AD TUE DNS NEC EST CENTRE
(Ma mère chérie veille sur moi et sur tout ce que j'aime !)
Ce grand artiste aura eu le bonheur inappréciable de trouver toujours à son foyer le soutien, à la fois tendre et ferme, qu'y peut apporter un cœur féminin. Après sa mère,
1. Elle figure, dissimulée au-dessous de la vignette de l'Avant-propos,en tête du traité la Voix et le Chant, paru en 1886.
nous verrons quelle compagne d’élite 1l trouva chez sa femme, et quel appui moral!
Je reviens à ses débuts comme chef de famille. Ils furent d'abord semés de déceptions. Il avait une jolie voix de soprano et du goût pour la musique, mais son père n'était plus là. Il sollicita son entrée à la maîtrise de Notre-Dame. et ne fut pas admis. Les premiers éléments lui manquaient évidemment, et l’on ne se souciait pas de prendre la peine de les lui enseigner. — Il paraît qu'il avait énuméré les notes en sens inverse, dans la gamme qu'on l'avait prié de solfñier! — Cet échec le mit au désespoir et sa mère en tomba malade. La misère était tellement absolue au foyer familial ! Faure se rappelait plus tard les repas où un morceau de pain trempé dans un verre de bière devait suffire à chacun...
Toutefois, la partie n’était pas absolument perdue. L'organiste avait trouvé l'enfant intelligent, désireux d’apprendre ; il s’intéressa à lui, et, tout en le faisant agréer comme souffleur, — situation qui n'allait pas sans quelque rémunération : 200 fr. par an, nous dit-on, — 1l lui donna des leçons de piano et de solfège. Accordons un souvenir reconnaissant à ce brave homme qui dut se féliciter, plus tard, d’avoir si bien placé sa complaisante bonté.
C’est, en attendant, grâce à lui, que l'enfant put se présenter, et, cette fois, avec succès, devant une autre maîtrise : celle de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Il en faisait partie en titre lorsqu'il concourut et fut admis au Conservatoire. C'était en 1843 ; 1l avait treize ans.
Son travail, son émulation n’en furent que plus ardents, et, comme, d’ailleurs, il songeait constamment à celle qu'il laissait à la maison, son professeur, celui de la classe de solfège où 1l était entré, Tariot !, qui était en même temps chef des chœurs au Théâtre-Italien, ne tarda pas à le faire engager parmi les soprani enfants, chargés de représenter les pages ou les fils de Re d'opéra.
Ils étaient quatre (qui portaient des noms dont on riait un peu en les plaçant dans cet ordre : Poisson, Grillié, Cognet, Faure), et touchaient 25 fr. par mois.
Et dès lors, pendant plusieurs années, l’église le matin, le théâtre le soir, apportèrent à la pauvre famille un réconfort un peu ue
Aux ltaliens, à cette époque, régnaient Mario et Gide Grisi, Ronconi, Mmes Persiani, Brambilla... On jouait Don Juan et le Barbier de Séville, Otello et Norma, Lucie de Lammermoor et Don Pasquale, Lucrèce Borgia, la Somnambule, Sémiramis, la Pie voleuse, Cendrillon, Tancrède.…., répertoire exquis, précieuse école d'art... Grâce à sa petite taille, Faure se glissait au premier rang, tout yeux, tout oreilles. Parfois, 1l avait l’insigne honneur —- et l'a raconté plus tard — de tenir le chapeau de Mario, tandis que celui-ci, suivant la tradition des ténors, s’en débarrassait négligemment pour chanter... Il devait ce privilège à l'enthousiasme avec lequel il avait, certain soir, porté secours à l’illustre artiste, dont le manteau s'était accroché dans un décor. Avec quelle respectueuse admiration, en effet, ne buvait-1l pas les moindres inflexions de cette voix savoureuse, lui qui, déjà, n’avait qu'une passion au cœur : l’art du chant.
Mais quelle passion, aussi ! Comme il ambitionnait de devenir un jour le rival de ces maîtres ! Comme il comprenait qu'il faut aimer fortement et uniquement pour arriver ! — « J'étais amoureux de mon art, avouait-il dans sa vieillesse, amoureux immensément ! Et devant un véritable amour, quels obstacles ne finissent pas par s’aplanir! »
C’est à la maîtrise de la Madeleine qu’il put avoir comme un avant-goût des succès que lui ménageait l'avenir. Il y était entré avec la plénitude de ses moyens de soprano, et dans des conditions singulièrement flatteuses. Il avait déjà sa petite réputation parmi les maîtrises, et on l’engageait de-c1 de-là en vue de quelque cérémonie. Un jour, comme le maître de chapelle de l’Abbaye-au-bois (alors paroisse), Trévaux, qui sollicitait la même place, vacante, à la Made-
leine, organisait un salut, pour l'épreuve sur laquelle il devait être jugé, un ami lui signala l'enfant. Il suivit ce conseil, et bien lui en prit; car il avait donné au jeune Faure deux motets à chanter... et le jury l’eut à peine entendu qu'il interrompit l'épreuve : la cause était acquise.
Trévaux était, au surplus, un maître exceptionnel, et c'est encore le meilleur bénéfice que Faure tira de ce succès. Il ne s'était pas borné à engager {à 30 fr. par mois) celui qui l'avait si bien servi. Frappé de sa nature d'élite, 1l s'était mis à s'occuper tout spécialement de In. Ce furent des, études passionnées et grâce auxquelles le soprano ne tarda pas à devenir un vrai musicien, presque
un artiste.
Aussi quelle reconnaissance profonde Faure ne lui gardat-1l pas toute sa vie! Il ne se lassait pas de prendre ses conseils, en pleine carrière, et de le proclamer son « seul véritable éducateur ».
De fait, sa voix ronde, pure, sonore, son accent pénétrant ne tardèrent pas à produire sur les fidèles de la paroisse, et sur bien d’autres, attirés par les messes d’enterrement ou de mariage, une impression sans précédents. Onle demanda, on le fit chanter dans des soirées ! Des mourants le réclamèrent expressément pour leurs obsèques. Un petit legs lui fut attribué, une fois, dans ce but, pour cette raison « qu'il pensait à ce qu'il chantait ».
Cette voix émouvante d’enfant, Faure eut la chance de la conserver longtemps ; car, à seize ans encore, 1l la faisait entendre à Spontini, surpris et charmé. — Aussi bien, nous le verrons, il la conserva, jusqu'à un certain point, toute sa vie, sans, naturellement, en faire usage. — Mais un moment vient où 1l faut bien qu’elle change, et d’abord disparaisse. L’inévitable mue se produisit enfin, et d'autant plus violente, semble-t-il, que les organes étaient d'un plus beau métal. La carrière du jeune homme s'en trouva arrêtée net, et une fois de plus, le foyer familial, auquel il consacrait tous ses maigres bénéfices, eut à faire face à la plus précaire situation.
Une fois de plus, Faure prit sa tâche à pied-d'œuvre. Sans perdre la tête, conscient de son devoir, conscient de sa volonté, et d’ailleurs confiant dans l’avenir, il ne songea qu’à retrouver, pour le temps de sa chrysalide vocale, n'importe quel autre gagne-pain d’équivalent rapport. Ses deux sœurs faisaient des travaux de couture : il songea d'abord” à entrer chez un menuisier ! Cependant, n’y avait-il pas mieux à faire, dans une voie moins éloignée de ses goûts? Sa passion d'enfant pour le majestueux instrument, soutien des maîtrises, lui revint soudain à la mémoire, et il
loua une contrebasse, il la travailla avec acharnement, il se
fit admettre, dès qu'il put, dans un orchestre de bal de barrière.. Et voilà ses soirées assurées, avec un gain quotidien, nous dit-on, de 1 fr. 30 et une bouteille de vin.
Naturellement, il ne s’en tint pas là. Les danses dont 1l devait souligner d’un archet robuste, au « Grand Vainqueur », le rythme entraînant et banal, ne l’eussent certes pas amené à de grand progrès. Mais nous savons déjà que tout labeur lui était doux pour arriver à ses fins, et c'est à l'orchestre de l'Odéon qu'une étude persévérante le conduisit bientôt : ce fut 30 fr. de plus par mois.
Ce théâtre, à vrai dire, n’employait guère ses musiciens qu'à distraire le public pendant les entr'actes; à peine quelques pièces bénéficiaient-elles d’un peu de musique de scène. Mais une grande latitude était laissée au chef d'orchestre dans la composition de ses programmes, et le jeune contrebassiste y put trouver des satisfactions d'artiste.
Restait à occuper les journées. Le piano, qu'il n'avait Jamais abandonné, l’avait amené à l'orgue de chœur : c’est devant ce clavier que nous le retrouvons, à son ancienne maîtrise de Saint-Nicolas-du-Chardonnet.…
Il y était, il y resta quelque temps encore, lorsque, la voix revenue, 1l put se représenter au Conservatoire pour les hautes classes lyriques. Le mot dont Auber, le directeur, l’accueillit alors, mérite de figurer en bonne place dans le recueil jamais achevé des prédictions que l'avenir se charge de ridiculiser. — « Ah! c'est vous, l’organiste ?
déclara-t-il au jeune Faure... Eh bien, vous feriez joliment mieux de rester où vous êtes : vous n’avez pas une tête à faire un chanteur ! »
Nous sommes ici en 1850 et Faure avait vingt ans. Il s'était bien gardé de hâter imprudemment l'achèvement de sa mue, mais de quelle incertitude, de quelle appréhension n'était:l pas saisi en couvant, pour ainsi dire, l’éclosion de sa voix d'homme ! Elle se révéla enfin, grave, vibrante, étoffée : le soprano était devenu basse chantante.
Il lui sembla qu'un monde inconnu et merveilleux s’ouvrait soudain devant lui... Quelles ressources nouvelles, quelles surprises fécondes lui ménageait-il ? On devine facilement, — quand on se rappelle son religieux respect de l’art, — l'émotion dont il dut se sentir soulevé. Pour explorer au plus vite son beau domaine, il eut tôt fait de planter là sa contrebasse, et d’abord de reprendre place dans les chœurs du Théâtre-Italien, pour s’y tenir, cette fois, à: l’autre bout de l'échelle vocale. Son gagne-pain restant assuré ainsi (1l touchait même 50 fr. par mois, maintenant, comme choriste), il pouvait à loisir se préparer au pro- chain concours d'admission au Conservatoire.
C’est le 25 novembre de cette année 1850 qu'il y fut reçu, ou, pour mieux dire, qu'il y rentra. Il prit rang dans la classe de chant de Ponchard, maître excellent, chanteur célèbre pour son charme et son goût, depuis longtemps retiré de la scène. Deux mois plus tard, le 31 janvier 1851, il entrait dans la classe d'opéra-comique, de Moreau- Sani, artiste plus modeste, mais d'expérience, qui venait de prendre aussi sa retraite du théâtre. Enfin, le 16 mars suivant, 1l était nommé pensionnaire.
Ces dates ne sont pas inutiles à relever : elles prouvent très nettement que le jeune Faure avait reçu, au Conservatoire, un accueil qui n'était pas celui d’un élève quelconque. On n'allait pas si vite, même alors, sans une éducation préalable et des moyens rares. Qu'il fût d’ailleurs externe, pour commencer, comme le sont aujourd'hui tous les élèves de cette école, c'est tout naturel. Les règlements — et 1l
venait justement d'en être promulgué un nouveau le 22 novembre 1850 — sont formels sur ce point : un sfage de six mois devait précéder l'admission au pensionnat. Comment, dès lors, expliquer que les biographes assurent qu'il y fut « refusé » par deux fois, alors qu'au contraire ce stage obligatoire a été abrégé pour lui ?
Le Conservatoire comportait alors, depuis 1806, un pensionnat de dix élèves hommes, spécialement destinés à la carrière lyrique, et logés, nourris, habillés, entretenus aux frais de l’État, en échange d’un engagement formel de suivre jusqu'au bout leurs études (limitées à deux ans), et de débuter sur un théâtre subventionné. Un uniforme distinguait les jeunes privilégiés : habit et redingote, pantalon et gilet de drap bleu à boutons jaunes, portant une Iyre qu'entouraient ces mots : « Conservatoire de musique ». Nous avons encore une photographie qui montre le jeune Faure vêtu de la sorte et coiffé du képi réglementaire.
L'épreuve est d’ailleurs précieuse pour évoquer à nos yeux ces qualités de caractère, de fermeté, de persévérance, que nous avons déjà reconnues au cours de ses jeunes années. L'œil, sous des sourcils très marqués, reflète une volonté calme ; le visage est plein, déjà encadré de cette barbe naissante qu'il portera longue toute sa vie : on a l'impression d’une maturité précoce, habituée à envisager sérieusement ses devoirs, et qui sait où elle va. Aussi bien, cette impression ressort déjà d’une photographie antérieure et tout imberbe, dont le large front, l’œil clair, la simplicité assurée, ont une vraie personnalité avant l’âge.
Aux concours publics de sa première année d'école, Faure ne parut pas en chant, mais seulement en opéracomique, comme pour s’aguerrir à la scène : le premier accessit lui fut décerné. Mais l’année suivante, le premier prix de chant, d’abord, puis le premier d'opéra-comique, tous deux à l'unanimité, vinrent couronner ses efforts passionnés, son acquit déjà surprenant.
Il avait chanté le difficile air de Zaïre (de Mercadante) et joué quelques scènes de l’Ifalienne à Alger (de Rossini) :
c'est-à-dire, — et voilà pour excuser les arrangements, bien plus modérés, que nous blâmons encore aujourd’hui dans ces concours, — un amalgame composé d’un air de Sémiramis, d'un duo de Zelmire, et du fameux trio bouffe : « pappataci » de l'Ifalienne.
On a gardé le souvenir, parmi ses camarades lauréats, de Bonnehée, de Sapin, de Mes Boulart et Girard... Il est surtout intéressant de noter que ces mêmes concours virent décerner à Bizet (qui avait quatorze ans) son premier prix de piano, à Lamoureux son second prix de violon, à César Franck son premier prix d'orgue et à Charles Lecocq son second prix de contrepoint.
Faure -n’avait pas concouru en opéra. Ses goûts autant que sa prudence, le tournaient pour le moment vers le seul Opéra-Comique. Engagé, aussitôt, par Émile Perrin, il y débutait, le 20 octobre, dans le rôle de Pygmalion de Galathée.