserve toujours quelque source d'étude à qui veut y puiser, et les exercices auxquels 1l maintenait assouplie, même pour n’en plus faire usage, cette voix incomparable, évoquaient encore une beauté : le passant, séduit, s’arrétait pour les écouter.
Il laissait aussi la bride à son inspiration de compositeur. J'interrogerai tout à l'heure son œuvre musicale, comme sa technique lyrique. Il semble avoir commencé d’écrire vers 1860, au moins, sa longue série de mélodies ; ses dernières productions, toutes consacrées à la musique d'église, ne dépassent pas l’année 1904. II avait, d'autre part, accepté de fixer par écrit les éléments de sa méthode vocale, les conseil de son expérience. Les pages originales et nourries qu'il fit paraître en 1886, sur la Voix et le Chant, n'ont pas moins fait pour sa gloire que ses meilleures œuvres de musicien. On ne sait qu’y louer davantage, du profond sens artistique qui a présidé à sa composition, ou de la sagesse, de la raison, de la discrétion qui ont dicté les conseils dont il est plein. Jamais on n’avait si bien dit, et si simplement, ce quil faut faire pour perfectionner la voix qu’on a reçue en don ou pour acquérir ces trois qualités non moins essentielles : le style, le goût et le sentiment.
On aimerait à se figurer sa robuste vieillesse s’endormant enfin dans une sérénité harmonieuse comme sa vie. Hélas ! il a trop vécu plutôt. Car ses dernières années ont été infiniment attristées, non seulement par la mort de sa femme (1905), dont il ne pouvait réellement se remettre, si grande était la place qu’elle tenait au foyer, mais par un genre particulier de surdité qui désaccordait ses oreilles et le priva de sa principale jouissance d’artiste. Aussi peut-on dire qu'il avait dès longtemps perdu tout goût à la vie quand la vie le quitta enfin, sans secousse, comme une paix suprême, le 9 novembre 1914. 9