‹ J. B. GreuzeChapitre 22 sur 90 · LE GOUTER · texte numérisé non relu

LE GOUTER

Réduction d'un dessin de J. 13. Greuze. — (Collectiou deJM. Alfred Beurdeley.)

LA PELOTONNEUSE, TABLEAU DE J. B. GREUZE. Réduction de la gravure de Jean-Jacques Flipart, d'après une e'preuve tirée de la Collection de M. Henry Lacroix

(Smith, t. Vlll, p. 408, n» 26.)

5o LES ARTISTES CÉLÈBRES

note avec pre'cision et sans relâche. C'est dans son oeuvre une ve'ritable procession d'enfants qui tettent, qui sont assis, qui sont couchés, qui ont un chien dans les bras, qui crient, qui s'accrochent aux jupes, qui pleurent, qui font du bruit, sans pitié pour les oreilles des vieilles gens, et qui rinissentpar s'endormir; c'est un défilé interminable de petites et de grandes filles, prises à chaque heure de la journée, et occupées à l'exercice que cette heure ramène. Il y a des Balayeuses, des Ecureuses, des Savonneuses, des Pelotonneuses, des Tricoteuses ; que sais-je, encore? Les métiers y passent aussi les uns après les autres : il y a des Nourrices, beaucoup de Nourrices, aux amples seins qui justifient la confiance des parents; il y a des Sevreuses, des Ecosseuses de pois, des Marchandes de marrons, etc., etc. Toutes les professions, licites ou non, où se risquait la femme, ont été relevées par le crayon agile, curieux, fureteur et barboteur de Greuze.

Quel malheur qu'il ait trop souvent limité son souci de la vérité au cadre du tableau, aux outils du métier ou aux ustensiles du ménage, au chien, au chat ou à la boîte au sel! Ses enfants et ses jeunes filles pour lesquels il avait tant de tendresse ne s'écartent guère d'un type conventionnel qu'il avait adopté dès le principe et qu'il a multiplié sans pudeur. Les Goncourt disent avec raison que ses enfants, ses petits déguenillés à la culotte fendue, sont des amours de Boucher habillés en Savoyards et descendus par la cheminée. Mais ses jeunes filles sont-elles moins déguisées? Si quelques-unes semblent appartenir au peuple, j'en reconnais d'autres pour les avoir vues à l'Opéra-Comique. Regardez, par exemple, cette Laitière accorte et friponne1 qui s'appuie négligemment sur le cou de son cheval, elle a beau tenir une petite mesure à la ma"in, elle n'a rien de comparable aux bonnes grosses laitières maffiues qui nous apportent notre lait mélangé d'eau chaque matin. Son patron, si elle en a un, n'oserait pas l'envoyer à l'étable pour traire les vaches, et dans quelque temps nous la retrouverons au Petit-Trianon avec Marie-Antoinette, et faisant un fromage, comme dit la chanson, du lait de ses moutons. C'est en conscience la seule place qui convienne à une laitière aussi aristocratique.

Voir dans tout cela un véritable et sérieux retour vers la nature, ce

I. La Laitière a été gravée par Levasseur. Le tableau original, une des plUa parfaites peintures de Greuze, s'est vendu 7)2 10 francs, en mai 182 1. Il fait partie de la Collection de M'"0 la baronne Nathaniel de Rothschild.

LA LAITIÈRE, TABLEAU DR J. B. GREUZE. (Collection de M,ne la baronne Nathaniel de Rothschild.) Réduction de la gravure de I.evasseur, d'après une épreuve tirée de la Collection de M. Henri Beraldi.

(Smith, t. VIII, p. 4il<. n' 43.)

n'est pas être autrement rigoureux. Que Greuze ait eu des velléités de révolte contre l'école en vogue, d'accord; qu'il ait senti le prix de l'observation directe et de la vérité, c'est évident; mais il est non moins clair qu'il a sacrifié, lui aussi, aux faux dieux qu'il parlait de démolir, et que Boucher triomphe encore là même où son rival pensait le supplanter. Passe encore pour les bébés joufflus et les jeunes filles éveillées avant l'heure, que Greuze tient directement de Boucher. Mais ses mères de famille qui étaient bien sa création, qu'il nous représente dans tout l'épanouissement de leur bonheur domestique, et comme accablées par les embrassements de toute leur marmaille, il semble que Greuze eût pu s'en tenir à toutes leurs vertus indiscutables pour les rendre originales ei intéressantes. Mais non, il cède au goût du temps, il falsifie le vrai, il farde le naturel, sa main libertine avive l'œil de ses femmes, donne à leurs lèvres un sourire complaisant et échancre plus bas qu'il est nécessaire leurs corsages. Même quand elles ont le balai à la main, comme dans le Ramoneur 1 , on ne peut douter que ce ne soient des mères de famille authentiques, tant elles mettent d'empressement à en fournir la preuve. Oh! les intentions du peintre sont excellentes; c'est une leçon qu'il donne aux femmes assez oublieuses de leurs devoirs pour ne pas nourrir elles-mêmes leurs enfants. Comme disait Diderot, il prêche la population. Mais ce même Diderot, dont la pudeur pouvait supporter bien des chocs, estimait cependant que son ami Greuze était allé un peu loin dans l'esquisse de la Mère bien-aimée.

« Cette bouche entr'ouverte, ces yeux nageants, cette altitude renversée, ce cou gonflé, ce mélange voluptueux de peine et de plaisir, font baisser les yeux et rougir toutes les honnêtes femmes dans cet endroit 2. »

La Mère bien-aimée n'est pas un accident dans l'œuvre de Greuze. La plupart du temps il est moral comme Diderot lui-même, ou comme les personnages des Contes moraux de Marmontel, et, dans les deux cas. ce n'est pas beaucoup dire; c'est un prédicateur qui, sachant par expérience combien la vertu est âpre et triste, essaie de la faire aimer en la présentant sous les habits d'une courtisane. Les quinze joies du mariage, au lieu d'être une ironie, deviennent chez lui une réalité, et quelquesunes de ses femmes mariées sont si provocantes qu'un hôtelier soupçonneux serait tenté de leur demander leur contrat. La maternité même

1. C'est un dessin qui fut gravé par Voyez. Il était dans le cabinet de M. Damery .

2. Diderot, Œuvres complètes, édit. Assézat, p. 352. Salon de ij 65.

Page 1