PETITE FILLE
Tableau de J. B. Greuze. — (Ancienne Collection de San Donato.)
doute aussi pour ne pas priver ses deux filles de leur mère, Greuze patienta longtemps : au mois de décembre 1785, il se décida à agir et adressa une plainte en règle au commissaire de son quartier. Il y eut séparation entre les deux époux et Greuze resta seul avec ses enfants
Il avait perdu presque toute sa fortune, il était déjà vieux. D'autres malheurs vinrent l'assaillir. Les révolutions, en raréfiant les richesses, en tuant les industries de luxe et en détournant vers la politique toutes les préoccupations, ne sont pas favorables aux artistes. Celle de 1789 ne fut pas une exception à la règle : Greuze en fit l'amère expérience. Il avait encore la main prompte et l'imagination active, mais la mode n'était plus au genre qui avait fait son succès. L'école de David triomphante avait rejeté brutalement ses prédécesseurs dans l'oubli. Greuze eut beaucoup de peine à vivre pendant la Révolution, surtout après la chute de la royauté2. Voici en quels termes, vers l'an IX, on parlait de l'homme que la mode avait autrefois exalté au delà môme de ses mérites : « Greuze est un vieillard qui a paru après Boucher. Son coloris n'est pas vrai et son dessin n'est pas pur. David nous a tellement habitués à cette pureté que nous prétendons la rencontrer partout. Au reste, les compositions de Greuze sont simples et on y trouve du caractère3. »
Malgré la défaveur qui s'attachait à ses ouvrages, jadis si vantés, Greuze travailla jusqu'au bout. Cette même année où l'on portait un jugement si sévère sur son compte, il écrivait :
« J'ai tout perdu hors le talent et le courage. J'ai soixante-quinze ans et pas un ouvrage de commande, de ma vie je n'ai eu un moment aussi pénible à passer. »
Le fils du couvreur dut peut-être à son origine et à son éducation la ténacité qu'il montra dans un âge aussi avancé. Il avait quelques élèves, des femmes surtout 4, qui lui restaient fidèles, et ce fut l'une
1. De son opulence passée il lui restait i,35o livres de rente.
2. Le 16 juillet 1792, il obtint cependant une pension de 1 ,537 livres 10 sous à titre de récompense nationale, mais le 10 août n'était pas loin. La pension lui fut-elle payée ensuite? Il ne fut pas néanmoins tout à fait oublié: on mit même en scène quelques-uns de ses tableaux, dans les fêtes patriotiques de la Convention.
3. Sur la Situation des Beaux-Arts en France ou Lettres d'un Danois, par Bruun Neergaard. Paris, an IX, in-8°, p. 67. Cité par Renouvier, dans l'Art pendant la Révolution (biographie de Greuze), p. 520.
4. Sa fille Anna, sa filleule Caroline qui devint M" de Valory, MM Jubo
J. B. GREUZE g5
d'elles, Mme Jubot, qui, à sa mort, en 1806, attacha seule à son cercueil une couronne d'immortelles avec ces mots : « Ces fleurs, offertes par la plus reconnaissante de ses élèves, sont l'emblème de sa gloire. »
M"8 Ledoux, M110 Maycr, cette dernière, élève de Suvéc puis de Greuze, connut Prud'hon en i8o5, et conçut pour lui une vive affection. Elle se tua le 26 mars 1821. Il y a d'elle au Louvre deux tableaux, la Mère heureuse et la Mère abandonnée.