A MA SŒUR. — POÉSIES SECONDAIRES
Bien des jeunes poètes qui débutent croient devoir au public, parfois peu sensible à cette attention, le programme complet de leurs goûts, de leurs idées et de leurs tendances. Or, si Gresset n'était pas un nouveau venu parmi les littérateurs, néanmoins, en 1736, il se considérait comme un débutant: la poésie, qui jusque-là ne lui avait servi que de passe-temps, devenait pour lui un métier. Aussi jugea-t-il bon d'expliquer sa poétique, une fois pour toutes : ce fut Y E pitre à ma muse.
Cette épître forme une suite de variations plus ou moins brillantes sur plusieurs airs connus. Et d'abord celui-ci : la muse vaut surtout par la facilité ; chez elle l'air de négligence est une grâce de plus, et l'incorrection même a son charme: théorie un peu trop commode, dont Gresset a été la première victime. Il l'expose à une dame, qu'il appelle Thémire, et qui est MmC de Picquigny (1); rien de plus naturel; il écrit cet ouvrage sous ses yeux, dans l'admirable château de Chaulnes, « lieu très enchanté », disait Mmo de
(1) Et non Mm» de Chaulnes, comme le dit M. de Cayrol (I, 117) : elle ne prendra ce titre qu'en 1744.
-né(t),où tout avail cette beauté régulière aimée d u xvii0 siècle, où d'immenses charmilles reproduisaient les différents ordres d'architecture (2), et où de gros jets d'eau, l'un, « le Solitaire », perdu au milieu d'un pré, un autre dans le parterre, deux dans les boulingrins, reposaient doucement la vue (3). Gresset proteste contre le titre d'auteur qu'on lui donne: il ne suit qu' a en volontaire les drapeaux d'Apollon (4) », et ses vers ne sont pas Je fruit d'une inspiration éclatante et sublime. Puis il invoque sa muse, sur le même ton que Boileau interpellait son esprit, et la sermonne paternellement. Croit-elle que, libre de tout lien, il va « donner l'essor aux fougues de ses jeux (o) » ? Quelle erreur! Elle L'en récompenserait trop mal, et les poètes ont trop de peines : sans remonter aux temps d'Orphée et d'Ovide ou à l'époque du Tasse, le xviue siècle ne voit-il pas son Horace exilé [Jean-Baptiste Rousseau]? Et si la médiocrité de Gresset le défend contre de telles infortunes, ne sait-il pas qu'une simple plaisanterie, entendue par un bigot, « peut vous jeter sur un autre rivage (0) » ?
Autre obstacle : quel sujet traiter ?
De mille objets la nouveauté t'invite ; Et leur image, autrefois interdite A ton pinceau dans les jours de tes fers, Vient aujourd'hui te demander des vers (7).
I ragédies, comédies, poèmes lyriques, épiques ou amoureux, tout lui est accessible maintenant, et il
(l)Bdit. Bachette, X.261.
(2) De Cayrol. I, 117, r.ote (d'après M. de Monmerqué).
(3) M de Sévlpué, IX. 22.
(4) Œuvre» de G remet, I, 94.
(fii Ed., I.
(7) Id., I. 100.
hésite à prendre un parti : de même un jeune oiseau, le matin, ne peut fixer son choix entre les fleurs qui l'attirent. Il faudra bien, pourtant, qu'il se détermine, et alors c'en est fait de sa tranquillité ; il perd toute indépendance, il appartient au public : l'amitié même le trahit; les vers 1er» plus insignifiants, échappés à sa veine, s'en vont courir le monde et affronter le tribunal du « fier censeur (1) ». — Pour quelques bons esprits qui préfèrent, comme Thémire, la simplicité à l'emphase et le naturel au pédantisme, combien de sots qui, croyant
Que quand on rime on ne sait que des vers (2),
s'obligeront à prendre, en s'entretenant avec lui, le langage précieux du jour! — Est-on sûr d'ailleurs de cette réputation si péniblement acquise? La foule est variable dans ses goûts ; le temple de la Gloire fut élevé par l'Erreur: il a pour habitants l'Opinion, la Mode, le Caprice... A tout cet éclat, préférons un bonheur paisible.
Mais si Gresset renonce à lagloire tumultueuse et aux genres périlleux qui la confèrent, il n'abardonne pas la poésie : il ira « chercher ce solitaire ombrage, ce beau vallon où la Fare et Ghaulieu (3) » célébraient sans prétention Vénus et l'amour; puisque c'est un leurre d'écrire pour la postérité et de consumer « dans de lugubres veilles» cette a foule d'instants dontle Plaisir vient nous demander compte (4) », il se bornera à badiner sur la lyre. Seulement sa musc devra être prudente. Cet âge d'or n'est plus où toutes les vertus florissaient accompagnées de tous les plaisirs; deux
(1) Œuvres de Gresset, I, 102.
(2) Id., I, 103.
(3) Id., 1, 107.
(4) Id., I, 107.
monstres ont fait irruption dans la république des lettres: l'obscénité et la calomnie. Phébus les a une première fois chassées, mais, loin de reconnaître leur défaite, elles ont su élever
Du vrai Parnasse un fantôme imposteur (1),
et admis près d'elles les rimeurs que les poètes dignes dece nom refusaient d'accueillirparmi eux : de là vient
Tout ce fatras de libelles pervers Dont le Batave infecte l'univers (2).
Sa muse évitera de telles noirceurs; elle se gardera aussi de deux écueils: la médisance et l'adulation. La médisance, quoique moins grave que la calomnie, coûte cher souvent, et n'attire à son auteur que le dédain; Boileau lui-même ne serait pas au nombre des dieux de Gresset s'il n'eût composé que des satires et s'il eût dépensé tout son talent à se moquer
Des Colletets, des Cotins, des Pradons ; Mânes plaintifs, qui sur le noir rivage Vont regrettant que ce censeur sauvage, Les enchaînant dans d'immortels accords, Les ait privés du commun avantage D'être cachés dans la foule des morts (3).
D'autre part, l'excès contraire n'est pas beaucoup plus honorable : la flatterie basse, qui dicte les <r odes aux il auds (i)... » En fin de compte, la ligne de conduite du jeune poète sera de ne jamais répondre aux attaquas de ses ennemis, de suivre pour modèle un sage qu'il ne nomme pas (5), qui, au milieu de la vieillesse,
(1) Œuvre» de Qreuet, I, 110.
(2) Id., I, 111.
(3) Id., I. LIS.
(", l'eut-être Bussy-Rabutin, évoque de Luçon.
conserve encore « l'art d'être aimable » (1), et en dépii deshaines furieuses « garde sa douce indifférence (2) ». Avec de telles maximes, il peut envisager l'avenir sans inquiétude; on a tort de déplorer qu'il n'y ait plus de Mécènes; ceux mêmes qui gémissent le plus fort, ont causé leur propre détresse par la trivialité des sujets où ils ont ravalé leur poésie ; mais la muse de Gresset n'appuiera point leurs récriminations, elle qui prétend moins à la gloire « d'enlever les suffrages (3) » qu'à la douceur de charmer son poète.
îuEpître à ma muse, on le voit, formait un manifeste bien anodin et peu original, une deuxième édition de la Chartreuse, y compris les plaintes renouvelées de l'Ecclésiasle sur le néant de la gloire et l'indignité de l'homme. Les critiques du temps, qui jusque-là avaient traité Gresset en enfant gâté, mêlèrent cette fois des restrictions à leurs éloges : quelques-uns s'émurent des vers où il plaidait contre Boileau en faveur de ses victimes : « Eh! pourquoi, s'écria impétueusement Desfontaines à propos de ces poètes malmenés, ne se sont-ils pas autrefois tenus cachés dans la foule des vivants ? Pourquoi, nés sans goût et sans talent, ont-ils voulu se distinguer et acquérir de lagloire(i) ? » Jean-Baptiste Rousseau en témoigna aussi de la surprise ; la question l'intéressait doublement rtoutd'abord, attaquer sonmaître Boileau, c'était le blesser lui-même dans la plus chère de ses affections ; puis, comme on l'a remarqué avec justesse (5), il venait à cette époque de publier trois épltres contre Voltaire, qu'il appelait ;< un rimeur de deux
(1) Œuvres de Gresset, I, 114.
(2)Id., I, 115.
(3) Id., 1, 117.
(4) Observ. sur lesècr. mod., V, 202, ap. de Cayrol, I, 118-9. (6) De Cayrol, T. 126.
jours », en sorte qu'il pouvait se croire atteint par le réquisitoire de Gressel contre la satire. Aussi écrivit-il coup sur coup trois lettres, deux du 26 juin, une du 2 août 1736 (I), où, tout en rappelant l'estime qu'il avait jadis professée pour Ver-Vert, et en remerciant le poète de son allusion transparente à l'exil immérité du « phénix lyrique » (2), il essayait de réhabiliter la satire en général et celle de Boileau en particulier. Deux espèces de satires, disait-il, sont possibles : l'une qui s'attaque à la moralité d'un individu, l'autre aux ridicules; la première n'est qu'une diffamation ; la seconde assainit la littérature: a Je souhaiterais donc de tout mon cœur, Monsieur, conclut-il, par la tendre amitié que j'ai pour vous, et par l'intérêt que je prends à votre gloire, que vous retranchassiez ces quinze ou seize vers, qui me semblent faire une tache à une pièce aussi excellente que la vôtre l'est en tout le reste. Ce qu'il vous sera facile de faire, quand vous ferez imprimer le recueil de vos ouvrages » (3). L'avis ne manquait pas de sagesse, mais Gresset ne retrancha rien.
Au cours de la même année, il composait trois nouvelles épîlres : deux au comte de Tressan, une au P. Bougeant (4).
tet, 1,93.
(3) De Cayrol, I, 121-2.
(4) Deux (-pitres, qui se rattachent à cette époque, ont été attribuées par les uns à Gresset, par les autres à M. de B rnis ; la première a pour titre : A ma dieu» pénates : la seconde : Sur la paresie. M. «lu Cayrol (I, 130-1) expose avi c impartialité les arguments qui militent en fnveur de chacune de ces opinions. D'une part, le P. Daire
I ir de Greixel, 20 'st de ceux qui croient que l'épître A mes dieux tt appartii ut à Gresset ; elle figure d'ailleurs dans une édition de lier publiée à Rouen ; quant à l'épître Sur lu poreuse, M. de Cayrol eu a ttouvé, parmi les papiers de Gresset, quatre manuscrits, copiés de différentes mains et dont l'un semble l'oeuvre de M. de Wailiy, cousin de notre poète; enfin une édition d'Amsterdam comprend les deux épures a la fuis. Voilà qui tend à prouver que Gresset
Le comte de Tressan, familier de l'hôtel de Chaulnes, avait tenu à honneur de saluer les débuts .mondains de Gresset : la Métamorphose de Chapelle (1) fut son compliment de bienvenue. Chapelle arrive dans les enfers ; il y fait tant de bruit et badine si bien qu'il se rend insupportable au noir séjour et qu'on le
en est l'auteur. — Mais, d'autre part, si ces pièces sont réellement de Gresset, pourquoi, étant donné qu'elles sont antérieures à 1717, Gresset ne les a-t-il pas comprises au nombre de ses poésies dont il préparait l'édition complète en cette même année ? De plus, pourquoi, alors que tous les éditeurs du cardinal de Bernis, contemporains de Gresset, inséraient ces deux épîtres, Gresset n'a-t-il jamais protesté ? Voilà qui tend à prouver que le véritable auteur, c'est M. de Bernis. — M. de Cayrol hésite entre ces deux opinions ; je serai plus amrmatif : à mes yeux, il est certain que ces épîtres n'appartiennent pas à Gresset. D'abord l'argument tiré de son silence est corroboré par une déclaration formelle de M. de Bernis lui-même, que j'extrais de ses Mémoires (I, 37) : «.... j'écrivis...., en me jouant, Y E pitre sur la paresse, dont il courut des copies, et qui même fut imprimée sans ma participation. On la crut de Gresset.. . Ce premier succès me fit naître l'idée, en 1736, de YLpître aux dieux pénates, qu'on attribua d'abord à Gresset, et qui eut un succès universel. Cette épître fut encore imprimée sans ma participation et d'une manière furtive »
L'examen littéraire de ces épîtres démontre la véracité de M. de Bernis ; ce n'est pas que plusieurs des qualités ordinaires à Gresset n'y apparaissent, la grâce, la délicatesse, l'abondance facile; mais : 1° la phrase poétique y est d'ordinaire plus courte et plus sobre que chez Gresset; 2° dans Y Epître à mes dieux pénates [Œuvres compl. de Bernis, Londres, 1771, t. I), l'auteur célèbre, ù la p. 61, le talent de J.-B. Rousseau comme poète satirique : Gresset se serait-il mis en contradiction si flagrante avec lui-même, après avoir naguère, àansYEpître à ma muse, condamné le genre de la satire ? 3° Dans cjtte même épître, à la p. 62, un éloge pompeux de Voltaire comme poète épique est suivi de cette constatation qu'il a depuis perdu toute sa verve :
Mais cette chaleur éclairée Qui se répandait sur tes vers, l'ai- tes grands travaux modérée,
Semble enlin s'être évaporée Connue un nuage dans les airs...
Or Gresset, s'il a conçu cette opinion de Voltaire, n'aurait jamais eu la hardiesse de l'exprimer publiquement. 4° Enfin dans Y Epître sur ta paresse (ouvr. cité, t. I), se trouvent des vers fort tendres à une nommée Eléonore (p. 76-77) ; or Gresset n'a nulle part désigné Bon unique amie sous ce nom ou ce pseudonyme. — Ces deux épîtres 80nt donc étrangères à notre sujet.
(1) Œuvres compl. du comte de Tressan, Paris. Nepveu, X, 25Ô-8.
chasse. Cette âme folâtre arrivée Paris et rencontre un jésuite qui avait quitté « la férule pour la lyre » :
Sitôt elle s'en empara; A ce jeune homme elle inspira Accents touchants, heureux délire, Qui chante tout ce qu'il désire Et ne veut chanter que cela (1).
Tressan apprécie ensuite, dans Gresset, le poète léger, et termine ainsi sa pièce :
Avec toi je trouve des charmes A pleurer un illustre ami ; Les muses, les grâces en larmes Par toi s'expriment aujourd'hui :
Sans doute elles l'auraient suivi.
N'est qu'à ta voix qui les rappelle, Elles vont, d'une ardeur nouvelle, Te servir aussi bien que lui [2 .
On ne pouvait être plus aimable. Gresset répondit bien vite par une lettre fort courte, où la prose servait à encadrer les vers, et qui rappelait vaguement les imprécations de Boileau contre lesembarras de la vie parisienne (3). Comment être seul à Paris ? comment se coucher à Paris ? comment se lever à Paris ? Sitôt
(1) Œuvres compl. du comte de Tressan, X, 258.
(.". Œuvres de Gresset, I, 118-21. Cette épître est reproduite dans les Œuvres compl. du comte de Tressan, X, 258-61, avec quelques variantes en général insignifiantes : la principale consiste en ce que les quelques lignes de prose dont l'auteur avait fait suivre ses vers et qui figurent dans les oeuvres du comte de Tressan, sont omises dans les œuvres de Gresset ; les voici; elles sont inintelligibles, à cause d'allusions que nous ne pouvons saisir : « J'espère cependant, monsieur, qu'avec la grâce du dieu des francs-maçons, l'autre réponse finira i l'honneur, etc., etc. » — La pièce du comte de Tressan appartient sans doute à la fin de 1736, puisqu'il y est parlé delà mort de Bussy-Rabutin, survenue au mois de novembre de cette année ; la lettre que Gresset Lui envoya en réponse, ainsi que la pièce repi iduite par M. de Beauvillé (121-126), doivent naturellement être contemporaines,
qu'on s'est mis au travail, les fâcheux viennent vous troubler et paralyser votre inspiration : comment donc rimer à Paris ? — N'allons pas conclure de cette irritation que déjà Gresset regrette Amiens ; le mal du pays lui viendra plus tard ; mais pour le moment, il se trouve fort bien de sa nouvelle existence. Ses plaintes, exagérées à dessein, ne rendent pas ses vrais sentiments.
Les derniers vers de M. de Tressan associaient dans un commun éloge Gresset et l'évêque de Luçon qui venait de mourir; en guise de remerciement, le poète écrivit une pièce (1) qu'il eut le bon goût de ne pas soumettre au jugement du public : M. de Beauvillé aurait dû imiter cette réserve. L'auteur a un songe; du haut des cieux il voit descendre l'Amitié qui le transporte dans le séjour des bienheureux, divisé en trois bocages : l'un renferme des myrtes auxquels sont suspendues des lyres éoliennes ; un autre, des lauriers sur lesquels voltige un aigle; le troisième a une enceinte de lis; là, « près d'un salon de verdure » (2), la voix d'Arisfe [Bussy-Rabutiu] frappe ses oreilles : il expose, en une longue tirade, à un cercle d'ombres la situation actuelle de la littérature ; quoi qu'en disent les pédants et les sots, la France est encore sensible « à la véritable beauté » (3), le goût est judicieux ; et si les grandes œuvres se font plus rares, la faute n'en est pas à la sécheresse des poètes contemporains, mais à l'excellence môme de leurs prédécesseurs, qui ont épuisé le champ de l'invention littéraire (4). Après avoir rendu hommage à l'éléva-
(!) De Beauvillé, 1 21-G. Gresset (125) appelle Bussy-Rabutin son « premier guide » et son « père », ce qui prouve que les conseils du prélat ont. favorisé les progrès de son talent.
(2) De Beauvillé, 123.
(3) Id., 124.
(4) Gresset, qui a été plus d'une fois son propre plagiaire, a repro-
tion de ces idées, Gresset vole entre les bras d'Ariste, qui lui assure qu'on ne souffre point après la mort et que, dans la demeure des « paisibles mânes ï> (1), la vérité seule a le droit de parler. Ces vers mystiques et nébuleux ont pour unique mérite la sincérité d'affection qu'ils respirent pour un honnête homme et un esprit délicat.
Les juges ordinaires de Gresset, Desfontaines et Jean-Baptiste Rousseau, qui n'avaient point tout loué dans VEpître à ma muse, accentuèrent encore leur mécontentement quand parutla pièce au P. Bougeant (2). L'un insiste sur le vague de la forme et l'insuffisance du fond: « En général, dit-il de Gresset, son ouvrage, semé de plusieurs traits admirables, est plus brillant que léger. C'est par des vers qui semblent avoir gémi longtemps sur l'enclume qu'il nous peint la mollesse, l'indolence, les ris et les jeux. D'ailleurs on n'aperçoit dans la pièce nouvelle aucun but : ce sont de jolis riens qui ne conduisent à rien » (3). De Bruxelles, Rousseau envoie au poète une lettre où les coups d'épingle se faisaient sentir à la suite des félicitations : «J'y ai reconnu [dans l'Epître au P. Bougeant] d'un bout à l'autre cette noblesse et cette facilité d'expression qui caractérise tout ce qui sort de votre main', et vous fait paraître toujours nouveau quoique toujours le même. » L'épigramme est fine ;
duit quelques vers de cette tirade (destinée à rester inédite) dans la pièce de 1737 sur les tableaux exjwsés à l'Académie royale de peinture. — Observation empruntée à M. de Beauvillé.
(1) De Beauvillé, 126.
(2) Voici le titre exact : Fpître écrite de la campagne au Père ***; puis viennent les deux initiales A. C ***, avec la date : 20 novembre, qui désignait naturellement l'époque où le poète avait terminé son épître ; les initiales signifient très probablement, selon la conjecture de M. de Cayrol, à ChauUut : on se souvient que Gresset passa dans ce château une partie de l'année 1736 ; quant au nom du l'ère ***, il fut très vite connu.
(3) Observ. sur les écr. mod., VII, 265, ap. de Cayrol, I, 128-9.
la suite contient encore d'utilesavertissements : « Après une aussi abondante moisson de fleurs, quels fruits ne doit-on pas attendre de vous ? et ayant déjà épuisé tout ce que le badinageade plus aimable et de plus élégant, que ne peut-on point se promettre de votre muse, lorsqu'elle entreprendra de s'exercer sur des sujets plus sérieux... » (1)? L'abbé Prévost, bien qu'il mette l'œuvre nouvelle sur le même rang- que la Chartreuse, restreint ensuite la portée de cette louange excessive : c Peut-être quelque juge sévère qui ne voudra point d'esprit, d'enjouement et de grâces,, sans ordre et sans régularité, reprochera-t-il au poète de s'èlre livré aux caprices d'une muse un peu volage. Je veux dire qu'on pourrait se plaindre de ne pas trouver le dessin de la pièce assez marqué, et qu'elle paraît manquer d'une certaine unité (2). »
Toutes ces remarques aigres-douces étaient fondées. Gresset commençait à décourager l'admiration du public, sicomplaisante fut-elle, par lamonotonie de l'aliment qu'il lui offrait. Vanter la paresse, c'est fort bien, à condition qu'on ne le répète pas trop souvent et qu'on n'érige pas en principe ce paradoxe usé. Or YÉpître au P. Bougeant en recommençait pour la centième fois l'apologie, avec ce seul changement qu'elle célébrait, au lieu du far-niente des villes, l'oisiveté champêtre. — Si le poète désirait apprendre les menus faits de la vie parisienne, il adresserait son épître à un badaud; s'il savait louer, à un grand ; mais il ne veut que s'entretenir avec un sage,
Moins révérend qu'aimable père (3),
(l)De Cayrol, 1, 130.
(2) Le Pour et le Contre, Paris, Diiot, XI, 21, ap. de Cayrol, 1, 127.
(3) Œuvres de Gresset, 1,124.
un sage qui n'affiche pas l'austérité. Pourquoi donc a-t-il quitté Chaulnes, où on est si bien, pour Paris, où on est si mal? Gresset, qui connaît parfaitement la cause de ce départ, imagine, avant de la dire, plusieurs hypothèses : système aisé de remplissage. Estce pour écrire un livre ? Est-ce sous l'influence d'une mélancolie soudaine ? ?Son, c'est que le P. Bougeant n'est pas libre et qu'il doit obéir à des ordres impérieux. Quel dommage ! Jamais, dans le parc de Chaulnes, l'automne n'a été plus charmant :
Des guirlandes de la Jeunesse Les Ris couronnent la Sagesse, La Sagesse enchaîne les Ris (l);
les arts s'unissent au plaisir; « crayon, compas, fuseaux, pinceau docile, aiguille dePallas (2) », voilà tous les instruments de travail d'une société qui s'amuse délicieusement. Dans une ville, tout est prévu, calculé, arrangé d'avance; à la campagne, tout est sans cesse nouveau; le temps n'y marche pas : en dépit du calendrier,,
Nos jardins ont encor des roses ; Où régnent les amusements Il est toujours des fleurs écloses, Et les plaisirs font le printemps (3).
Au milieu du bosquet dédié à Minerve et queLenôtre a dessiné récemment, le poète croit voir s'animer la nature entière... Il s'attendrit au speclacle du bonheur qui règne chez les bergers ; parmi les fêtes de la cour, Thémire, « avec de l'esprit et des grâces (4) »,
1 1 ) Œu vrcs de Gresset, I, 129.
(2) ld., I, 129.
(4) ld., I, 134.
s'ennuie ; mais, dansant au son' de la musette , Lise est heureuse,
Sans autre esprit que la franchise, Sans parure que la beauté (t).
Aussi, quelle tristesse de songer qu'il va falloir revenir bientôt à Paris et répondre aux questions des importuns ! « Comment avez-vous occupé ces trois mois? Avez-vous fait une idylle? dira l'un; une pièce de théâtre? dira l'autre. » — « Renoncez-vous enfin à votre indolence? » demandera « un froid censeur » (2) (moins sot que ne le pense Gresset), qui ignore qu' « on n'est jamais bien que soi-même » et que le souci de la forme gêne l'essor de l'inspiration. Le poète, à la vérité, avait promis de faire œuvre sérieuse, une fois éloigné de la ville ; mais les serments des poêles ressemblent aux serments des amoureux. Il va donc reprendre, bon gré mal gré, le collier de misère ; il tâchera d'en adoucir la rudesse par de fréquents entretiens avec l'aimable jésuite, qui lui enseignera la € verlu toujours unie » (3), et auquel il apprendra la folie raisonnable. Après tout, malgré ses inconvénients, le séjour de Paris n'est point si pénible :
dans son brillant le plus faux, Paris a des charmes semblables A ces coquettes adorables Qu'on aime avec tous leurs défauts (4).
Pendant qu'il badine ainsi, il apprend une aflreuse nouvelle, la mort d'Ariste,
Le dieu même du sentiment Et l'oracle de l'agrément (5).
(1) Oeuvres de Cfrestet, T, 13").
(2) Id., I, ll(i.
(3) Id., 1, 142.
(4) Id., I, lll.
(5) Id., 1, 145.
11 voudrait chanter le talent, la bonté de son maître, mais sa douleur est trop profonde : il va suspendre sa lyre et peut-être, n'y touchera-t-il plus jamais.
A cette épîlre sentimentale, et çà et là emphatique, il est permis de préférer un certain nombre de courtes pièces, qui doivent dater de la même époque : poésies de salon, composées pour de belles dames, surtout pour Eglé (1). Tantôt Gresset décrit F « humeur», à propos d'un sermon du P. de Neuville ; quand cette amère tristesse l'envahit, l'amour seul peut le guérir :
Un seul regard de ce que j'aime Rend à mon âme un feu nouveau (2);
tantôt il analyse le bonheur et le place dans la perspective, sans cesse fuyante, d'être heureux (3) :
Ainsi, trompés souvent, esclaves du mensonge, Notre âme attend un bien qu'elle ne peut avoir,
Ne se nourrit que d'un vain songe,
Et ne jouit que de l'espoir (4).
Ailleurs, il supplie un rossignol de lui enseigner la langue de Cupidon :
Tu ne m'apprendras point comment il faut aimer, Mais, hélas ! apprends -moi comment il faut le dire (5).
Une autre fois, il adresse à une madame le R...., qui avait pour prénom Suzanne, un madrigal légèrement égrillard, où il se demande laquelle des deux Su-
ri) Voy. de Cayrol, I, 108-114.
(2) De Cayrol, I, 111.
(3) On dit Eouvent : Le bonheur n'existe pas, c'est un rêve. Un idéaliste a riposté : C'est justement parce que c'e6tun rêve qu'il existe.
(5) Id , I, 113.
.zanne est sa patronne, celle de l'Ancien Testament ou celle de la Vie des Saints, et conclut pour la seconde :
Par les grâces déjà vous suivez ses vestiges, Et vous n'avez qu'à vous montrer Pour renouveler les prodiges Que sa beauté sut opérer (1).
Ce sont encore « de jolis riens », comme dit Desfontaines, mais leur brièveté appelle la bienveillance. Parfois, au lieu de célébrer les femmes du monde, il chante Mlle Gaussin ; dans ses vers sur YAlzire de Voltaire, il partage l'encens entre là tragédienne et le tragique :
Je compterai toujours sur un plaisir certain, Lorsqu'on réunira la muse de Voltaire Et les grâces de la Gaussin (2) ;
une épître inédite (3) contient sur celle actrice un j ugement aussi flatteur :
Tantôt du sein de Proserpine Tirant quelque aimable héroïne, J'en devais chanter le destin, Sûr d'intéresser à ses larmes,
(1) De Cayrol, I, Ui.
(2) Œuvres de Gresset, II, 112.
(3) Adressée à l'abbé de Breteuil (de Beauvillé, 135-138). Elle est inachevée ; on y trouve quelques-unes des idées et même presque textuellement quelques passages de V Epître au P. Bougeant, par exemple celui-ci :
Au petit lever de l'aurore, Dans ce champêtre éloignemenl Je ne la verrais point éclore, S'élever de la live more, Comme je fais en ce moment , Si la lettre et L'ordre charmanl D'une mortelle que j'adore Ne valaient mieux que mon serment,
(De Beauvillé, 137-8.
Et par la voix pleine de charmes, Et par les beaux yeux de Gaussin (1).
Enfin il s'enhardit jusqu'à lui écrire; la lettre ne parvint peut-être pas plus à la destinataire que le Chartreux à Mme de Picquigny; quoi qu'il en soit, elle respire la passion toute pure :
Belle Gaussin, mon immortelle, A ces brillants lauriers, à ce myrte amoureux,
Qui couronnent tes beaux cheveux.
Souffre que j'entrelace une rose nouvelle, Et sois par ta douceur comme par ta beauté
Ma muse et ma divinité.
Ce n'est point comme à Melpomène
Que je t'offre ici mon encens (2)...
(1) De Beaûvillé, 137.
(^2) II., 193. Deux ouvrages inégaux par l'étendue, mais également insignifiants, sont de l'année 1737. Comme Orry, qui cumulait avec sa charge de contrôleur général celle de directeur des bâtiments, venait de rétablir les « salons 5> de peinture et sculpture auparavant supprimés , Gresset en prit occasion pour composer une pièce sur les tableaux exposés à l'Aeaâémie royale de peinture ; il y célèbre les peintres contemporains, puis demande qu'on ouvre
des Muses do la Seine
Le sanctuaire abandonné.
Des amants de la poésie Qu'on y dépose les travaux.
(Œuvra de Gresset, II, 115.)
(Eût-il voulu une « exposition de poésie » analogue à l'exposition de peinture ? singulière idée.) Il vante Crébillon, Voltaire, J.-B. Rousseau, la comédie, et promet d'écrire, s'il en a la force, le panégyrique d'un ministre « protecteur du génie » ( Œuvres de Gresset, II, 117), c'ist-à-dtre sans doute Orry. L'autre ouvrage est une traduction du discours latin qu'il avait prononcé, en 1733, sur V Harmonie (Kurresde Gresset, III, 172-235) et qui lui attira la première de ses mésaventures : vrai discours de distribution de prix, où il ne faut chercher ni sentiment musical ni théories personnelles, et en revanche étonnamment surchargé. de fleurs de rhétorique. J.-B. Rousseau, mentionné dans les vers sur le Salon de peinture, ne peut guère dire de mal de cette pièce, mais renouvelle à l'auteur son conseil de tenter une voie nouvelle (de Cayrol, I, 134-.")). Desfontaines est très rigoureux pour ces vers, auxquels il reproche d'esquiver trop cavalièrement l'appréciation des grands génies du temps (Observ. sur les écr. mod., X, 306, ap. de Cayrol, I, 133-4) ; mais d'autre part, à rencontre de l'o-
Voilà de l'éloquence : il paraît que les leçons du rossignol avaient bien profité.
En 1738, Gresset tomba si gravement malade que l'on craignit pour ses jours; les soins dévoués de sa mère et de sa sœur l'arrachèrent à la mort. Les artistes, et en particulier les poètes, se dédoublent; spectateurs de leurs propres sensations, ils font des plus douloureuses mêmes la matière de leurs ouvrages. Le convalescent composa de tète, entre ses rideaux, une épître sur ses souffrances; dès qu'il l'eut terminée, il appela près de son lit sa sœur, qui s'inquiélait de cette agitation un peu fébrile, et lui dicta les vers auxquels il avait songé. Il éprouvait une tendre affection pour cette sœur , Mmo de Toulle, — celle qu'il nommait en plaisantant, dans une lettre, « la menteuse Thérèse », — et plusieurs morceaux qu'il lui a dédiés en portent l'empreinte; ainsi il lui disait, à propos d'une maladie qu'elle avait à son tour contractée :
Thérèse, ma charmante sœur, Du sein de la froide langueur Reviens à la vive allégresse; Ranime tes beaux yeux : leur charmante douceur N'est point faite pour la tristesse 11).
Cette épître, intitulée A ma sœur sur ma convalescence, a pour premier mérite d'ôlre plus courle que les précédentes ; elle paraît d'ailleurs assez sentie, et exprime,
pinion publique qui ne voyait guère, dans le discours svr V Harmonie, qu'une suite de lieux communs, il se montre plein de mansuétude pour cet ouvrage, qu'il appelle une ode en prose, et dont il admire « le style pompeux et figuré ». (Observ. svr les écr. mod., IX, 316, ap. de Cayrol, I, 136.)
(1) De Cayrol, I, 141-2. Le même cite une seconde pièce de Gresset
à sa sœur, reproduite par M. Ravenel dans la Jîevve rétrospective (I,
408, année 1833).
outre les angoisses d'un patient qui a cru voir sa dernière heure, sa joie exubérante de renaître à la vie. Mais çà et là apparaît la tendance à la préciosité, qui gâtait déjà Y E pitre au P. Bougeant. Veut-il faire entendre que la maladie ne dispose guère à versifier ? Voici en quels vers pompeux il délaye une idée si simple :
Par les songes du sombre empire, Enfants tumultueux du bizarre délire,
Mon esprit si longtemps noirci Pourra-t-il retrouver sous ses épais nuages Les pinceaux du plaisir, les brillantes images, Et lever le bandeau qui le tient obscurci ?
Quand sur les champs de Syracuse Un volcan vient au loin d'exercer ses fureurs,
Aux bords désolés d'Aréthuse
Daphné cherche-t-eile des fleurs (1)?
On pourrait multiplier les exemples (2). Pourtant, malgré ce défaut, l'épître est aimable et gracieuse ; aussi reçut-elle un accueil bienveillant. L'inévitable Jean-Baptiste Rousseau félicita l'auteur du rétablissement de sa santé, et l'assura une fois de plus en deux lettres (2 mai, 3 juin) (3) de son estime profonde. — La maladie de Gressetlui fournit encore le début d'une épître à M. O/vy, contrôleur général (4) : il s'excuse auprès de son protecteur de n'avoir pu lui porter ses vœux de nouvel an ; puis, sous l'allégorie transparente d'un songe, il le remercie de lui avoir procuré une position à la fois modeste et tranquille, et le prie de croire à sa gratitude « immortelle » (5).
(1) Œuvres de Gresset, I, 149.
(2) Voy. Œuvres de Gresset, I, 151 : « Ce sera ? éployer sur la naissante aurore », etc.
(3) De (Jayrol, I, 138-41.
(4) Œuvres de Gresset, I, 158-60.
(5) ld., I, 160. Il lui demanda son portrait, dans une épître nédite (de Beauvillé, 133-4).
Les pièces qui s'intercalent entre 1738 et 1740 sont peu nombreuses, sans grande valeur, et ne méritent qu'une simple mention : un léger bavardage pour obtenir de son ami, l'abbé de Chauvelin, un lièvre et six perdrix (1); des vers à différents inconnus (2) ; d'autres, assez emphatiques, au cardinal de Fleury(3): tel est, avec Xfcpître à ma sœur, tout le bilan de 1738. Celui de 1739 est encore plus maigre : on y trouve, en tout et pour tout, un portrait de M'ne de Picquigny, dont il a été question plus haut (4j. Gresset distingue chez la duchesse un mélange de spirituelle finesse et de profondeur scientifique ; cet éloge remet en mémoire le Discours à Mme de la Sablière, mais le rapprochement n'est pas à l'avantage de notre poète. Les derniers vers, cependant, ont une certaine délicatesse :
Fôntenelle,
Le jour qu'il se trouva près des grâces et d'elle, Vint cueillir un nouveau laurier, Et dut apparemment se plaindre De n'avoir plus Clarice à peindre, Ni de mondes à dédier (5).
(1) (Entres de Gresxet, II, 117-9.
(2) De Cayrol, I, 144-5.
(3) Id., I, 145.
(4) ld., I, 132-3.
(5) Id., I, 133. On ne sait à quel propos ni à quelle époque Fôntenelle fut en rapports avec la duchesse.