‹ J.-B.-L. GressetChapitre 9 sur 27 · M.. VII · texte numérisé non relu

M.. VII

(8) Depuis 17H3, il occupait ce poste.

: Voy. Berville.

Voj. le discours que lui adressa Greseet à propos de sa réception c. littér. d'Amiens, en 1749 (de Beauvillé, 142).

dingv, du reste aussi dégagé de scrupules que piètre écrivain (1).

Presque tous firent fête à Gresset ; plusieurs, l'abbé et le chevalier de Chauvelin, le P. Bougeant, le connaissaient déjà personnellement, et facilitèrent sans doute son introduction à l'hôtel de Chaulnes. L'évêque de Luçon avait reçu de lui, peu auparavant (20 décembre 1735) (2), une lettre dont il ne reste plus que quelques vers (3) ; cette pièce, assez insignifiante, met le prélat tout à la fois en parallèle avec Horace et Mécène, Un second cercle, compagnie de critique et probablement d'admiration mutuelle, le Caveau, semble avoir attiré Gresset (4) ; en tout cas ce fut pour peu de temps, à en juger par l'acrimonie des épigrammes que Piron lui décocha dans la suite. Le salon de la duchesse resta donc à peu près Tunique point de vue d'où il étudia la société contemporaine, son observatoire mondain ; ce spectacle l'amusa d'abord; puis, comme son tempérament de provincial endurci l'empêchait de s'y acclimater, il éprouva bientôt un sentiment de fatigue, d'ennui, qui alla peu à peu jusqu'au dégoût; le dernier terme et comme, l'explosion de cette lassitude croissante sera la comédie du Méchant.

Mais, en 1736, il est bien éloigné de prévoir que onze ans de vie parisienne lui rendront la capitale insupportable ; l'avenir l'inquiète peu, le présent lui sourit, — et il aime. L'élue de son cœur, il ne l'a jamais nommée, car il tenait la discrétion pour le devoir essentiel d'un amant. Le gros Marquet n'avait pas de

(1) V07. Collé, TI, 88-9.

(2) De Cayrol, I, 6!».

(3) Œuvres de Gresset, \\, 108-9.

(4) Rigoley de Juvigny , Œuvres coin pi. de Piron. I, Notice, 88-9.

ces scrupules ; il ne pratiquait pas non plus, dans ses liaisons amoureuses, une perpétuelle sérénité, et Gresset, qui n'avait pas oublié ce compagnon de jeuje, le raillait souvent sur ses accès de mauvaise humeur.

« Ce lundi.

« Je te trouvais chez toi quand lu n'étais plus que philosophe ; je ne te trouve plus, d'où je conclus. J'eu suis charmé, je te crois raccommodé, tu es trop tendre pour n'être que philosophe ; elle est trop charmante pour que tu ne sois point constant. En vérité, on serait tenté de t'envier tes brouilleries, pour avoir le charme de tes raccommodements. Je ne me suis point brouillé encore; il faut espérer que quelque jour Dieu m'en fera la grâce seulement pour rire. En attendant je suis fidèle et je me tais, vertu aujourd'hui assez passée de mode ; mais pour moi qui ai reçu un cœur qui était resté du bon vieux temps de l'amour et des sentiments, je crois que la première probité est le mystère sur le compte d'une femme aimable que vous avez attendrie.... » (1). M. de Cayrol en conclut qu'il est impossible de pénétrer ce mystère. Et pourquoi non? A défaut de certitude absolue, le champ reste ouvert aux hypothèses. Eu premier lieu, l'amante de Gresset a sans doute été une grande dame : sa discrétion même sur ce chapitre délicat n'en est-elle pas garante? D'autre part, comme en fait de salons aristocratiques il n'a guère fréquenté que celui des Chaulnes, cette dame appartenail vraisemblablement à l'entourage de la du-

(1) J'ai copié cette lettre sur un manuscrit communiqué par M. de La tin (depuis : En attendant...) se trouve déjà reproduite par M. de Cayrol 1

chesse. Allons plus loin : qui nous empêche d'admettre qu'elle a été la duchesse elle-même? M. d'Argens écrit à Frédéric le Grand, le 5 septembre 1747 : « Tout ce qui a dans ce pays [la France] un certain mérile est presque impossible à déplacer. Gresset, par exemple, dont Votre Majesté me parle, a deux emplois qui lui rendent deux mille écus ; il faut ajouter à cela une des plus jolies femmes de Paris pour maîtresse^). » La duchesse de Chaulnes, nous le savons, n'était pas belle dans le sens plastique du mot ; mais elle était si séduisante que l'épilhète de M.d'Argens peut fort bien lui être appliquée. Du reste, Frédéric semble faire lui-même cette application , quand il répond, le mois suivant, à une autre lettre, cellelà de Maupertuis : « c'est à Potsdam que je le

voudrais [Gresset]. Mais la duchesse de Chaulnes le. tient apparemment dans ses fers, comme Mmo du Chàtelet Voltaire. Il est juste que les belles aient la préférence sur les rois » (2). Au témoignage de Frédéric on peut joindre l'aveu implicite de Gresset : dans une Epître inédite, il célèbre la duchesse de Chaulnes, sous le nom d'Eglô (3) ; or, le nom d'Eglé est, entre autres pseudonymes, un de ceux sous lesquels il désigne le plus souvent son amie ; dans une note manuscrite il dira :

Eglé, je pars, je vole au feu de tes clartés ;

Dans toi seule je vois toutes les déités.

Ce n'est point le désir que la foule me vante

Qui m'ouvre les chemins; c'est pour toi que je chante (4).

Ailleurs, il se montre bien plus expansif encore :

(1) Sainte-Beuve, ouvr. cité, notes des p. 01-2. Lechiffrede. « deux mille écus » est excessif.

(2) Id.

(3) De Cayrol, I. 132.

(4) Id., I, 247.

Ma chère Eglé, l'amitié pour me plaire Trace mon portrait en ce jour.

Toi demain, si tu veux, tu pourras le mieux faire : Le pinceau le meilleur est celui de l'amour (I).

Si, comme il est probable, Eglé et la duchesse de Chaulnes forment une même personne , ces vers tendres sont bien faits pour confirmer notre hypothèse. Faut-il une dernière preuve? Rappelons-nous qu'en 1735, alors que Gresset se croyait enchaîné pour toujours au célibat ecclésiastique, il traçait pour la duchesse, dans le Chartreux, la confession brûlante de son amour ; il le jugeait alors sans espoir; l'expérience lui apprit qu'il ne faut désespérer de rien.

La duchesse a donc été, sans doute, aimée de Gresset, et il n'est pas invraisemblable d'admettre qu'elle a partagé jcet amour. Toutefois, on s'aventurerait beaucoup en soutenant qu'elle a été, suivant l'expression brutale de M. d'Argens, sa « maîtresse ». Le caractère de Mme de Chaulnes n'a rien d'incompatible avec une telle supposition; mais elle s'accorde moins avec l'humeur de Gresset. Sentimental et doux, il était de ceux qui en amour préfèrent les joies de Fortunio à celles de Glavaroche; peut-être sa flamme resta-t-elle toujours dans les limites de la passion respectueuse et idéale. Quoi qu'il en soit, il y eut au moins entre eux une intimité d'Ame, sinon de cœur (puisque d'un côté le cœur était absent) et qui, malgré le contraste de leurs natures respectives, s'explique à merveille : Mmo de Chaulnes fut séduite par le jeune poète à la mode, par l'auteur applaudi de Ver-Vert et de la Chartreuse; Gresset fut conquis par l'aristocratique enchanteresse qu'entourait le triple prestige du rang, de la fortune et de l'esprit.

(1) De Beauvillé, 1G7. D'après lui, Eglé n'est autre que la duchesse de Chaulnes (note).

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