‹ J. B. GreuzeChapitre 15 sur 90 · ÉTUDE D'ENFANT · texte numérisé non relu

ÉTUDE D'ENFANT

RéJiKtion d'une sanguine de J B. Greuze — (Ancienne Collection Laperlier.)

J. B. GREUZË 3l

Le défaut est déjà sensible dans l'Accordée de village, où le type du père de famille, onctueux et attendrissant, rentre dans la convention imposée par Diderot : nous le retrouverons plus fortement accusé dans les toiles qui suivront.

Si la distance qui nous sépare du xvme siècle nous montre dans V Accordée de village des erreurs qu'on n'y apercevait pas alors, les critiques de l'époque, malgré leur enthousiasme légèrement surchauffé pour ce tableau, ne l'avaient pas toutefois épargné en entier. Diderot luimême fait des réserves significatives auxquelles il faut s'associer :

« Téniers peint des mœurs plus vraies peut-être. Il serait plus aisé de retrouver les scènes et les personnages de ce peintre ; mais il y a plus d'élégance, plus de grâce, une nature plus agréable dans Greuze. Ses paysans ne sont ni grossiers comme ceux de notre bon Flamand ni chimériques comme ceux de Boucher »

Mais existent-ils réellement? La fiancée est plutôt une jolie bouquetière qu'une paysanne2; le père de famille et son futur gendre appartiennent à la petite bourgeoisie. La mère est une femme de la Halle; le notaire seul est de la campagne; mais c'est un notaire. La pièce ellemême où se passe la scène continue l'équivoque : elle est tenue avec une propreté et un soin étonnants; mais on y donne à manger aux poules, trop bien élevées du reste, mère et poussins, pour oublier ce qu'elles doivent à la compagnie.

Sous le bénéfice de ces observations, il faut avouer que l'Accordée de village n'a pas perdu tout le charme que lui reconnaissaient ses contemporains. Bien qu'un peu apprêtée, la scène reste gracieuse : le dessin des têtes principales est serré de près, et entre toutes la fiancée est un morceau ravissant. Ces têtes de jeunes filles sont le triomphe de Greuze : il y est revenu à bien des reprises, il a reproduit chaque fois le même type d'une manière presque identique, et toujours il s'y est montré supérieur. Son Accordée de village est peut-être encore un peu jeune pour le mariage. Comme la jeune fille de la Cruche cassée, elle est à l'âge indécis où la femme commence à percer sous l'enfant. Les rondeurs du corps s'accusent déjà, mais la tête est encore poupine, comme celle d'un bébé.

1. Diderot, Œuvres complètes. Edit. Assézat, t. X, p. 154 (Salon de ij6i).

2. Bélier de la Chavignerie assure que la téte de V Accordée de village est celle de M"e Ducreux, à quinze ans. (Voir les frères de Goncourt, Art du XVIII' siècle, 2e série, p. 86.)

3z LES ARTISTES CÉLÈBRES

A ce moment de la vie, la joue a dans la figure une importance qui disparait plus tard avec la saillie prononcée des os. La moindre émotion — quelquefois la crainte seule de rougir — y allume des rougeurs qui la colorent sans l'enflammer; la peau, très fine et très douce surtout chez les blondes, a l'aimable peinture et le velouté de la pêche. Greuze excelle à peindre ces fraîches carnations, pétries, comme on disait dans le langage du temps, avec des lis et des roses. Autant il traite avec une négligence parfois scandaleuse tout ce qui n'est que draperies et ornements accessoires, autant son pinceau s'arrête avec amour sur les visages d'enfants ou de jeunes filles, si pleins de santé, si ronds et si fermes, aimables à l'oeil comme une belle fleur, appétissants comme un beau fruit. Si gris et si terne en d'autres occasions, il devient alors un coloriste; on comprend devant ces nuances délicates et aussi harmonieusement fondues l'enthousiasme qui s'empara du public, à une époque où le plaqué du fard s'était partout substitué au coloris naturel de la physionomie; si Greuze est plein d'inégalités criantes, il a aussi certains morceaux qui sont vraiment d'un maître et l'on s'aperçoit qu'il n'a pas perdu son temps, les jours où il allait avec son ami le graveur Wille étudier pendant de longues heures les chefs-d'œuvre de Rubens au Luxembourg.

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