LA PRIÈRE
Réduction de la gravure deMonziès, d'après J. B. Greuze. — (Ancienne Collection du baron de Beurnon ville.)
ordinaire, et qu'il est trop malheureux lui-même pour ne pas compatir aux malheurs d'autrui. Les gens de culture raffinée qui sont incapables
i4 LES ARTISTES CÉLÈBRES .
de s'attendrir à un drame bien fait sont bien près de fermer leur bourse et leur cœur à des infortunes plus réelles. Enfin l'homme du peuple n'est pas immoral : il est naturel, ce qui n'est pas précisément la même chose : il applaudit avec fureur aux beaux sentiments, il est affamé de justice. Ni dans la vie réelle ni à la scène, il ne peut admettre le triomphe du traître et la confusion de l'innocent. Les traits d'héroïsme le transportent ; la paresse et la lâcheté le dégoûtent. Il a une sublime ignorance des petitesses de la vie, et s'il est sans cesse trompé par les aigrefins ambitieux, c'est qu'il tombe dans la même erreur que Diderot et Rousseau qui lui ont emprunté leurs théories ; c'est qu'il croit à la bonté de l'espèce humaine.
Et quand je dis que Diderot et Rousseau lui ont emprunté leurs théories, je m'exprime mal : pour ne parler que du sentimentalisme moral qu'ils ont mis à la mode, ils l'ont trouvé dans le milieu où ils ont vu le jour et où ils ont passé leur enfance. L'un et l'autre appartenaient à la petite bourgeoisie qui tient par tant de fils secrets au peuple, tout en s'en distinguant par une activité plus réfléchie et une prévoyance plus grande de l'avenir. Le père de Rousseau était horloger à Genève, Diderot était fils d'un brave et honnête coutelier de Langres. Sedaine, qui, mieux que Diderot lui-même, a transporté ses théories à la scène, particulièrement dans le Philosophe sans le savoir, était le fils d'un architecte et avait été obligé pendant quelque temps, dit -on, d'exercer le métier de tailleur de pierres pour nourrir sa famille. Enfin Greuze était lui-même sorti d'un humble lieu et avait pour père un maître couvreur: nul, par son origine et ses premières années, n'était mieux préparé que lui à donner à la peinture un caractère instructif et moral. Pour les artistes et les lettrés, l'inspiration qui animait ses tableaux a vieilli ; pour le peuple, elle a gardé sa fraîcheur et son intérêt parce qu'elle correspond encore à l'état d'âme que nous décrivions tout à l'heure et qui n'a pas sensiblement changé depuis cent quarante ans. Aux yeux de la foule, que la ligne ou la couleur laissent froide, l'utile est une des conditions essentielles de l'art, et les scènes morales ont encore au Louvre un charme particulier pour les visiteurs des dimanches qui passent indifférents devant les chefs-d'œuvre de Watteau.
En ce genre, quoi qu'on puisse penser aujourd'hui de son mérite, Greuze est un novateur. Il a fait pour la peinture ce que Sedaine a tenté