LE FILS PUNI
Tableau de J. B. Greuze (n« 262 du Musée du Louvre). — (Smith, t. VII 1, p. 412, n° 41.)
Il eut toute sa vie l'intention de représenter dans une série de toiles les événements différents que la bonne ou mauvaise éducation reçue dans l'enfance peut amener dans le cours de la vie. Ce roman, intitulé : Basile et Thibaut ou les Deux Educations, devait avoir vingt-six tableaux et se terminer par la sentence de mort de Thibaut le meurtrier, prononcée par son ancien ami Bazile, devenu lieutenant-criminel. Greuze n'exécuta pas son projet : nous n'y avons pas perdu grand'chose
La Malédiction paternelle a été tellement vulgarisée par la gravure 1. Edm. et J. de Concourt, l'Art du XVHfr siccle. 2e série. Greuze, p. 20.
qu'après un siècle et plus d'existence elle est encore populaire. Elle représente une scène violente de famille qui est le terminus de toute une série de faits que nous sommes réduits à deviner, ce qui n'est pas autrement difficile. Un fils vicieux et débauché vient de s'engager : la bouche ouverte, les cheveux hérissés comme le veut la formule du désespoir, il s'arrache aux étreintes de sa mère qui essaie de le retenir, pendant qu'un de ses petits frères — charmant celui-là — s'agrippe à lui de toute la force de ses faibles mains. Mais si la mère pleure et supplie, le père maudit. Assis dans le fauteuil, où le cloue la maladie, il étend les mains avec violence vers son fils, pendant que ses autres enfants autour de lui le supplient d'arrêter sa malédiction, et qu'un racoleur, debout sur le pas de la 'porte, le chapeau sur la tête, attend avec une sorte d'indifférence gouailleuse la fin de cette scène, sans doute semblable à tant d'autres qu'il a déjà vues 1 .
Le temps a passé. Le père vient de succomber à la vieillesse, à la maladie et peut-être aussi à la douleur. De son côté, le fils coupable, guéri enfin de ses égarements par l'expérience, rentre au foyer après la campagne : il y trouve le cadavre de son père encore étendu sur son lit de mort. Il a l'allure et la tenue d'un voyageur qui a fait une longue marche à pied. Ses vêtements sont défaits, ses souliers couverts de poussière. Sa main tremblante a laissé échapper son bâton et devant le spectacle inattendu qui s'offre à ses regards, son corps déjà accablé par la fatigue semble s'affaisser sous le poids du remords. La réception qu'on lui fait n'est pas d'ailleurs très encourageante. Sa mère, au lieu de l'embrasser, lui montre, d'un geste tragique, le cadavre en lui disant très clairement : « C'est toi qui es l'assassin » Les autres personnages, tout entiers à leur douleur, ne s'occupent pas de lui; ils sont savamment répartis de chaque côté du lit et chacun a sa mission. A droite, une jeune fille à laquelle s'accroche son petit frère, par un jeu de scène trop familier à Greuze, lève au ciel ses yeux baignés de larmes pour le prendre à témoin de son injustice et de sa cruauté; du même côté un adolescent, un genou en terre et appuyé sur le lit, semble sangloter et prier. A gauche, une autre jeune fille, blonde comme sa sœur, et plus expansive, donne un libre cours à son chagrin; elle lève le bras avec désespoir, elle ouvre la
i. De l'esquisse telle que la décrit Diderot au tableau, Greuze a modifié certains détails du sujet. On peut en dire autant du Fils puni. La comparaison est intéressante à faire. Voir Diderot, Œuvres complètes, t. X, p. 354 et suiv. (Salon de ij65).
J. B. GREUZE 37 bouche, elle crie. Greuze, qui n'épargne pas les enfants, en a encore mis un autre tout effaré et les yeux grands ouverts entre elle et sa mère. Ces deux tableaux, à l'état d'esquisses, eurent beaucoup de succès au
ÉTUDE DE JEUNE HOMME EXPRIMANT LA DOULEUR. Réduction du dessin au lavis de Greuze, pour la tète du fils dans le Fils puni. — (Musée du Louvre.)
Salon de ij65 : achevés, le public ne revint pas sur l'idée favorable qu'il en avait conçue. Diderot, qui reflétait en partie, pour si original qu'on le tienne, l'opinion des artistes qui l'entouraient, n'a pas assez d'épithètcs
pour louer Greuze; et Dieu sait pourtant quelles étaient ses ressources en ce genre. « C'est beau, très beau, sublime, tout, tout. » On ne peut aller au delà et il faut croire que c'était l'avis du temps. D'où vient alors que l'impression brûlante produite par ce tableau s'est glacée dansl'intervalle ? D'où vient qu'en présence de ces deux scènes théâtrales qui ont la prétention de nous rendre meilleurs, nous ressentons un agacement qui nous rend peut-être injustes sur les qualités réelles qu'a pu y déployer l'artiste? Nous touchons ici à ce fameux problème de la moralité dans l'art sur lequel, il y a plus de deux mille ans, Socrate dissertait avec les sophistes et qui n'est pas, semble-t-il, encore près d'être résolu ' .
Ce n'est pas nous qui viderons la question : mais nous voudrions marquer en quelques mots les causes générales qui peuvent rendre compte de la dépréciation qu'ont subie, en passant d'un siècle à l'autre, les peintures morales de Greuze. Le premier défaut de l'œuvre morale entreprise par le peintre est de détourner l'attention de l'art lui-même pour la reporter sur un but accessoire : en devenant une argumentation, le tableau cesse d'être le but et n'est plus que le moyen. L'artiste, pour prouver ce qu'il avance et faire entrer sa conviction dans l'esprit des spectateurs, est obligé d'outrer quelques détails aux dépens de l'harmonie de l'ensemble : il exagère les attitudes, comme Greuze l'a fait, il multiplie les contorsions, les mouvements violents; il force les jeux de physionomie de façon à ce que personne ne puisse arguer de son inintelligence pour esquiver la leçon ; il déclame comme un avocat qui veut tenir son juge éveillé. Il réussit pour un temps, comme cela est arrivé à Greuze, et ensuite ? Ensuite, quand l'enseignement moral qu'on voulait donner à la foule a perdu sa fraîcheur ou son opportunité, les défauts dont nous parlons se détachent avec une intensité singulière. C'est que — et c'est là le second inconvénient du système de Greuze — la morale n'est ni une, ni invariable, ni immanente; elle change suivant les pays, et dans chaque pays même suivant les époques. Spécialement le xvme siècle avait besoin d'apprendre ou de réapprendre deschoses qui n'offrent plus à notre curiosité qu'une nourriture des plus faibles. Il était intéressant pour nos grands-pères d'être informés qu'une famille doit être unie, qu'il est bon qu'un mari et une femme s'adorent, que la mère de famille, si elle le peut, doit nourrir elle-même son rejeton au lieu de l'abandonner aux
I. Voir sur cette question un chapitre intéressant et ingénieux de M. Martha, dans son livre : la Délicatesse dans l'art, p. 1 3 3 et suiv.
J. B. GREUZE 3g
soins d'une femme mercenaire. Ce besoin pour une partie de la socie'té à cette époque d'être instruit de vérités aussi élémentaires a fait le succès