‹ J. B. GreuzeChapitre 7 sur 90 · VILLAGEOISE A LA CHEVRE · texte numérisé non relu

VILLAGEOISE A LA CHEVRE

Dessina l'encre de Chine par Greuze. — (Ancienne Collection Lupcrlier.)

i6 LES ARTISTES CÉLÈBRES

pour le théâtre. Il a vraiment créé en France la peinture morale que personne avant lui n'avait abordée dans notre pays. On l'a quelquefois rapproché de Hogarth avec lequel, sauf l'intention, il n'a aucun point de ressemblance. Le peintre anglais met à flageller la nature humaine une sorte de joie amère et grimaçante auprès de laquelle l'indignation théâtrale de Greuze paraît bien pâle. Un pasteur calviniste qui transporterait ses doctrines sur la toile ne serait ni plus farouche ni plus désespérant que Hogarth. Greuze, moins original, est de meilleure compagnie. Il n'oublie pas qu'il vit au temps le plus poli qui ait jamais existé. Il y a de la réserve, du goût et du choix dans son émotion. Au lieu de casser les nerfs comme ce brutal d'Hogarth, il les fait vibrer doucement. Il ne pousse pas les choses à l'extrême; il n'écrase pas le coupable pour effrayer ceux qui seraient tentés de l'imiter; il laisse toujours une porte ouverte au repentir. Il ne peint pas pour des Anglais ivrognes et mystiques qui déraisonnent entre une Bible et un pot de gin: il connaît le public à qui il a affaire. Ce sont des petits maîtres pour qui l'excès en tout est le plus grand des défauts, qui sont aisés, aimables, galants, prévenants et indifférents et qui sauront faire plus tard la révérence avec infiniment de grâce à la guillotine ; ce sont des femmes vaporeuses, sentimentales et sensibles, voluptueuses sans vertu ou vertueuses avec volupté, dont les pleurs rafraîchissent les yeux sans les altérer et qui soupirent à coups égaux comme au théâtre, sans déranger les plis harmonieux de mousseline ou de gaze qui voilent mal leurs appas.

Dans le bon ménage que les philosophes ou les littérateurs font quelquefois avec les artistes, les uns pensent et les autres exécutent. Greuze, si bien préparé d'ailleurs, par son origine populaire, aux sujets qu'il allait peindre, n'a été que l'écho de l'ardente et passionnée parole de Diderot. Celui-ci, emballé sur la question de la morale dans l'art comme sur tant d'autres où il n'a pas toujours vu juste, avait à son habitude poussé les choses à l'extrême. Il rêvait une poésie morale, une peinture morale, une sculpture morale. C'était, si ces deux mots accouplés ne hurlent pas ensemble, une vraie débauche de morale. Le prédicateur de la nouvelle doctrine était bien un peu singulier ; il avait cet air vif, ardent et fou sous lequel il s'est peint lui-même ; peut-être aussi dans sa vie tumultueuse et bouillonnante y avait-il moins de morale que dans ses discours ; mais il parlait avec tant de bonne foi,

Page 1