‹ J. B. GreuzeChapitre 14 sur 90 · LE JEUNE PAYSAN HOLLANDAIS · texte numérisé non relu

LE JEUNE PAYSAN HOLLANDAIS

Tableau de J. B. Greuze, peint pour M. le eorn.nandcur Nicolas de Démido t. - (Ancienne Collection de San Donato.

manière un peu trop accusée sont heureusement reliés par le fiancé qui sert de trait d'union entre le vieillard et sa fille. Les enfants qui regardent ferment la scène du côté de l'escalier et il n'est pas jusqu'aux poules auxquelles une petite fille distribue à contre-temps du grain, qui n'aient leur rôle dans l'affaire en occupant l'espace libre sur le devant. Mais dans tout cela il y a en réalité plus d'habileté que de naturel. Le principal défaut de Greuze apparaît déjà ici très nettement. Il donne la pose à ses personnages en vue d'un effet à produire. 11 leur applique les nécessités de la convention théâtrale qui oblige les acteurs à faire face au public. Encore a-t-on pu de nos jours protester avec quelque apparence de bon sens contre quelques-unes de ces nécessités qui sont factices et ont fini par donner à la scène un air insupportablement vieillot et artificiel. Combien à plus forte raison peut-on faire le même reproche à Greuze que rien n'obligeait à un pareil sacrifice? J'en suis fâché pour son vénérable vieillard à cheveux gris dont il affectionnait tellement le type qu'il l'a reproduit à satiété dans ses tableaux ; mais par sa manie de parler en toute occasion aux spectateurs, il me rappelle ce vieux cabotin de Delobelle, une des plus jolies trouvailles de Daudet, qui ne peut pas avaler une cuillerée de soupe chez lui sans être assis de trois quarts et sans prendre des temps, comme s'il était réellement au théâtre.

Cette préoccupation du tableau vivant qui hante Greuze a d'autres effets, déjà visibles dans l'Accordée de village, mais à un moindre degré néanmoins que dans les autres toiles morales qui l'ont suivie. Les attitudes y sont contraintes ou fausses, parce qu'on les adapte aux exigences de l'ensemble, au lieu de les laisser se développer librement, comme cela a lieu dans la réalité, sous l'empire de l'émotion. Les gestes qui suivent les attitudes sont aussi réglés qu'elles et c'est tout juste le contraire de la vérité. Arrondis ou anguleux, suivant les personnes, tantôt brefs, secs et coupants, tantôt enveloppants, câlins ou caressants, multipliés sans nombre ou restreints outre mesure, les gestes ont cela pour eux qu'ils complètent la parole et souvent même, chez les races méridionales, qu'ils la remplacent. Mais c'est à condition qu'en raison même de leur nature, ils expriment un état passager, transitoire, plus vite disparu encore que créé, aussi rapide et aussi fugitif que la pensée même dont ils sont les interprètes. Leur demander en peinture de traduire tout un discours, de résumer toute une série complexe de sentiments et d'émotions, de caractériser un type spécial, c'est immobiliser ce qui de sa

l'éducation d'un jeune savoyard, dessin de j. b. greuze.

Réduction de la gravure de Jac. Aliamet, d'après une épreuve de la Collection de M. Henry Lacroix.

3o LES ARTISTES CÉLÈBRES

nature est essentiellement mobile, c'est soumettre un mouvement spontané à l'action d'un ressort mécanique, c'est figer ce qu'on doit fixer. Diderot, auquel il faut toujours revenir quand il s'agit de Greuze, nous donne la clef des erreurs de ce peintre par celles où il tombe lui-même, et il est aussi amusant que paradoxal de voir ce grand écrivain, si vivant, si vibrant, et d'un inattendu aussi personnel, essayer de soumettre la littérature et l'art à la représentation de types bâtis suivant la formule :

« Est-ce un poète? est-ce un poète qui compose? compose-t-il une satire ou un hymne? Si c'est une satire, il aura l'œil farouche, la tête renfoncée entre les épaules, la bouche fermée, les dents serrées, la respiration contrainte et étouffée : c'est un furieux. Est-ce un hymne? il aura la tête élevée, la bouche entr'ouverte, les yeux tournés vers le ciel, l'air du transport et de l'extase, la respiration haletante : c'est un enthousiaste '. »

Voilà pour le poète : Diderot a d'autres exigences pour les peintres : « Mon ami, transportez-vous dans un atelier : regardez travailler l'artiste. Si vous le voyez arranger bien symétriquement ses teintes et ses demiteintes tout autour de sa palette ou si un quart d'heure de travail n'a pas confondu tout cet ordre, prononcez hardiment que cet artiste est froid et qu'il ne fera rien qui vaille... Celui qui a le sentiment vif de la couleur a les yeux attachés sur sa toile; sa bouche est entr'ouverte, il halète; sa palette est l'image du chaos... »

Il y a des jours où les gens d'esprit déraisonnent-. Diderot confond ici l'excitation cérébrale avec l'agitation extérieure par où il n'est pas nécessaire qu'elle se manifeste. D'ailleurs, à le prendre au pied de la lettre, on aboutirait à un byzantinisme grotesque qui créerait pour toutes les occupations comme pour tous les sentiments, pour l'épicier comme pour le maçon ou l'homme de bureau, une sorte de canon hiératique duquel il serait défendu de s'écarter sous peine d'excommunication. Le malheur est que ces théories que Diderot jetait pêle-mêle un peu comme un volcan qui se débarrasse de toutes sortes de matières ont été prises par Greuze au pied de la lettre et qu'elles ont gâté un talent qui eût été exquis s'il eût été simplement naturel.

i . Di derot, Œuvres complètes. Edit. Assézat, t. VII, p. 394. De la Poésie dramatique.

1. Il y a des jours aussi où ils se retrouvent. Dans son premier chapitre de l'Essai sur la Peinture, intitulé : « Mes pensées bizarres sur le dessin », Diderot a pris soin de se réfuter lui-même aussi complètement qu'on peut le désirer. (Edit. Assézat, t. X, p. 461.)

Page 1