‹ J.-B. Faure, 1830-1914 1923Chapitre 5 sur 25 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

L'OPÉRA-CoOMIQUE.

L'Opéra-Comique, à cette époque, vivait sur le répertoire suivant : le Caïd et le Songe d’une Nuit d'été (A. Thomas); Gilles ravisseur, les Porcherons, le Carillonneur de Bruges, Bonsoir M. Pantalon (Grisar) ; le Diable à l’école (Boulanger); le Toréador, Giralda, le Farfadet (Adam); la Fée aux roses (Halévy); la Chanteuse voilée, Galathée (Massé); Madelon (Bazin); le Père Gaillard (Reber).…. indépendamment des œuvres plus anciennes de Grétry, Boïeldieu, Méhul, Nicolo, Hérold, Auber.

Bataille, Couderc, Bussine, Sainte-Foy, y tenaient la première place, avec Boulo, Jourdan, Mocker, Duvernoy, Carvalho, Meillet…, avec MMS Ugalde, Miolan, Caroline Lefebvre, Révilly, Lemercier, Wertheimber.…..

Cette dernière, de deux ans plus jeune que Faure, et qui devait lui survivre aussi deux ans, venait alors de débuter, et son ample contralto, comme sa prestance, lui avait déjà fait une telle réputation, qu’à défaut de la basse Bataille, à qui il était destiné, on n’avait pas craint de lui faire incarner, en travesti — exemple funeste et trop souvent suivi depuis — le personnage de Pygmalion dans l'œuvre nouvelle de Victor Massé, Galathée (14 avril). Mais il est juste d’ajouter qu’à l’arrivée du jeune baryton, le

compositeur s’empressa de rendre au rôle son sexe et sa vérité de caractère, et qu'il déclara par la suite que Faure en avait été le véritable « créateur ».

De fait, il n’eût pu souhaHer meilleur interprète. Pygmalion a surtout à chanter, et à bien chanter. Il faut, à son personnage, plus mélancolique que passionné, un style très soutenu, un chant lié et pur, du charme, de la poésie. Or, le débutant, avec un jeu encore un peu lourd mais un physique élégant, apportait une voix de velours, d’un timbre superbe, d’une rare étendue, à laquelle se pouvait reprocher une vibration parfois excessive, « caverneuse » comme on dit, mais que guidait un goût délicat, un art de vrai musicien. Le succès fut des plus chauds et confirma amplement les belles espérances fondées sur ses récents triomphes d'école.

Un second début, tout différent de style, dans le tambourmajor du Caïd, suivit presque aussitôt et accentua d’autres qualités. Il faut, à ce cordial personnage, une voix importante en même temps qu’une diction légère et comme du bout des lèvres. On admira chez Faure, avec une virtuosité souple, agile, où chaque note sonnait également, un jeu plus à l’aise, gai, intelligent, d’une fatuité amusante sans exagération.

On admira également la maturité singulière que prouvait ainsi, dans des personnages d’un caractère aussi spécial et d’allures aussi opposées l’une à l’autre, ce jeune homme de vingt-deux ans, hier encore sur les bancs.

Il est inutile de dire qu'il avait, en quelque sorte, beaucoup vécu avec eux avant de les incarner. Tel sera désormais sa méthode, ou, pour mieux dire, son devoir de conscience, à l'égard de chacun des personnages qui lu seront confiés. Il prit tout de suite l'habitude de ne jamais rien laisser au hasard, d’être aussi sûr de ses moindres notes que de ses gestes les plus indifférents. C’est le seul secret de l’aisance du jeu en même temps que de sa justesse, de la couleur de la voix en même temps que de sa variété, de cette autorité enfin, qui, peu à peu développée, devien-

dra l’une de ses qualités les plus brillantes et les plus inoubliables. |

Aussi sa carrière est-elle, tout de suite, d'un grand enseignement. Pendant les huit années qu'il passa à l'Opéra- Comique, il interpréta seize rôles : aucun ne ressemble au précédent ou au suivant. Avec une passion d’explorateur, avec une joie de dilettante en pleine maîtrise, Faure se plaît constamment à étendre ses ressources vocales, à chercher des expressions nouvelles, à imaginer des effets imprévus mais toujours distingués et naturels.

Le troisième des rôles qui lui furent dévolus, une « création » cette fois, fut celui de Manelli dans la Tonelli d'Ambroise Thomas, dont la première représentation eut lieu le 30 mars 1853. La scène se passe à Naples, au xvrrrt siècle, et plus spécialement au théâtre San Carlo, autour des amours de la prima donna, qu'incarnait ici M"° Ugalde. Faure avait à remplir un rôle manifestement écrit à son intention, celui du primo buffo, qui est à la fois le beau chanteur du théâtre et le préféré de la Tonelli. Il y évoqua, avec un rare bonheur, sous toutes ses formes, le caractère national italien : multiplicité de gestes, volubilité de débit, élégance naturelle... Il y déploya en même temps, pour la première fois, cette facilité inattendue que prenait sa voix à atteindre en demi-teinte les notes du baryton le plus élevé. Le naturel avec lequel elle évoluait à ces hauteurs donnait positivement le change. Dans ce rôle de Manelli, en particulier, on vit le gage, au profit des compositeurs, de « nouvelles combinaisons vocales », analogues à celles qu'avait permises jadis le célèbre Martin. En fait. Faure était bien trop prudent et sage pour demander à sa voix ces incursions dans un domaine étranger, autrement que comme des effets exceptionnels de charme et d'expression, non\de virtuosité banale. Comme un violoncelle qui réserve à de rares et d'autant plus savoureuses nuances les sons de violon qu'il peut aussi donner, le jeune artiste ne s’aventurait qu’à bon escient au delà de sa tessiture réelle de basse chantante, et de façon à ne jamais lui nuire. Il nous dira pourquoi, plus

JV BATAGRE AUS OUPANS

tard, sa carrière achevée, et se rendra cette justice de n'avoir Jamais cédé, en ce sens, à l'ambition d’un succès final.

Pour en revenir à ce rôle de. Manelli, on peut juger de l'honneur qu’en retira l'artiste par ces lignes de Fiorentino (sous la signature A. de Rovray) dans le Moniteur du 3 avril :

On cherchait depuis longtemps un baryton jeune, bien fait, d’une Jolie tournure, d’un extérieur distingué, sachant bien chanter et bien dire, et pouvant remplir au besoin les rôles d'’amoureux sans trop d'invraisemblance. Je crois qu'on a trouvé tout cela dans M. Faure, un des meilleurs élèves du Conservatoire. Il a joué le personnage de Manelli avec une grande aisance, et peu de basses pourraient lutter avec lui d'agilité, de souplesse et d'élégance : témoin son grand air du second acte, où il fait preuve d’un goût parfait et d’une rare habileté de vocalisation.

Les données de la pièce annonçaient, au deuxième acte, un des duos de la Servante maitresse, de Pergolèse, qui servait encore l'interprète de Manelli, en lui permettant cette nuance spéciale qu’apporte la comédie dans la comédie. L'effet en fut moins apprécié la première fois que lors de la reprise qui fut faite de l'œuvre au mois de décembre, avec M'° Lefebvre dans le personnage de la Tonelli. Il semblait que déjà s'établit entre les deux jeunes artistes ce juste équilibre, ce fondu de talents et de vérité scénique qui, dès lors maintes fois admiré, devait, six ans plus tard, aboutir à une union plus réelle.

L'œuvre d’Ambroise Thomas y prétait d’ailleurs mieux que celle où Faure s'était rencontré pour la première fois, sur la scène, avec sa camarade : Haydée, dont une reprise solennelle eut lieu le 5 juillet, pour la réouverture du théâtre après restauration complète et devant un public officiel. Si Caroline Lefebvre tenait le beau rôle d'Haydée, fait de grâce et de distinction, Faure avait dû prendre celui du traître Malipieri, qui ne porte que par un caractère d’âpreté farouche et mobile, avec lequel l'ampleur de sa voix si égale, la noblesse instinctive de son jeu, étaient comme en opposition naturelle.

Il n'y a pas lieu de s'arrêter non plus à l'interprétation du moine Borromée, dans Marco Spada, un opéra-comique passablement bizarre de Scribe, dont Auber avait écrit la musique et qui avait vu la rampe à la fin de l’année passée. Ce rôle, secondaire mais bien chantant, onctueux en quelque sorte, avait eu d’abord Bussine pour titulaire.

Pour le Chalet, et le rôle du sergent Max, c'est autre chose. Bluette, si l'on veut, le petit acte d'Adam porte toujours s’il est bien chanté, et le personnage du baryton, plus distingué que celui du tambour-major du Caïd, est parüculièrement propre à mettre en valeur des qualités de comédien en même temps que de virtuose. Faure aimait beaucoup en évoquer l'apparente fatuité, la narquoise 1r0nie: sa belle voix se donnait carrière avec joie dans le grand air : « Arrétons-nous ici... » et se faisait mordante et légère tour à tour, dans l’amusant duo : « Il faut me céder {a maîtresse ! » L'ouvrage, qui avait été un peu délaissé l’année précédente, en reprit soudain le plus brillant regain de succès. |

L'année suivante, 1854, fut marquée, pour Faure, de trois reprises intéressantes, où, comme d'habitude, il trouvait sa chance dans l’abstention de Bataille, son chef d'emploi.

D'abord le Songe d'une Nuit d'été, d’Ambroise Thomas, où, à côté de M'° Lefebvre et de Couderc, créateurs des rôles d'Élisabeth et de Shakespeare, Faure incarna Île copieux Falstaff. Son succès fut complet. « Une habileté consommée », une voix moëlleuse et expressive, un jeu plein de verve, Cilnen fallait pas moins pour ne pas 1nspirer de regrets », car c'était un des meilleurs rôles de Bataille. L'œuvre n’ést pas encore assez disparue des répertoires lyriques pour que nous ne puissions nous rendre compte qu'elle devait, en effet, faire valoir quelques-unes de ses meilleures qualités de chanteur et de comédien. Il faut à l’un de la légèreté rythmique de basse bouffe, mettant chaque note en pleine rondeur sonore ; il faut à l’autre du france comique, mais du goût, un soupçon de ridicule, mais qui ne laisse pas oublier que sir John est gentilhomme.

Faure excellait déjà dans ces nuances, si naturelles à son tempérament.

Un peu plus lard, ce fut une nouvelle reprise de Marco Spada, mais, cette Le Bussine reprenant son rôle et Faure assumant oi du ul personnage : le baron de Torrida, autrement dit, Marco lui-même. Chef de bande et grand seigneur, dureue paternelle et bravoure tragique, ces contrastes étaient pour lui plaire et le servaient à merveille. Une fois de plus, une réelle autorité donnait à son interprétation un caractère original ; une fois de plus, on sentait que cet artiste de vingt-trois ans était né pour les premiers rôles.

: L'Étoile du Nord devait le montrer mieux encore. Il s'agissait du tsar Pierre en personne, autrement dit Peters, et Meyerbeer, qui avait distingué le jeune interprète et s'était rendu compte par lui-même des services qu'il en pouvait attendre, n'avait pas hésité, à son intention, à apporter quelques modifications au le. En sorte qu après avoir appris et répélé celui-ci sous les yeux du maître, Faure en donna au publie un peu comme une seconde version. Émule de Bataille, et sans rien changer au caractère du personnage, 1l en variait assez les effets, soit par son jeu, soit par sa voix et son style, pour que les auditeurs eussent plaisir à voir les deux interprètes alterner leurs talents. Et c’est bien ce qui arriva dès lors, jusqu'à la retraite du plus ancien.

Le triomphe de ce superficiel mais brillant ouvrage justifiait amplement cette dualité. Son éclat était sans précédent à l'Opéra-Comique. Depuis le 16 février de cette année, où il avait vu pour la première fois la scène, il ne quittait pour ainsi dire pas l'affiche, et le chiffre de 164 représenta- tions de suite fut atteint, en deux ans seulement ! Un attrait particulier s'en Rat au surplus : la nouveauté du genre. C'était, on l'a dit, la première partition qui élargit à ce point le cadre traditionnel de ce théâtre et préparât les voies à un genre plus analogue à celui de l’opéra ou du drame lyrique actuel.

Tous les personnages, si étranges soient-ils, mais celui du tsar-charpentier en particulier, ont un relief extraordinaire ; chacun d’eux a son caractère bien net; 1ls vivent. Ils exigent donc beaucoup de l'interprète. Peters doit garder sa fierté dans la vulgarité voulue de sa condition ou la brutalité de ses manières, son énergique décision dans les moments où l'amour le touche. Faure sut très habilement, très ingénieusement, souligner ces nuances. Plus que jamais sa voix parut belle, et souple, et sympathique ; on remarqua d’ailleurs que la sonorité de son timbre prenait plus de fondu, rendait moins sensible l'extrême vibration qui en marquait l'émission. J'ai déjà dit que c'était son défaut habituel ; (oute sa vie, il dut un peu lutter avec lui; mais comme 1l le mâtait, en quelque sorte! Comme il en tirait parti pour le mordant de son articulation, l'autorité de son chant !

Son succès, tout de suite très grand, ne fit que s'affirmer de soir en soir. On souligna surtout sa scène avec Catherine, au premier acte, lorsqu'il se laisse gagner par la foi et l'enthousiasme de celle-ci ; le brio avec lequel il enlevait les scènes d'ivresse du camp..., l'énergie et la noblesse qui lui dictaient, aussitôt après, son appel à la fidéhté des troupes, au nom de la patrie en danger..., l'ampleur enfin de sa diction, dominant les complexes ensembles de ce finale du second acte... : au troisième, le tour achevé qu'il donnait à la romance passionnée du début, où 1l évoque en vain Catherine disparue : « Ah! reviens!... reviens! et rends-moi le bonheur ! »

Deux petites « créations » suivirent cette belle reprise : Le Chien du jardinier, de Grisar, et Jenny Bell, d'Auber. Avec la gracieuse partition de Grisar, en un acte, donnée le 16 janvier 1855, Faure abordait un genre nouveau pour lui, mais qu'avaient consacré les petits chefs-d'œuvre de l’ancien opéra-comique : la comédie villageoise. OŒEuvre de Lockroy et Cormon, celle-ci était gaie et spirituelle, et prétait tout à fait à la musique, elle-même pleine de verve légère. Elle met en scène une fermière coquette et capri-

cieuse, aimée du riche paysan Justin, mais qui, trop sûre de lui, fait des façons avant de se décider. En attendant, elle trouve mauvais que son valet aime une cousine à elle, et en soit aimé : elle veut savoir comment il s’y est pris, et prétend elle-même lui tourner la tête. Elle y réussit sans peine, à l’indignation de la jeune Marcelle. Mais Justin ne s'y est pas laissé prendre : c’est le chien du jardinier, déclare-t-il : il ne veut pas manger sa soupe, mais il prétend que personne ne mange. — Et 1l courtise à son tour Ja délaissée... Désaccord général, qui s'arrange bientôt au gré de chacun.

Faure, dans le rôle de Justin, avait une partie intéressante, puisqu'il menait la pièce en quelque sorte. Il sy montra aussi bon comédien que parfait chanteur. Il savait garder la rondeur et la cordialité paysannes, tout en laissant deviner la finesse de son jugement. On sentait l’arrièrepensée dans sa façon gaie et sans malice de dire les couplets rythmiques : « Le chien du jardinier est un chien bien particulier. » On la devinait encore, et plus profonde, dans le trio où 1l rapprochait l’un de l’autre les deux ingénus par de douces paroles. Ces couplets : « Il n’est pas dans tout le village... » sont bien un peu sérieux ; on sent un peu trop que le musicien a pensé à l'artiste et à la perfection de son chant. Mais la preuve que cette sorte de romance, successivement adressée à chacun des deux amoureux, n'était pas un hors-d'œuvre, c’est que ceux-ci en sont tout émus et s’écrient à travers leurs larmes : « Vous parlez mieux que notre sacristain! »

Du reste, Fiorentino, qui trouvait déplacée cette page, n’en rendait pas moins justice au goût de l'artiste, et déclarait que l’ensemble du personnage était des mieux rendu; que, « sous la rude écorce du paysan aisé et content de lui-même, on voyait souvent percer un point de sensibilité et de mélancolie ravissante ».

Il nous reste une intéressante photographie de Faure dans ce rôle de Justin : figure imberbe sous un énorme

chapeau haut de forme à ramages, gilet rayé, large cravate

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blanche, habit ouvert, culotte de velours et bottes, 1l est

debout, la main gauche sur la hanche, et croise les jambes

en s'appuyant nonchalamment sur sa makila.

Dans Jenny Bell (de Scribe), il eut au contraire à inearner un très grand seigneur et un rôle de père : le duc de

Greenwich, premier ministre d'Angleterre, dont le fils,

Mortimer, est épris de la prima donna Jenny Bell. C’est un

peu la situation de la Dame aux camélias, à ceci près : que Jenny (qui est d'ailleurs irréprochable) doit tout au noble lord, lequel l'a jadis, enfant, tirée de misère et fait élever; que, lorsqu'il lui a demandé de se refuser à cet amour, c'est d'elle-même qu'elle imagine de dégoûter Mortimer en feignant des sentiments bas et vils; qu'enfin, ému du désespoir de l’un, de la vertu de lautre, il finit par les marier tous deux.

Le rôle avait, en somme, le caractère qui convenait le mieux au tempérament concentré et noble de notre artiste. Auber n'avait pas manqué de lui ménager quelques couplets à bien dire. Son succès ‘personnel, sinon celui de

l'œuvre, qui ne put se maintenir longtemps et n'a jamais

été reprise, fut très vif et mérite qu'on en garde le souvenir. Faure avait ici, en quelque sorte, surpris un secret de plus : celui de toucher non seulement par le jeu mais par la voix même. C'est l’École italienne qui le lui avait enseigné, Que d’artistes célèbres n'ont dû leur succès qu'à ce don admirable ! Mme Viardot nous contait que lorsqu'elle était en scène avec Rubini, impassible, immobile pourtant, les larmes la suffoquaient au point de lui faire craindre pour sa réplique.

Mais Faure ne se contentait pas de chanter en émule de ces maîtres : son personnage était composé. Lord Greenwich doit d’abord demander un sacrifice à sa protégée, puis la consoler, la soutenir, enfin la défendre et l’honorer. Il est grand seigneur et il est paternel. Faure, en dépit de son âge, sut montrer une maturité de pensée et de geste des plus pénétrantes. Et Fiorenlino ajoute : « Sa voix, d’un timbre admirable et d’une douceur extrême, a profondément ému l'auditoire. »

A ce moment, Bataille avaitrepris son rôle dans l'Étoile du Nord : mais le-succès de l’œuvre de Meyerbeer ne souffrait pas une interruption, et ce n’est pas sans raison qu'on lui avait ménagé deux titulaires. Faure dut plus d'une fois remplacer à l'improviste son chef d'emploi, indisposé. Une preuve de son énergie et de son adresse nous est donnée, quelques jours après, par le même critique du Moniteur :

Faure, (dit-il), est constamment sur la brèche. Il venait de chanter coup sur coup le Chien du Jardinier, Haydée et je ne sais quel autre ouvrage où on ne pouvait absolument se passer de lui ; il était fatigué, souffrant, à bout de force et d’haleine ; mais pour ne pas faire manquer un spectacle attendu avec une si vive impatience, il a consenti à jouer. On n'a pas fait d'annonce et le jeune et consciencieux artiste a si bien

payé de sa personne et de sa voix que nul ne se serait douté de son malaise.

Cette même année 1855, Faure prit part encore à l'exécution de deux partitions nouvelles, deux cantates d’un genre très différent. L'une, au mois de juillet, était l'œuvre de l’un des candidats au prix de Rome de musique : Victor Chéri. Elle avait pour titre Acis et Galathée et Camille du Locle en avait écrit les paroles. Selon l'usage, elle comportait trois rôles : soprano, ténor, baryton. Ce dernier était naturellement dévolu à Polyphème, le cruel cyclope qui, dans sa jalousie, tue Acis, son trop heureux rival. Chéri, qui n’obtint que le second prix, n’a laissé de souvenir que comme chef d'orchestre, mais 1l est juste d'ajouter que son camarade Jean Conte, pour avoir élé à Rome, ne fit pas une plus belle carrière.

L'autre cantate, qui date du mois de septembre, fut écrite par Michel Carré et mise en musique par Adam, pour célébrer la prise de Sébastopol. Presque chaque théâtre de Paris avait tenu à exécuter la.sienne. Celle-ci, qui comportait quatre voix d'hommes, fut chantée à l'Opéra-Comique et au Théâtre-Lyrique. Elle avait nom : Victoire let avait été improvisée en quelques heures. Un vif succès répondit à ce bel effort, car, treize jours de suite, l’œuvre dut être donnée en complément de spectacle. ,

La Manon Lescaut d'Auber (le 24 février 1856) apporta à Faure l’un de ses premiers grands succès. C’est une assez sotte chose que l’arrangement qu'a fait Scribe du célèbre roman de l'abbé Prévost, mais il prêtait à la musique, c’est incontestable, et l’on peut s'étonner qu'après un succès immédiat assez vif, il n'ait pas plus été repris que Jenny Bell. ù

Pour nous faire connaître l’histoire de Manon, Scribe n’a rien trouvé de mieux que d'imaginer un nouveau personnage : le marquis d'Hérigny, jeune et passionné colonel, qui, ayant aperçu la jolie ouvrière, lance sur sa piste un sergent sans scrupule, Lescaut, et ne tarde pas à être renseigné sur le passé de Manon, son arrivée à Paris etses amours présentes avec Des Grieux. Pour lui amener sa cousine, Lescaut s'arrange de manière que les deux amants, après avoir organisé une fêle au Cadran bleu, se trouvent soudain sans un sou pour en payer les frais. La seule ressource qui reste à Des Grieux, c’est de s'engager comme soldat, afin de toucher la prime. Le marquis a dès lors beau jeu pour mettre son rival aux arrêts et amener Manon à demander grâce pour lui. C’est ce qu’elle fait. Mais Des Grieux, soudain, s'étant échappé, fait irruption, provoque le marquis, le frappe et le laisse pour mort! Après quoi, nous sommes, sans transition, transportés à la Louisiane, où à la suite de nouvelles péripéties bizarres, nous assistons à la mort de Manon.

Faure incarnait le beau marquis. S'il ne paraissait que dans deux actes, quelques-unes des plus jolies pages-de la partition lui étaient attribuées, etil pouvait, sans contrainte, se laisser aller à son goût naturel d'élégance et de charme. Les couplets : « Manon est frivole et légère » et le duo qui suit, entre le marquis et Manon, sont empreints d'une tendresse émue et séduisante qu'il faisait valoir à ravir; et, dans sa conclusion : « Je veux qu'ici vous soyez reine ! » il pouvait à la fois prêter à sa phrase cette ampleur et cette dignité qui lui seront si caractéristiques, et y mêler des ornements dont la souplesse et la sûreté ne laissaient rien

à désirer..…., même à côté de Marie Cabel, virtuose étourdissante de hardiesse et de grâce.

Une jolie photographie nous a perpétué son aspect dans ce rôle. Elle a été prise au moment où le marquis est contraint, par Des Grieux, à tirer l'épée. Imberbe, bien entendu, et perruque poudrée, le geste vif, le regard assuré, il paraît seulement un peu trop jeune.

Cette année encore, Faure prêta son concours à l’un des candidats au Prix de Rome ; sans que d’ailleurs la cantate de celui-ci eût plus de bonheur que celle de Chéri. Elle avait pour sujet David, et cet épisode où le jeune berger, inspiré, calme de ses chants les fureurs de Saül. L'auteur était un certain Lacheurié, élève d'Halévy, qui n’a jamais fait parler de lui. Il obtint le second grand prix en partage avec Bizet, lequel avait paru trop jeune {17 ans!) et que l'on remit à l’année suivante. Dans l'exécution de cette cantate, Faure représentait le personnage du Roi.

D'autres occasions lui furent données de se faire apprécier en dehors de son théâtre. Les journaux du temps nous le signalent ainsi, chantant, avec Marietta Alboni, la charmante scène de Rosine et Figaro au second acte du Barbier de Séville jet c'est là sans doute son premier essai de chant italien); elle était intercalée dans le Concert de la Cour, d'Auber, joué chez le Préfet de la Seine, Haussmann. Ou bien, c’est la princesse Mathilde qui l'avait mandé pour un de ses concerts, dirigé par Pasdeloup; ou le D' Wertheim, dilettante et thérapeute, pour une fête cosmopolite en son château d'Issy.

Un incident, un procès même, marque l'été de cette année. Ce ne sera pas le dernier dans la carrière de notre chanteur, toujours très entier dans les questions où sa dignité d'artiste, autant que le souci de la santé de sa voix, se trouvaient en jeu à ses yeux. Certain dimanche du mois d'août, sur l'affiche de l'Opéra-Comique, qui annonçait le Caid, le public put lire une large bande avec ces mots écrits : « Relâche pour cause de refus de service de M. Faure. » Le procédé était vif, quelle qu’en fût la cause.

Il est si facile à un artiste de se déclarer souffrant, qu'on aurait dû reconnaître sa loyauté à ne pas invoquer ce prétexte, et ne pas traiter son refus de caprice. C'était donner beau jeu à l'artiste qui répliqua par un procès, et tint à en

faire juge le public, comme nous le révèle la lettre suivante

adressée par lui au directeur du Figaro :

Après avoir joué quatre fois la semaine dernière, du lundi au samedi, des rôles écrits dans des registres aussi différents que ceux du Caïd, du Chien du Jardinier et de Manon Lescaut, j'ai cru devoir, pour cause de fatigue et dans la crainte de me déplacer la voix, en chantant un jour un rôle très grave et le lendemain un autre très élevé, faire connaître l'impossibilité dans laquelle je me trouvais de jouer dimanche le Caïd... Malgré toutes mes observations, M. Perrin s’obslina à maintenir l'affiche... J'ai dû déférer l'appréciation de ce fait et de mon droit au tribunal de commerce...

Celui-ci, en fin de compte, n'eut pas à se prononcer, car une conciliation intervint, à temps, entre le directeur et son pensionnaire, et chacun d’eux retira sa plainte.

Comme gage de paix, on annonça, presque en même temps, une reprise de l'Etoile du Nord; mais, cette fois, une indisposition réelle empêcha Faure de paraître et Bataille dut lui rendre le service qu’il en avait reçu naguère, en reprenant à l'improviste son personnage de Peters. Un. nouvel ouvrage, en répétitions, en fut retardé d'autant : le Sylphe, de Clapisson.

Il venait de Bade, où il avait été offert en primeur, l'été de cette même année. Emprunté, par Saint-Georges, à un « conte moral » de Marmontel : le Mari sylphe, ce petit. opéra-comique en deux actes nous peint la double évoluion d’un nouveau ménage, où la femme, jeune, crédule, délicate, a pris d’instinct son mari en aversion (c'est un marin, qu'elle trouve brutal), et où celui-ci, devinant qu'il ne pourra la reconquérir qu’en frappant son imagination, s'avise de se faire mystérieusement ouïr d'elle comme un sylphe familier, invisible, tendre et consolateur…

Le sujet parut monotone et la partition inégale. Mais il n'y eut qu'une voix pour porter aux nues l'interprétation, et l’œuvre lui dut tout son succès. Mne Van den Heuvel, la

fille de Duprez, s’y montrait exquise de finesse et de virtuosité délicate ; et quant à Faure, il surprit les plus prévenus par un art encore en progrès et qui ne craignait pas de se plier à un vrai tour de force. Le rôle du marquis de Valbreuse, en effet, était écrit pour ténor : on se rendait compte, cependant, qu’il prendrait beaucoup plus de caractère avec une voix grave. Faure eut l’ingénieuse idée de souligner par la voix même le double jeu du personnage, en réservant son timbre grave aux scènes du mari et à ses brusqueries voulues de loup de mer, tandis qu'il dotait le sylphe chimérique de vraies notes de ténor, pleines de douceur et de caresses. On ne pouvait servir l’œuvre musicale avec plus de bonheur, et la façon inattendue avec laquelle l'artiste avait tourné la difficulté fut aussi admirée que sa virtüosité même. Se faire passer pour sylphe sans ridicule, et, au contraire, avec un charme de plus, c'était un triomphe. Le reproche lui avait été adressé parfois, déjà, de « ténori- ser » trop volontiers, mais il fallut convenir que le parti se justifiait 1c1 d'une séduction opportune.

Cet art singulier de se dédoubler en quelque sorte, de faire entendre comme deux voix différentes de timbre et de caractère, Faure en usa toujours avec discrétion ; mais il lui dut, à plusieurs reprises, des effets d’une éloquence admirable, et pas seulement au service d’une bagatelle comme le Sylphe. Aussi bien, quel que fût le cas, l'émission avait (toujours tant de franchise, de plénitude et d’aisance, que l’auditeur ne songeait n1 à un « procédé », ni à un « tour de force ».

Il faut avouer (écrivait un critique de la Revue el Gazette musicale) que la nature a été bien généreuse envers lui; car il n’y a pas de Conservatoire au monde qui puisse donner cette sonorité d'orgue, cette richesse de timbre et cette facilité d’intonation. L'air du sylphe, de la fin du premier acte, a dévoilé chez ce jeune chanteur des qualités nouvelles dont le terme de comparaison ne se rencontre que dans le souvenir de Martin. C’est le même charme et la même étendue dans la VOIX.

Sa voix (disait un autre, G. Héquet dans l’Jllustralion) est sonore, brillante, énergique. Il phrase et vocalise à merveille. H nuance, 1l

colore, il a du style et de l'expression. Et il ne crie jamais ! N'est-ce pas un homme rare ?

Les autorités compétentes en jugèrent sans doute ainsi. Une sanction officielle vint, quelques semaines plus tard, consacrer cette jeune et « rare » maîtrise, et personne ne songea à s’en étonner. Ponchard, dont, comme on l’a vu, il avait été l'élève, ayant pris sa retraite, c’est Faure qui fut nommé, à sa place, professeur de chant au Conservatoire : il n'avait pas tout à fait vingt-six ans ! (Décembre 1856.)

Cet honneur le flatta, sans doute, mais sans le charmer beaucoup. Jamais il n'eut de goût pour enseigner. Plus tard, nous le verrons s’y refuser toujours. En 1857, et jusqu'en 1860, où il reprit sa liberté, la médiocrité de sa classe n'était d’ailleurs pas faite pour l’encourager. Un seul de ses élèves, Troy aîné, se montra, aux concours d’abord, puis à l’'Opéra-Comique, vraiment digne de son maître.

Celui-ci, en se retrouvant parmi ses camarades de la veille, n’hésita pas à leur prêter son concours dans leurs exercices. Ils formaient alors une société, dite des Jeunes arlistes du Conservatoire, distincte de celle des Concerts mais qui en rappelait l’origine, et qui donnait, elle aussi, des séances. C'est en 1851 qu'elle s'était fondée, sous la direction de Pasdeloup, et ses exécutions avaient lieu à la Salle Herz : telle est l’origine des fameux Concerts populaires, inaugurés, dix ans plus tard, au Cirque d'hiver. Leurs programmes éiaient jeunes et hardis comme euxmêmes, soit qu ils fissent entendre, les premiers, des pages étrangères et aussi « avancées » que les symphonies de Schumann, soit qu'ils prétassent leur concours aux œuvres inédites de notre école. Ils avaient joué ainsi successivement, deux symphonies de Gounod et, dans ia séance où Faure parut, ils en firent applaudir une de Saint-Saëns, alors âgé de vingt et un ans.

Faure chanta la romance d'Ariodant, de Méhul, qu’on ne connaissait plus guère que par les adaptations de vaudevilles : « Femme sensible, entends-tu le ramage..… ? » Il la dit (nous rapporte un critique) « avec tant de charme et un goût si

parfait que la salle entière a éclaté en transports d’enthousiasme et en cris de bis ». Il se fit entendre également, avec un grand effet, dans le finale d’'Ernant, de Verdi, c'està-dire la grande scène de Charles-Quint, d’une ampleur lyrique superbe.

Une autre séance lui donna l’occasion de chanter la prière de Moïse et tout le finale de cet opéra; une autre, mais dans l'église de la Madeleine, le Requiem de Mozart (il n’y eut pas moins de quatre exécutions); une autre encore, une cantate d'Édouard de Hartog, avec chœurs et orchestre : Hymne au Soleil, où l’on apprécia de la grandeur et du charme.

Le Sylphe avait fait comparer Faure à Martin. Bien que le rapprochement de ces deux voix fût en réalité impossible, l’une étant essentiellement basse-chantante, l’autre aussi naturellement près du ténor que du baryton, il y avait là une indication pour tenter de rendre vie à certains rôles dont l'exécution avait dû être abandonnée. De ce nombre était Joconde de Nicolo. Mais qu'on y eût seulement pensé pour Faure prouve à quel point on élait arrivé à la conviction que de lui on pouvait tout attendre.

Non seulement il ne trompa point d'aussi flatteuses espérances, mais il les dépassa. — Pas tout de suite, à dire vrai. D'abord, 1l voulut, autant que possible, chanter le rôle tel qu'il est écrit, et s’en tira par la douceur et le charme, mais non sans une certaine gêne ; on sentait encore un peu le tour de force. Bientôt, 1l transposa adroitement, sans leur rien ôter de leur couleur, les passages trop haut perchés ; sa voix, « toujours admirable, souple, étendue, sympathique, homogène », en prit plus de brio et d’éclat ; son Jeu, d'autant plus à l'aise, y gagna en autorité... Bref, Joconde devint un des plus retentissants succès de sa carrière, et des plus prolongés : grâce à lui, la reprise de l’œuvre atteignit près de 100 représentations en deux ans! On ne se lassait pas d’admirer sa désinvolture élégante et de haut style, sa façon de comprendre le rôle, personnelle, originale, d’une variété et d’une aisance comme vécue; on

ne se lassait pas de l'entendre détailler l’air célèbre : « J'ai longtemps parcouru le monde » et soupirer, avec une grâce

incomparable, la non moins fameuse romance : « Dans un délire extrême... » Le goût, le sentiment, l'esprit aussi, car il en faut dans les ensembles et mainte scène très mouvementée de cette piquante comédie, toul attirait, tout charmait. Certains critiques lui reprochèrent bien de ne pas dédaigner les effets de fioritures, les traits de virtuose ;

mais quoi ? Martin lui-même en avait légué la tradition, et.

le caractère du personnage donnait une sorle de sens particulier à ces agréments. Ce « coureur d'aventures » en quête de bonnes fortunes ne saurait s'exprimer sans chercher à séduire...

Le rôle de Jeannette était joué par MI Lefebvre, avec une grâce et un esprit délicieux, et son succès ne fut pas moindre que celui de son camarade. Aussi bien, de plus en plus, on les entendait ensemble, et leurs talents paraissaient en complément lan de l’autre. C’est avec elie, après une reprise d'HJaydée el une nouvelle série de représentations de l'Étoile du Nord, — que Faure accepta, à la fin d'août, de partir pour Bade.

La saison de Bade ou pour mieux dire Baden-Baden, qui s'ouvrait chaque année au cœur de l'été, était la plus brillante de celles des villes d’eau et de jeu d'Europe, à cause de la société qui s’y donnait rendez-vous. Les représentations ou les concerts devant « un parterre de rois » n'étaient pas rares. Les maîtres de l’art s’y rencontraient avec les maîtres du monde; écrivains et artistes y étaient sûrs de la plus flatteuse réception comme des plus intéressantes rencontres. C'était une sorte de salon international, sans étiquette, sans contrainte.

Le directeur Bénazet présidait aux exécutions du théâtre et de la salle de concerts. Pour l’un comme pour l’autre, sans oublier les séances de musique de chambre, les premiers artistes du monde musical étaient dès longtemps conviés ; de plus, quelque œuvre inédite était représentée en primeur et l’auteur venait lui-même donner ses soins à

son étude. C’est ainsi que Berlioz (en attendant d'apporter sa comédie lyrique Béatrice el Bénédict) y dirigeait chaque année un grand concert de ses œuvres. C’est ainsi que, l'an passé, le Sylphe avait été offert aux habitués du théâtre.

Lorsque Faure et Caroline. Lefebvre arrivèrent, Sivori et Servais, Louise Mattmann, Marie Cabel..…. venaient de se faire entendre. Nos deux artistes étaient annoncés sur le programme du festival organisé par Berlioz au profit de l'hôpital. L'un chanta le finale d'Ernant, qui était, cette année, comme son cheval de bataille, l’autre le Voti che sapete de Chérubin dans les Noces de Figaro, et tous deux unirent leurs talents pour le duo de Figaro et Rosine dans le Barbier de Séville.

Mais ils devaient aussi créer, avec quelques-uns de leurs camarades de Paris, un opéra-comique nouveau, de Victor Massé (qui élait venu pour les répétitions) : le Cousin de Marivaux. L'œuvre, écrite par Léon Battu et Ludovic Halévy, comportait deux actes et cinq personnages. Elle parut « spirituellement tournée », nous dit le correspondant anonyme de la Revue et Gazette musicale. Mais, comme il n'en parle pas davantage, sous prétexte qu'elle ne tardera pas à être donnée à Paris, et comme, en réalité, elle ne fut plus représentée nulle part, qu’elle est même, probablement, restée inédite, 11 n’est pas interdit de conclure que le succès avait été mince. On a toujours reproché à Massé d'écrire trop vite, et ce défaut, qui a nui à nombre de ses œuvres, était probablement le principal de cette improvisation sur commande.

Faure et Mlle Lefebvre, rentrés à Paris, reparurent aussitôt dans Joconde, dont la vogue rebondit de plus belle. L'Étoile du Nord en fit autant. En dehors de ces deux œuvres, dont l'alternance continuelle était, pour le coup, une manière de tour de force tant y était grand le contraste vocal, Faure ne se fit guère entendre que dans quelques concerts, chez la princesse Mathilde, par exemple, ou à l'église : tel, à Saint-Eugène, aux obsèques de Léon Battu, un Pie Jesu de Gevaert, à trois voix, composé tout exprès ; tels, au collège

Chaptal, une messe de Deffès et, à Notre-Dame-de-Lorette, aux obsèques du fameux musicographe Castil-Blaze, divers motets de Jules Cohen.

A ce début de l’année 1858, M"° Ugalde ayant organisé,

à l'Opéra-Comique, une représentation à son bénéfice, et ayant mis au programme Galathée et le Caïd, Faure se rencontra près d'elle dans les personnages de Pygmalion et du Tambour-major. C'était à la veille de la création d’une œuvre écrite par Gevaert sur un poème de Cormon et Michel Carré : Quentin Durward, qui, si elle ne s’est pas maintenue, eut pourtant un beau succès de nouveauté.

On connaît le célèbre roman de Walter Scott : le scenario en était fidèlement tiré. Trop fidèlement, même, si l'on en croit les critiques, aux yeux de qui parut trop grave et peu intéressante la « politique musicale » des second et troisième actes, où évoluent les ruses de Louis XI pour maintenir Isabelle de Croy parmi ses sujettes. C’est à contrecarrer ces mesures sournoises que s'emploie l’ambassadeur du duc de Bourgogne, le comte de Crèvecœur; el c’est ce noble, fier et généreux personnage qu'incarnait Faure. Les avis paraissent avoir été partagés sur l'intérêt musical qu’il offrait. Les uns déclarent que c'était lui faire trop d'honneur que le confier à un pareil artiste ; les autres y voient un des rôles essentiels de l’œuvre. De fait, une fois en scène, il ne la quitte guère ; récit d'ambassadeur, romance, duo avec Isabelle, défi au Roi, scène dramatique entre lui et son jeune rival Quentin, autant de pages qu'il fallait une véritable autorité pour soutenir. Voici l'opinion de Fiorentino (Moniteur, 28 mars) :

Faure n'entre qu’au second acte, mais il joue un des personnages les plus importants et les plus sympathiques de la pièce et du roman; sa tournure est plus dégagée, plus distinguée que d’habitude, et il porte avec beaucoup d’aisance et de fierté l’armure et le casque, qui rendent la plupart des comédiens très empêtrés sur la scène et très ridicules. Il a chanté parfaitement sa romance (elle est charmante, et l’artiste la dit avec un goût parfait et une admirable simplicité) et son

air à boire. Et s’il a paru faiblir par moments, soit dans le défi, soit dans le duo avec Isabelle, c'est que, d'une part, ces morceaux n'étaient

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