‹ J. B. GreuzeChapitre 12 sur 90 · LE GESTE NAPOLITAIN · texte numérisé non relu

LE GESTE NAPOLITAIN

Réduction de la gravure de Veyrassat, d'après J. B. Greuze. (Collection de Lord Dudley.) — (Smith, t. VIII, p. 4?o, n» i5o.)

piliers des Halles, parmi les poissons frais et les propos salés des prêtresses du lieu. Il attrapait au vol ici un geste, là une attitude; ailleurs

dégoûtait facilement de ce qui l'avait d'abord charmé. Il avait donné à l'abbé Gougenot, pendant son séjour à Rome, plus d'une preuve de cette mobilité d'humeur. II arrivait souvent que, pour le satisfaire, il fallait réunir en toute hâte les personnages nécessaires à la composition du tableau dont il avait formé le projet. Puis, une fois les personnages rassemblés, sa verve, disait-il, était éteinte; il ne sentait plus en état de travailler, et il congédiait ses modèles, qui recevaient cependant le prix convenu pour la séance. De pareilles fantaisies étaient fréquentes chez cet homme bizarre.

un sourire, une moquerie; quelquefois une parole qui le mettait sur la voie d'un tableau à faire. Par malheur, rentré chez lui, il ne se contentait pas de rapporter ce qu'il avait vu : il le traduisait à sa façon et ses traductions étaient presque toujours de belles infidèles, tant il les dépouillait avec soin du caractère un peu cru qu'ont les originaux dans la réalité. La mollesse de sa propre nature l'y poussait et aussi les préjugés de l'art régnant avec lequel il n'a jamais entièrement rompu. Il ne faut pas gratter longtemps Greuze pour trouver dessous Boucher. C'est un novateur : ce n'est pas un révolutionnaire.

Par bonheur, Greuze resta toujours par certains côtés de son pays et de sa classe. Malgré ses études acharnées sur le peuple de Paris, il y a en lui un certain goût de terroir qui se mêle d'une façon curieuse à la polissonnerie à la mode. Ses costumes et ses accessoires sentent le Maçonnais : le berceau où repose le bébé que contemplent avec amour les deux époux dans la Paix du ménage, c'est celui où il avait dormi ses premiers sommeils et que connaissent bien encore les enfants du pays. Le milieu où il place ses scènes sentimentales et familières rappelle celui qu'il a connu tout jeune et qu'il n'a jamais oublié. A ce point de vue, quelques-uns de ses tableaux sont de véritables documents qui nous introduisent dans la petite bourgeoisie et complètent ce que les écrivains du temps nous racontent sur sa vie simple et frugale, sur ses vertus domestiques, sur la discipline un peu austère qui y régnait et qui diffère si fort de nos mœurs actuelles. Alors les familles étaient nombreuses, les femmes et les enfants se serraient autour de leurs chefs dont l'autorité était incontestée et Diderot pouvait mettre à la scène un père de famille inquiet des absences répétées de son fils et veillant toute la nuit pour l'attendre et lui reprocher amèrement son inconduite1. Mieuxque Diderot, dont l'emphase théâtrale dépasse le but, le premier livre des Mémoires de Marmontel est le meilleur commentaire qu'on puisse faire de Greuze. On y trouve2, comme dans ses tableaux, « un père un peu rigide, mais bon par excellence sous un air de rudesse et de sévérité »; une tendre mère, « la plus digne des femmes, la plus intéressante, la plus aimable dans son état »; une aïeule, « bonne petite vieille qui avait encore sa mère

1. Ici les dates ont leur importance. Le Père de famille, comédie en cinq actes et en prose, par Diderot, est de l'année 1738, et tut représenté en 1761. C'est l'époque où se dessine le succès de Greuze.

2. Mémoires de Marmontel, publiés par F. Barrière, 1846. Livre Ier, p. 16 et 17.

et la mère de son mari »; trois sœurs de l'aïeule, une tante et une nombreuse nichée d'enfants, comme celles que les Parisiens reprochaient à Greuze, mais qui n'étaient après tout que l'exacte copie des familles provinciales au milieu desquelles il avait grandi. La Privation sensible et le Retour de nourrice donnent bien une idée de ces ménages de province qui vivaient petitement, mais qui se consolaient par leur tendresse

l'accordée de village.

Tableau de J. B. Greuze (n° 2C0 du Musée du Louvre ) — (Smith, t. VIII, p. 404, n° 16.)

et leurs soins réciproques de l'exiguïté où le grand nombre de leurs membres les forçait de vivre. L'aisance y était moins grande — mais aussi l'égoïsme — qu'à nos foyers plus solitaires.

C'est, sans doute, beaucoup parler de mœurs à propos d'un peintre : mais l'on ne trouvera pas que c'est trop, à penser qu'il s'agit d'un peintre qui a dû ses premiers succès à ces scènes toutes spéciales, si différentes des mœurs de la cour, et qui avaient un véritable ragoût de nouveauté et de naïveté pour les palais un peu blasés des amateurs. Greuze, d'ailleurs,

après avoir trouvé sa voie, tâtonna encore quelque temps avant de s'y engager résolument. Le Salon de i/5q, où il avait seize tableaux ou dessins de petite dimension, ne lui fut pas très favorable.

« Les Greuze, dit Diderot, ne sont pas merveilleux cette année. Le faire en est raide et la couleur fade et blanchâtre. J'en étais tenté autrefois : je ne m'en soucie plus1. »

Arrêt sévère; mais Diderot n'est pas de ceux qui gardent rancune aux gens des duretés qu'ils leur ont dites. Au Salon qui suivit, en 1761, il ne se fait pas prier pour constater le succès du peintre qu'il avait malmené. «Il paraît, écrit-il à Grimm, que notre ami Greuze a beaucoup travaillé. On dit que le portrait de M. le Dauphin ressemble beaucoup; celui de Babuti, beau-père du peintre, est de toute beauté 2. »

Greuze avait encore, au Salon de 1 76 1 , un Portrait de lui-même, qui est au Louvre (Collection La Caze3), une Petite Blanchisseuse, le Portrait de Mme Greuze en vestale.

« Gela, une vestale, s'écrie Diderot. Greuze, mon cher, vous vous moquez de nous. » Un Berger qu'on aurait pu à la rigueur prendre pour

1. Œuvres complètes de Diderot. Edit. Asse'zat, t. X, p. 101 (Salon de 77 5g). Un des tableaux de Greuze, cette année-là, était le portrait de la signora Amici, qui fut vendu / 5g francs en 1793.

2. Œuvres complètes de Diderot. Edit. Assézat, t. X, p. 142 (Salon de ij6i).

3. Ce portrait provient de la Collection de Cypierre. C'est une ébauche sur bois, où le peintre s'est bien saisi, avec l'air satisfait de lui-même, qui agaçait si fort ses rivaux et quelquefois ses amis eux-mêmes. N° 210 de la Collection La Caze.

L ECOUTEUSE AUX PORTES.

Réduction de la gravure de Courtry, d'après J. B. Greuze. (Ancienne Collection de San Donato.) (Smith, t. VIII, p. 419, n° 67.)

J. B. GREUZE 25 une œuvre de Boucher, plusieurs têtes d'enfants ou de jeunes filles et deux dessins où se retrouve la préoccupation qui domine à ce moment-là le talent du peintre : l'un représente un Fermier incendié, l'autre, le Paralytique secouru par ses enfants ou le Fruit de la bonne éducation. Ce dernier, transformé plus tard en tableau, se trouve aujourd'hui en Russie, à l'Ermitage impérial. La gravure, faite par Flipart, en fut dédiée à l'impératrice Catherine II'.

Tout entier à ses idées de la régénération de l'art par la morale, Diderot loue surtout l'intention du dessin.

« C'est, dit-il, un tableau de mœurs. Il prouve que ce genre peut fournir des compositions capables de faire honneur aux talents et aux sentiments de l'artiste 2. »

Mais les dessins ou les tableaux que nous venons de citer étaient peu de chose à côté de l'Accordée de i illage que Greuze exposa à ce même Salon et qui fit courir tout Paris3. Cette fois Diderot qui a enfin trouvé son peintre désarme tout à fait. « Le sujet est pathétique et l'on se sent gagner d'une émotion douce en le regardant. » Il le décrit en détail, et termine en disant, fidèle à sa marotte :

« C'est certainement ce que Greuze a fait de mieux. Ce morceau lui

1. Un dessin de la tête du vieillard se trouve à Montpellier, au Musée Fabre, riche en œuvres de Greuze. D'après Grimm, l'estampe de Flipart se vendait 16 livres.

2. Œuvres complètes de Diderot, t. X, p. 143 {Salon de ij6i).

3. Ce tableau avait été commandé par Randon de Boisset, qui le céda au marquis de Marigny, Poisson- Mécène, comme l'appelle Diderot, pour 9,000 livres; à la vente de la Collection Marigny, en 1782, il fut acheté par Joullain *6,65o livres pour le Cabinet du Roi.

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