‹ J. B. GreuzeChapitre 33 sur 90 · JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

JEUNE FILLE

Tableau de J. B. Greuze, peint pour M. le commandeur Nicolas de Dc'niidoft. — (Ancienne Collection de San Donato.

d'acheteur pour ce tableau qui lui a coûté deux cents louis en études, on vient de lui permettre de le vendre à l'Académie impériale des arts de Pétersbourg, afin de porter la réputation du peintre aux dernières limites de l'Europe. La suite des grâces accordées à M. Greuze pour le Salon prochain »

Avec l'Académie Greuze était également en froid. Agréé avant son départ pour l'Italie, il laissait volontairement passer les années sans faire le chef-d'œuvre requis pour la nomination d'académicien. Il ne s'y décida qu'en 1769, après qu'on lui eût interdit l'exposition du Salon. Par malheur, lui, le peintre des femmes tendrement larmoyantes et des enfants joufflus, il eut la maladresse de choisir un sujet qui ne répondait en aucune façon à la nature de son talent. C'était Septime Sévère reprochant à son fils Caracalla d'avoir attenté à sa vie dans les défilés d'Ecosse et lui disant : « Si tu désires ma mort, ordonne à Papinien de me la donner. »

Le tableau est au Louvre : il n'en est pas meilleur. Les académiciens, chargés de le juger, ne commirent pas la faute de le refuser : on n'eût pas manqué de mettre leur décision sur le compte de la jalousie. Greuze fut reçu, avec des réserves qui étaient aussi sensibles à ses intérêts qu'à son amour-propre.

— Monsieur, lui dit le directeur qui était cette année-là Lemoyne, l'Académie vous a reçu, mais c'est comme peintre de genre : elle a eu égard à vos anciennes productions qui sont excellentes : elle a fermé les yeux sur celle-ci qui n'est digne ni d'elle ni de vous.

D'un mot, Greuze était ainsi écarté de la place de professeur et des autres fonctions qui étaient alors le privilège des peintres d'histoire2. Il essaya de protester et de prouver aux académiciens que son tableau était excellent : on devine ce qu'ils lui répondirent :

Pour en juger ainsi vous avez vos raisons ;

Mais vous trouverez bon qu'on en puisse avoir d'autres

Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.

Pour une fois le public fut de l'avis de l'Académie. On proclama

1. Œuvres complètes de Diderot, par Assézat, t. X, p. 347. Salon de iy65. a Chaque exposition, disait Greuze, me prive d'une année de commandes. » Diderot fait allusion aussi, dans son Salon de 1767, à la rage de Greuze contre Doyen, qui lui enlevait une place à laquelle il croyait avoir droit, t. XI, p. 177.

2. Œuvres complètes de Diderot, édit. Assézat, t. XT, p. 438-439. Salon de 176g. Edm. et J. de Concourt, l'Art au XVIII* siècle, 2° série, p. 27.

J. B. GREUZE 87 Greuze vrai dans le simple et sublime dans le naïf, ce qui était encore beaucoup dire, mais incapable dans le genre héroïque*. Diderot, qui

Réduction de la gravure de R. de I.aunay, exécutée en 1 77 1 , d'après le tableau de J. B. Greuze. (Collection de Lord Dudley, à Londres.) — (Smith, t. VIII, p. 406, n» 21.)

1. Lettre sur l'exposition des ouvrages de peinture et sculpture au Salon du Louvre, 1769. Citée par MM. de Concourt, l'Art du XVIIIe siècle, 2° série, p. 3o-3i.

s'était depuis quelque temps refroidi pour Greuze. mais plus encore pour l'homme que pour le peintre, n'est pas plus tendre que l'Académie et la critique :

« Le Septime Sévère est ignoble de caractère, il a la peau noire et basanée d'un forçat; son action est équivoque. Il est mal dessiné, il a le poignet cassé. La distance du cou au sternum est démesurée. On ne sait où va ni à quoi appartient le genou de la cuisse droite qui fait relever la couverture. Le Caracalla est plus ignoble encore que son père : l'artiste n'a pas eu l'art d'allier la méchanceté avec la noblesse. C'est d'ailleurs une figure de bois, sans mouvement et sans souplesse... »

Diderot, tout en louant beaucoup les autres ouvrages que Greuze avait exposés au Salon de 1769, spécialement la petite fille en camisole qui tient entre ses genoux un chien noir avec lequel elle joue, termine par un conseil, emprunté à La Fontaine et à la sagesse des nations ' :

Ne forçons pas notre talent :

Nous ne ferions rien avec grâce.

Greuze n'était pas de ceux qui avouent qu'ils se sont trompés. Il préféra faire l'enfant et bouder dans son coin. A partir de 1769, il ne prit aucune part aux expositions de l'Académie. Il ne reparut plus au Salon que vers la fin de sa vie, en l'an VIII, en l'an IX et en Tan XII, alors que l'ancienne Académie et toute l'organisation artistique qu'elle comportait avaient sombré dans la tourmente de la Révolution.

1. Œuvres complètes de Diderot, édit. Assézat, t. XI, p. 441-445. Salon de 176g

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