BACCHANTE
Réduction de la gravure de Paul Rajon, d'après J. B. Greuze. — (Ancienne Collection de San Donato. (Smith, t. VIII, p. 425, n° 92.)
pression de déjà vu qui fatigue et qui dégoûte, il est d'autre part sans rival dans l'art, dont le secret semble se perdre peu à peu, de la composition. Les attitudes de l'école, les contrastes savamment balancés, les antithèses et les groupes académiques ont disparu : Greuze, cette fois encore, se trouve d'accord avec Diderot, mais sur un terrain qui est le bon, celui de l'observation et de la vérité.
« Autre chose est une attitude, autre chose est une action. Toute attitude est fausse et petite, toute action est belle et vraie. Le contraste mal entendu est une des plus funestes causes du maniéré. Il n'v a de véritable contraste que celui qui naît du fond de l'action ou de la diversité soit des organes, soit de l'intérêt1.
On ne peut mieux dire et c'est justement ce qu'on trouve dans quelques-unes des scènes familières de Greuze. Elles sont charmantes parce que les personnages — et il n'est pas homme à les épargner — y sont occupés de ce qui les intéresse et non de l'impression qu'ils veulent produire sur le spectateur. Il peut y avoir fouillis, il n'y a ni confusion ni désordre. Si remplie qu'elle soit, la scène a son unité, mais le point central vers lequel tout converge n'est pas l'œil de celui qui regarde. C'est la personne ou l'objet qui est la raison d'être du tableau. Dans la Privation sensible, qu'on appellerait aujourd'hui plus simplement l Enfant envoyé en nourrice, c'est l'enfant qui est le foyer où se concentre l'attention des personnages : ceux mêmes qui ne semblent pas faire attention à lui ne sont là que pour s'en occuper. Ainsi le père nourricier qui arrange avec tant de soin le bât de la bonne bête qui va tout à l'heure emporter l'enfant; ainsi la vieille aïeule qui serre la main de la nourrice et lui donne ses dernières recommandations; ainsi même le chien de la maison qui aboie avec énergie contre l'autre chien plus gros et plus fort auquel il voit, avec jalousie, passer la garde du bébé. Quant à la mère, le peintre a choisi avec bonheur le moment où elle remet son enfant à ceux qui doivent l'emporter : du haut du perron en pierre, elle se penche une dernière fois sur lui, elle le regarde, elle le dévore des yeux avant de le confiera la sœur de la nourrice qui attend, les bras tendus, et éclairée par ce bon sourire attendri qu'ont toutes les femmes à la vue d'un enfant. La scène est charmante : en dépit du titre, elle n'est pas trop poussée au sentimental, et c'est au point de vue du choix du lieu, de la disposition des personnages, des émotions simples et naturelles qui se peignent sur
i. Diderot, Œuvres complètes. Édit. Assénât, t. X, p. 466 Essai sur la Peinture.
LA PRIVATION SENSIBLE, TABLEAU DE J. Iî. GREUZE. Réduction, d'après une épreuve tirée de la Collection de M. Henri Beraldi, de la gravure de Simonet. exécutée en
Smith, t. VIII. p. 435, n" r^.)
leurs physionomies, une des trouvailles les plus délicates de Greuze'.
Il a été moins bien inspiré dans le Retour de nourrice. Non qu'il y ait sacrifié, plus que dans la toile précédente, à la manie démonstrative qu'il faut fuir comme la peste quand on la rencontre chez lui ou chez les autres; mais, malgré la porte à travers laquelle on entrevoit le mulet, la scène manque un peu d'air. L'espace est trop restreint pour les neuf personnages qui s'y meuvent, sans compter le chien, qui fait le dixième. Il y a là d'ailleurs des détails heureux, des gestes qui ont été vus et saisis au vol, comme celui de la grand'mère qui ajuste ses besicles pour mieux voir l'enfant qu'on lui ramène. C'est celui-ci, comme dans la Privation .sensible, qui est le centre de l'action; il se débat, il veut échapper aux baisers de sa maman qu'il ne reconnaît pas, l'ingrat : il se rejette vers sa nourrice. Son grand frère, plus raisonnable que lui," essaie en vain de détourner son attention en jouant du tambour; le petit monstre veut retourner au village avec sa nounou. Vaine résistance ! cris impuissants ! il faudra rester où l'on est, et le père nourricier, dont la haute stature domine toute cette petite comédie de famille, est là, debout, rapportant sur sa tête le berceau qui ne doit plus servir qu'aux successeurs, si le ciel en envoie encore à la mère de famille, déjà si abondamment pourvue 2.
Une jeune mère et des enfants en bas âge, dans toutes les circonstances de leur petite vie intérieure, c'est un des thèmes favoris de Greuze. Il y revient sans cesse dans toutes ses productions et ce perpétuel recommencement devient à la longue horriblement fastidieux. On ne saurait trop le répéter : Greuze est plus abondant que varié. L'épreuve d'une exposition complète de ses œuvres, si elle pouvait avoir lieu, montrerait d'une manière saisissante ce qu'elles contiennent de redites et même de rabâchages. Chacune, prise à part, a son mérite spécial qu'on ne peut nier. Dans les scènes familières en particulier, le charme qui s'en dégage tient moins encore aux personnages qu'à la vérité vcaie du cadre et des accessoires. C'est par là que Greuze a été véritablement novateur : il n'a reculé ni devant la poêle ni devant le chaudron. Il met même quelquefois
1. Le dessin de la Privation sensible a été' expose' au Salon de 176g sous le titie de : le Départ de la Barcelonnetle. 11 a e'té gravé par Simonnet.
2. Le dessin du Retour de nourrice a été gravé par Hubert. 11 appartenait d'abord à M. Damery, lieutenant des gardes-françaises, il fut payé i,5oo livres à la vente Randon de Boisset avec L' dessin de la Privation sensible.
LE RETOUR DE NOURRICE, TABLEAU DE J. B. GREUZE. Réduction de la gravure en couleurs de Hubert, d"après une épreuve tirée de la Collection de M. Henry Lacroix.
(Smith, t. VIII, p. 439, n» i53.)
4b % LES ARTISTES CÉLÈBRES
une sorte d'affectation à jeter au milieu de ses scènes les plus pathétiques quelques modestes ustensiles de ménage qui ont joué un rôle effacé dans le drame : ainsi la bassinoire, d'autant plus documentaire aujourd'hui qu'elle a à peu près disparu de nos habitudes, qui git oubliée par mégarde au pied du lit, dans le Fils puni. C'est d'ailleurs à peu près la même chose d'un tableau à l'autre et, si la disposition varie, les objets ne changent guère. C'est toujours cette barcelonnette grossière en bois dont nous avons déjà parlé et qu'on retrouve dans le Retour de nourrice et dans la Paix du ménage, comme dans le Silence ou Ne l'éveille pas ; c'est le fagot de menu bois avec lequel on allume le feu dans la haute cheminée, comme on en trouve tant encore au village ; c'est le fourneau en terre percé de trous pour activer la combustion et qui a battu en retraite depuis quelque temps devant la tôle ; c'est la casserole, le grand panier, le balai, que sais-je encore, même le petit tambour rond sur lequel frappe un des enfants dans le Retour de nourrice et que le Silence nous rend exactement semblable. Ajoutez-y les animaux domestiques; Greuze les oublie rarement. Il sait qu'ils font partie du foyer et qu'on les y aime comme des enfants. Tantôt c'est le petit chien, si aimable pour ses maîtres, si désagréable pour les étrangers, qui aboie contre un gros intrus de chien qui s'avance (la Privation sensible) ou contre le petit Savoyard descendu par la cheminée. Tantôt c'est le chat
Le chat, puissant et doux, orgueil de la maison,
qui, accroupi et les pattes chaudement repliées sous son ventre, regarde sans s'émouvoir une petite scène domestique (le Goûter). Pour le dire en passant, ce chat du Goûter est un vrai chat; non-seulement il regarde l'incident avec l'indifférence un peu dédaigneuse de la Minouche de Zola dans la Joie de vivre ; mais encore il a choisi avec astuce pour s'y reposer, sans se salir ni abîmer sa précieuse fourrure, un coin de la serviette oubliée sur le buffet. Dans la Pelotonneuse, un autre chat, son cousin, est aussi fidèle aux habitudes de la gent chattesque, en saisissant avec ses griffes le fil que la jeune femme roule autour de sa pelote. Ce sont d'infimes détails, si l'on veut, mais ils prouvent dans les petites choses la fidélité d'observation de Greuze.
Il a, du reste, une véritable ferveur pour les occupations familiales ou domestiques. Sa vue n'est pas assez perçante pour découvrir l'être intime des personnes, mais rien de ce qu'elles font ne lui échappe, il le
LE SILENCE, OU NE L'ÉVEILLE Pas! TABLEAU DE J. B. GREUZE. Réduction de la gravure de Cars et Donat-.Iar Jinier, d'après une épreuve tirée de la Collection de M. Henri Beraldu