LE BAISER ENVOYE
Tableau de J. B. Greuze, gravé par Aug. de Saint-Aubin. — (Salon de 1 765.) (Collection de M. le baron Alfred de Rothschild, à Londii3.) (Smith, t. VIII, p. 405, n» 20.)
ne leur a donné ni le sérieux, ni la retenue un peu grave qu'elle porte d'ordinaire avec elle; elles ne connaissent pas le respect qui est dû à l'enfant, et c'est en quoi elles pèchent contre le bon goût et les convenances. Dans la Paix du ménage, c'est le bébé, couché dans le berceau traditionnel, qui est le prétexte de la composition. Est-il bien sûr qu'il en soit le sujet? Tout indique que les deux époux, tendrement pressés l'un contre l'autre, sont bien près d'oublier sa présence1.
Ce sont là des fautes de goût dont il serait injuste de rendre le peintre tout à fait responsable. Elles étaient autorisées par l'usage. Diderot, qui les blâme, y tombe à chaque instant comme les autres : les plus honnêtes gens étaient à la fois voluptueux et sensibles; la sensibilité était l'étoffe, la volupté était la doublure, à moins que ce ne fût le contraire, ce qui devait bien arriver quelquefois. Greuze, qui ne s'est jamais entièrement dégagé de l'influence de Boucher, nous montre à plusieurs reprises la doublure toute seule. 11 n'est plus alors question de morale ni de famille : c'est la volupté seule qui triomphe, et dans quelle posture! La même année où Greuze exposait les esquisses vertueuses de la Malédiction paternelle et du Fils puni (1765), il livrait à Mme de Grammont pour le duc de Choiseul te Baiser envoyé 2. Tout le xvme siècle, aimable et libertin, revit dans cette femme qui, les yeux chargés de désirs, la bouche entr'ouverte, la gorge à peine voilée d'une gaze légère, jette de sa fenêtre un baiser à son amant. La molle inflexion du cou, l'expression du regard, la main tendrement portée aux lèvres, l'ensemble de ce beau corps qui palpite à la vue du bien-aimé, tout justifie le titre de la Voluptueuse, que le peintre lui a aussi donné. Quand on l'a vu, on n'est plus du tout certain que Greuze ait eu autant qu'il le croyait la vocation de l'apostolat :
Il vivait de l'autel et soupait du théâtre.
Si l'autel est plus édifiant, le théâtre est plus gai, et Greuze a l'air de s'y trouver mieux à l'aise. Ce peintre moral, en y regardant de près, est surtout supérieur dans les sujets qui ne le sont pas. Il n'a pas son pareil
1. Le dessin de la Paix du ménage fut fait par Greuze en 1766 pour son ami Wille. Il a été gravé par Moreau et fini par F. R. Ingouf.
2. Le Baiser envoyé a donné lieu à des appréciations contradictoires de la part de Diderot. 11 passa à la vente de M. de Choiseul en 1772 et fut adjugé à 2,5oo livres. Il a été gravé par Aug. de Saint-Aubin, et en ovale sous le titre de la Voluptueuse, par Gaillard.
LA PAIX DU MÉ.NAGE, TABLEAU DE J. B. GREUZE. Réduction d'une épreuve tirée de la Collection de M. Henri Beraldi, de la gravure à Pêatt-forte de Moreau le Jeune, exécutée en 1766 — (Smith, t. VIIT, p. 4 3g, r.° i5l
pour découvrir à demi une gorge, déshabiller une épaule et donner à la volupté qui se met sous les armes les allures indifférentes d'une négligence qui s'ignore. On voit alors reparaître — combien changée — la jeune fille simple et honnête de ses tableaux d'intérieur. Le type est le même, mais l'amour a passé par là : la bouche, ouverte à demi, semble