RÊVEUSE
Réduction de la gravure d'Ed. Hédouin, d'apris le tableau de J. B. Greuze.
(Ancienne Collection de San Donato.)
PEINTRES
« Monsieur, vous serie\ heureux si vous pouviez en faire une pareille* . »
La suite ne démentit pas cet heureux début et le succès, une fois venu, lui rit perdre toute mesure 2. Ceux qui se pressaient dans son atelier pour admirer ses tableaux y venaient aussi rire sous cape de l'exhibition pompeuse qu'il en faisait sans se lasser à ses visiteurs. Le bon sens et le calme un peu gouailleur de son pays d'origine étaient remplacés chez lui par une infatuation naive de soi-même toute méridionale.
« Il est un peu vain notre peintre, dit Diderot en parlant de Greuze : mais sa vanité est celle d'un enfant: c'est l'ivresse du talent. Otez-lui cette naïveté qui lui fait dire de son propre ouvrage : Voye\-moi cela, c'est cela qui est beau! vous lui ôterez la verve, vous éteindrez le feu et tout son génie s'éclipsera. Je crains bien, lorsqu'il deviendra modeste, qu'il n'ait raison de l'être 3. »
Tout le monde n'avait pas l'indulgence de Diderot, et les confrères de Greuze, agacés par ses succès, supportaient impatiemment ses fanfaronnades. Joseph Vernet le lui fit sentir un jour par un mot cruel qui est moins encore une boutade qu'un coup de boutoir. C'était au Salon de i~65 : M. de Marigny s'y était rendu avec le cortège habituel de ses artistes favoris. La Pleureuse, de Greuze, l'arrêta et le surprit. Alors, s'adressant à Greuze lui-même qui se trouvait là :
— Cela est beau, dit-il.
— Monsieur, répondit l'artiste, je le sais : on me loue de reste, mais je manque d'ouvrage.
Vernet qui accompagnait Marigny prit alors la parole :
— C'est, dit-il, que vous avez une nuée d'ennemis et parmi ces ennemis un quidam qui a l'air de vous aimer à la folie et qui vous perdra.
1. Edm. et Jules de Goncourt, l'Art du XVIll" siècle, 2* série, p. 5, d'après les Archives de l'Art français, t. VI.
2. « 11 disait qu'un amateur devait courir le Salon comme en poste, le fouet a la main, et dire s'il le voulait: Ah! que c'est beau! Mais qu'un vrai connaisseur devait, dès le matin, aller en robe de chambre et pour ainsi dire en bonnet de nuit, s'arrêter devant ses tableaux et passer toute la journée en extase. » (Edm. et J. de Goncourt, l'Art du XVIII° siècle, 2" série, p. 72.)
3. Œuvres complètes de Diderot, par Assézat, t. X, p. 342. Salon de iy65. Il faut cependant être juste envers Greuze: si étoffée qu'elle fût, sa vanité ne l'empêchait pas d'apercevoir le talent des autres. En 1763, montant au Salon et apercevant un tableau de Chardin, il le regarda et passa en poussant un profond soupir. Diderot, qui raconte l'anecdote (t. X, p. 1 g5), ajoute : « Cet éloge est plus court et vaut mieux que le mien. »
— Et qui est ce quidam ? lui demanda Greuze.
— C'est vous, lui répondit Vernet1.
Grimm conteste la scène et non le mot qui fut, parait-il, dit ailleurs". Peu importe. Le mot de Vernet résume à merveille l'opinion qu'on avait
la grand'mère.
Aquarelle de J. B. Greuze. — (Collection de M"" la baronne Nathaniel de Rothschild.)
de l'incoercible vanité de Greuze. On lui reprochait aussi une grossièreté native dont Paris ne l'avait pas tout à fait dépouillé. Le hls du couvreur reparaissait en lui et il se laissait aller envers les puissants du jour à des éclats qui étaient moins de l'indépendance que le témoignage d'une mauvaise éducation. C'est ainsi qu'il ne put pardonner à Mmc GeofTrin i. Œuvres complètes de Diderot, par Assézat, t. X, p. 346. Salon de ij65.
d'avoir dit, en parlant de son tableau la Mère bien-aimc'e, qu'il y avait là une véritable fricassée d'enfants. La critique était juste et peut s'appliquer à d'autres œuvres de Greuze. L'artiste en fut outré :
— De quoi s'avise-t-elle, s'écria-t-il, de parler d'un ouvrage de l'art? Qu'elle tremble que je l'immortalise! Je la peindrai en maîtresse d'école, le fouet à la main, et elle fera peur à tous les entants présents et à naître 1 .
Ce n'était là qu'une rodomontade ridicule. Mais Greuze, peu respectueux envers Mme Geoffrin chez qui fréquentaient presque tous les gens de lettres et les artistes de l'époque, fut encore moins poli pour le Dauphin, dont il venait de terminer le portrait2. Gomme celui-ci enchanté lui demandait, en présence de la Dauphine, de faire le portrait de sa femme, il répondit grossièrement qu'il ne savait pas peindre de pareilles têtes. Il faisait allusion au rouge qu'elle mettait, comme toutes les femmes de son temps, et dont d'autres artistes que Greuze ont su tirer d'ailleurs de si heureux effets.
On comprend dès lors que les faveurs officielles n'aient pas sur-lechamp suivi la mode dans l'atelier de Greuze. Il était déjà célèbre qu'il n'avait encore ni pension ni logement au Louvre. En 1765, en note du Salon de Diderot, toujours enthousiaste pour son peintre, Grimm écrit ironiquement :
« Voici la liste des grâces que M. le Directeur-ordonnateur des arts a procurées à M. Greuze jusqu'à ce jour. Lorsque le talent de ce peintre fut connu, on lui permit de faire un voyage à Rome à ses dépens : et lorsqu'il eut mangé le peu d'argent qu'il avait amassé pour ce voyage, on lui permit de revenir à Paris avant d'en avoir pu tirer le fruit qu'il en espérait. Depuis son retour, on lui a permis de faire les plus beaux tableaux et de les vendre le moins mal qu'il pouvait. Lors du succès de son tableau du Paralytique, au dernier Salon, on lui permit de le faire porter à Versailles pour être montré au roi et à l'a famille royale et de dépenser une vingtaine d'écus à ce voyage. Depuis, n'ayant pas trouvé
1. « Greuze, pourquoi taut-il qu'une impertinence t'afflige? disait Diderot à propos des critiques adressées au Paralytique. La foule est continuellement autour de ton tableau, il faut que j'attende mon tour pour en approcher, n'entends-tu pas la voix de la surprise et de l'admiration qui s'élève de tous côtés ? Ne sais-tu pas que tu as fait une chose sublime? Que te faut-il de plus que ton propre suffrage et le nôtre? »