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public. Le goût et le tact doivent ici guider l'artiste ; mais
une grande présence d'esprit aussi, surtout si ce maintien doit cacher la nervosité, l'émotion. Faure avait une sorte de flegme aisé, une désinvolture un peu hautaine et calme, comme dédaigneuse des virtuosités, qui donnaient généralement le change et cachaient ses impressions réelles.
Un chapitre de la Voix et le Chant est consacré à « la peur ». On ne s'étonne pas que Faure en ait dit son mot : elle était, chez lui, phénoménale, et restera légendaire. En principe, la peur, le érac, est si naturel chez un artiste, qu'on peut juger, presque à coup sûr, d’un chanteur qui assure ne pas le connaître, qu'il n'est pas un véritable artiste. Mais, chez Faure, la peur prenait en quelque sorte les proportions de son talent : il n’en avait triomphé que par toute une école de volonté. Et c’est bien pourquoi il en parle. De remède, 1l n’en indique pas d’autre : « Un travail continu et la force de l'habitude » ; mais sa conclusion, encourageante, n’est, une fois de plus, que le résumé de ce qu'il a fait pour lui-même.
« Si l'artiste trouve en lui-même assez de foi en son art pour s'identifier avec le personnage qu'il représente ; s’il est assez pénétré de son sujet pour perdre momentanément le sentiment de sa personnalité, la peur qu’il a pu éprouver au premier contact avec le public ne lardera pas à se dissiper. Stimulant par sa seule présence les efforts de l’artiste, le public deviendra insensiblement un témoin nécessaire, indispensable, aux manifestations de son talent, et quelquefois aux inspirations de son génie. »
C’est bien ainsi que faisait Faure, mais sans aucun espoir de guérison. Plus il grandissait, au contraire, dans son talent et sa réputation, plus l’obsédait ce sentiment de sa responsabilité, du respect qu'il devait au public, de la crainte de ne pas offrir à celui-c1 tout ce qu'il attendait de lui... Sa volonté, son énergie étaient arrivées à tromper à ce sujet, mais ce n’était qu'une apparence. « Sa peur, note encore M. Brémont, n'était pas visible pour le public, auquel il donnait au contraire l'impression de l’assurance
et de la tranquillité, par son attitude et la sérénité de sa
voix, mais, quand on était à ses côtés, il suffisait de lui toucher la main pour voir à quel point 1l était, non pas dominé, mais torturé par cette appréhension de l'état ner-
veux qu'elle lui causait. Si, dans un salon, avant l'exécution
d’un morceau, on touchait sa main gantée, on pouvait cons-
tater vraiment la réalité de ce qu’on nomme /a sueur froide:
le gant était humide et glacé. »
Il y,a mieux... Cette sueur coulait jusqu’à terre,.en scène : on le suivait à la trace ! Un soir, comme le souffleur l’écou-
lait, extasié, et ne le soufflait pas (sécurité inutile mais à
laquelle il tenait), Faure l’aspergea de la main pour le rappeler à l’ordre.
Le frac, on l’eût eu à moins. Je trouve, parmi quelques rares notes intimes prises par lui occasionnellement, ce souvenir d'une représentation à Lyon. Il était allé voir le Préfet, qui, très aimable, lui avait fait les honneurs de ses collections. — « Il me dit ensuite : Je vais vous montrer maintenant quelque chose que vous n'avez jamais vu : suivez-moi... La Préfecture donne d’un côté sur la place du Théâtre. Il me fit traverser plusieurs pièces; puis, ouvrant brusquement une fenêtre, 1l me montra une foule compacte qui faisait la queue pour la représentation du soir. Il était neuf heures et demie du matin. — Voici, M. Faure, ce que vous n'avez encore jamais vu... — Dire la peur qui me prit!!! »
La Favorite, surtout, lui causait des appréhensions cruelles — peut-être pour cela même qu'il s’y sentait plus maître de soi. J'ai noté plus haut le souvenir qu'a gardé M. Brémont de sa rentrée en 1871. Les jours où il devait jouer le rôle du roi Alphonse, il vivait comme dans le recueillement; on devait éviter tout bruit autour de lui. Aussi, lorsque son fils, petit garçon, le voyait muet et préoccupé, demandait-il ordinairement à sa mère : « Est-ce que papa chante la Favorite, ce soir? » Talma était ainsi : silencieux, absorbé, couché même, les jours où l’attendait un de ses grands rôles. |
à Er
Une chose est d’ailleurs remarquable, dans tout ce que nous savons des observations que le maître ne cessail de poursuivre, autour de lui, au ‘profit de son art : c’est son peu d’amour-propre et de hauteur. Plus d'un professeur à méthode spéciale (Arnoldi, par exemple) s’est vanté d’avoir donné des leçons à Faure, parce que celui-ci, qui ne voulait rien ignorer des plus divers enseignements, avait « expérimenté » consciencieusement tel ou tel. Quant aux artistes, il n'établissait aucune hiérarchie entre eux, du moment qu'un exemple, bon à suivre, pouvait venir d'eux. De tout temps, il parla du chansonnier Darcier (qui était lui-même de l’école de Delsarte) comme d’un chanteur génial et déclara lui devoir beaucoup. C’est, au reste, de ce diseur si émouvant d'expression que Thérésa tenait le meilleur de son art, et celle-ci encore, Faure l'avait en haute estime. Certain soir, que tout un groupe de ses camarades de l'Opéra avaient été convoqués avec lui dans des salons officiels et s’offusquaient d’y rencontrer Thérésa, Faure leur dit tout haut, au moment où celle-ci allait chanter « Venez avec moi l'écouter : nous allons prendre une bonne “leçon! ».
Il ne s’inclinait pas moins devant le talent ou les moyens d'un camarade, s’il jugeait que le rôle était mieux mis en valeur par celui-ci que par lui-même. Ayant dû se faire remplacer, un soir, dans l’Africaine, il alla entendre Devoyod, et trouva son rôle de Nelusko si bien « dans la voix et le tempérament » de ce robuste baryton, mis par lui en relief d’une façon si naturelle, qu'il le lui abandonna aussitôt sans retour. Il n’hésitait pas à en faire autant lorsqu'il se trouvait dans une troupe italienne, et pour des rôles qui, tenus par d’autres, bénéficiaient d'avantages vocaux dont 1l reconnaissait la supériorité, -— ceux de Ronconi, notamment, qu'il appréciait beaucoup.
Il ft un Jour un bien spirituel compliment à Duprez sur son album : « Arnold a disparu... Mes pas n’ont pu l’atteindre. » C’est la phrase de Guillaume Tell.
Que Faure fut un excellent musicien, il semble assez
superflu de le dire. Mais il l'était encore au point de vue technique et comme compositeur. De bonne heure, nous l'avons vu familiarisé avec les instruments d'orchestre, leurs caractères, leurs ressources. Au piano, il avait la couleur et l'expression, l'improvisation facile ; il s’accompagnail à ravir, en chantant. Ce n'est cependant qu’assez tard que la pensée lui vint de composer, mais, d’ailleurs, dans le seul domaine où 1l se sentait maître et sans dépasser Les proportions du motet d’église ou de la simple mélodie, tout au plus de l'air de concert. Selon les cas, ces pages comportent un accompagnement d'orgue, ou une partie de violon, de violoncelle : ou bien, elles font alterner deux voix,
elles amènent une reprise en chœur. Mais ce qui frappe
toujours, c’est le soin pris par l'artiste à ne pas dépasser le cadre intime de la mélodie ou dénaturer le caractère simple et religieux de l’air d'éghise; s’il élargit la phrase selon
l'enceinte ou le sujet, elle reste pourtant œuvre de concert
et ne prend pas de style théâtral.
Jamais d'effets hors de propos, jamais de sacrifice à la
virtuosité. On y reconnaît son phrasé, la moelleuse sou-
plesse de sa diction lyrique ou ses belles tenues de notes : c'est qu'il les a, en quelque sorte, mises à l'épreuve en les chantant lui-même. Aussi, quelque inégales qu’elles puissent être, d'inspiration et de style, sont-elles parfaitement écrites pour la voix. C’est là une qualité trop souvent négligée par des compositeurs bien autrement doués. Mais c'est aussi une condition de leur bonne exécution. On entend sa
voix, on devine sa façon de les chanter, en les étudiant, et, souvent, elles donnent le change, on sent que l’œuvre est
1. On lit, par deux fois dans les Lettres de Flaubert aux dates des 43 juin et 13 juillet 1879, cette nouvelle étrange : « Faure et Gallet vont faire (ou, commencent) un opéra sur Faustine. » Rien, à ma connaissance, ne justifie cette assertion fantaisiste.