‹ J.-B.-L. GressetChapitre 11 sur 27 · EDOUARD 111. L'ABRAYE. SIDNEY. ŒUVRES DIVERSES · texte numérisé non relu

EDOUARD 111. L'ABRAYE. SIDNEY. ŒUVRES DIVERSES

Quand la cigale fut lasse de chanter, elle écouta sans doute la fourmi, qui, à défaut de grains, lui donnait un bon conseil : celui de changer d'exercice. Ce conseil, GresseL l'avait tant de fois reçu de ses admirateurs clairvoyants qu'il finit par les croire et aborda le théâtre. Il ne renonçait point à ses chères épîtres, mais elles passèrent au second rang de ses travaux. En même temps, sans délaisser encore le cercle de Mme de Picquigny, il se mêla de plus près au mouvement littéraire ; sa renommée ne grandit point, mais s'affermit, et reçut une double consécration : la jalousie de Voltaire et la faveur de Frédéric II.

Ses relations avec Voltaire ne deviennent curieuses qu'à partir de 1740 (I); jusque-là, elles sont intermittentes et gardent le caractère d'une politesse un peu froide qui cache une malveillance réciproque. De prime abord, Gresset avait déplu à Voltaire ; on se rappelle son appréciation injuste de Ver- Ver t ; et ce n'était point une simple boutade : trente-sept ans plus lard (1771), il la reproduisait en l'adoucissant à peine : « Ce poème n'était fondé, à la vérité, que sur des plaisanteries de couvent, mais il promettait beau-

Ci) Sur l'ensemble des rapports de Voltaire et de Gresset voy. l'intéî travail de M. Lenel.

coup : » (1). Sur ]a Chartreuse, en revanche, il portait un jugement plus favorable ; mais pourquoi la mettre au-dessus de Ver-Vert ? et surtout, pourquoi se rétracter dans la suite (2) ? A propos des Adieux aux Jésuites, il se déclare bien aise qu'il y ait dans le monde « un poète de plus et un jésuite de moins », mais uniquement pour le principe : la personne de Gresset le laisse indifférent. La preuve, c'est qu'il se permet à son égard une mystification qui aurait pu avoir pour la victime de fâcheux résultats : il venait de composer Y Enfant prodigue, et craignait un échec ; il écrivit à Mlle Quinauit que Gresset en était l'auteur. La comédienne ne dut voir, dans cet audacieux mensonge, qu'une plaisanterie, puisqu'elle avait fourni elle-même à Voltaire le sujet de la pièce ; mais le public pouvait s'y laisser prendre, et sa crédulité, en cas d'insuccès, eût été pour le véritable auteur un parachute. Du reste, l'événement trompa son attente, et les soupçons ne s'égarèrent point sur Gresset (3).

(1) Lenel, ouvr. cité, 13.

(2) Voy. plus haut.

(3) Ils se paitagèrententre Voltaire, Piron,la Chaussée et Destouches. — Pendant cette même année 1736, parut an factura, en réponse aux trois épîtres de Rousseau contre Voltaire, et où Gresset était durement traité ; on y faisait parler ainsi Rousseau :

Le doux Gresset prenant le même ton,

Et s';i tressant à sa muse hypocrite,

Au firmament portera mon mérite;

li s'écriera que I ■ t;"ùt est perdu,

Si mon retour trop longtemps ntlendu,

Pour redresser la France désolée,

^e lui ramène une muse exilée,

Dont l'étranger, dans ses plus doux transports.

Sans lu comprendre, admire les accords.

(De Cayrol, 1, 102.)

L'auteur de cette virulente satire contre Rousseau en voulait à Gresset de l'avoir appelé, dans VBpître <i tta mute, un a Horace >• Français et un 'i phénix lyrique » [Œuvres de Gresset, I, 98). — Maie quel est son nom ? M. de Cayrol, quia i te pièce dans son int

alors qu'avant lui on n'en possédait que des fragments, soutient que c'est Voltaire, comme on l'a cru; ou, si la platitude grossière du style rend cette hypothèse peu vraisemblable, un manœuvre inspiré par lui. Il en conclut que Voltaire haïssait déjà Gresset à cette époque.

En deux occasions , il montre pour celui-ci plus d'équité ; d'abord, il caractérise très impartialement son style dans une lettre à Frédéric, prince royal de Prusse : « Gresset ne tombe point dans ce défaut [du style archaïque] : il écrit purement ; il a des vers heureux et faciles ; il ne lui manque que de la force, un peu de variété, et surtout un style plus concis : car il dit d'ordinaire en dix vers ce qu'il ne faudrait dire qu'en deux ; mais votre esprit supérieur sent tout cela mieux que moi (1). » Puis, dans un discours en vers, pour indiquer à Racine le fils un exemple de poésie élégante, il cite le doux peintre de la Chartreuse (2).

Gresset, de son côté, quelle que fût son opinion intime sur Voltaire, ne demeurait pas en reste de compliments : la rhubarbe et le séné, entre écrivains, sont d'un échange usuel. Il composait sur Alzire une pièce toute remplie d'intentions aimables :

Aux règles, me dit-on, la pièce est peu fidèle : Si mon esprit contre elle a des objections, Mon cœur a des larmes pour elle; Les pleurs décident mieux que les réflexions i3).

UEpître à ma muse unissait aux noms de Gamoëns et de Milton celui de Voltaire (i ; dans lés vers sur

Sans vouloir entrer dans une discussion que M. de Cayrol (1, 79-105 allonge démesurément, eu égard à son peu d'intérêt, je dirai seulement que les prémisses me paraissent mal fondées, et par suite auss la conclusion. Est-il naturel que dans un ouvrage composé ou simplement inspiré par Voltaire, on trouve : 1° l'apologie de Crébillon (de Cayrol, I, 'J4-6) ; 2° une charge à fond contre Molière ? Ces deux motifs donnent du poids aux dénégations opiniâtres de Voltaire, qui a réputé sur tous lestons qu'il était complètement étranger à cette publication.

(1) Œuvres de Voltaire, XXXIV, 427.

(2) Voy. plus haut.

3) Œucresde Gresset, II, 112.

(4) ld.,I, 107.

les tableaux exposés à F Académie royale de peinture. il revenait sur son talent de poète épique (1). Mais n'attachons pas à ces éloges une valeur excessive ; ils ne reproduisent guère sa pensée de derrière la tète, telle qu'elle ressort clairement d'un morceau inédit de I7i7 : « La Henriade est un modèle pour les versificateurs, et une imitation heureuse des maîlres de l'épopée; mais qu'on la décompose, et qu'on me cite un seul morceau d'invention, de création et de génie ; pour peu qu'on ait vu les poètes épiques, on trouve, à chaque pas qu'on fait dans Ja Henriade, les copies de ce qu'on a vu : ici, c'est l'enfer de N...., là le temple

de l'amour de N , etc.... » (2). Voilà plus qu'il n'est

besoin pour prouver que les marques d'estime témoignées à Voltaire par Gresset étaient de pure courtoisie: le salut d'armes avant l'assaut.

Eu 1740, tandis qu'un événement semble les rapprocher, un autre accentue leur mésintelligence. Le trait d'union apparent, c'est Ja tragédie d' Edouard ; Gresset l'envoie à Voltaire avec une lettre qui, d'après M. de Cayrol, était simplement « polie » (3) : comment se fait-il, demande à juste titre M. Lenel (i), qu'il n'ait pas publié cette lettre, s'il la connaissait? Et s'il ne la connaissait pas, de quel droit la qualifie-t-il ainsi? Quoi qu'il en soit, Voltaire, alors à Bruxelles comme son ennemi Rousseau, lit une réponse gracieuse qui débutait ainsi : « Vous êtes, Monsieur, comme cet Atticus qui était à la fois ami de César et de Pompée ; nous sommes ici deux citoyens du Parnasse qui faisons la guerre civile, et qui ne sommes, je crois,

(1) Œuvres de Or émet, 1 1, 11G.

(2) Do Cayrol, I, 250. Dix années, il est vrai, séparent ce3 appréciations contradictoires ; mais si le temps peut modifier une opinion littéraire, il ne saurait la transformer du tout au tout.

(3) De Cayrol, I, 152.

d'accord sur rien que sur la justice que nous vous rendons. » 11 encourageait Gresset à persévérer dans ses tentatives dramatiques : « Courage, Monsieur, étendez la carrière des arts ; vous trouverez toujours en moi un homme qui applaudira sincèrement à vos talents, et qui se réjouira de vos succès. Plus vous

mériterez ma jalousie, et moins je serai jaloux Je

serais charmé que cette occasion pût servir à me procurer quelquefois de vos nouvelles et de vos ouvrages. Vous ne pourriez en faire part à quelqu'un qui y prit plus d'intérêt (1). » Si Gresset se laissa enjôler par ces démonstrations, il fut naïf; car Voltaire ne pensait pas uu mot de sa lettre : « On m'a envoyé par la poste, écrit-il à l'abbé Moussinot, celte tragédie d'Edouard de Gresset ; il m'en a coûté une pistole de port, que je regretterais beaucoup, s'il n'y avait pas quelques beaux vers dans la pièce. » A M. de Formont : « J'ai lu la tragédie de Ver-Vert, qu'il m'a fait l'honneur de m'envoyer. Ainsi, il faut que j'en dise du bien ; il y a d'ailleurs un certain air anglais qui ne me déplaîtpas». A M. de Cideville : <.<.... la pièce de Gressel... est une déclamation vide d'intérêt» (2). Précédemment, sur la foi de l'opinion publique et avant d'avoir lu la pièce, il en parlait à Frédéric avec plus de bienveillance : « Je crois "que V. A. R. aura incessamment la tragédie de Gresset ; on dit qu'il y a de très beaux vers » (3). El Frédéric

répliquait, trois mois après: « la versification

m'en a paru heureuse; mais il m'a semblé que les caractères étaient mal peints. Il faut étudier les passions pour les mettre en action.... Gresset n'a point puisé à la bonne source, autant qu'il me paraît : les

\li De Cayrol, I. 153-4.

(2) Ed., I, 164 5. m , I. 166.

beautés de détail peuvent rendre sa tragédie supportable à la lecture, mais elles ne suffisent pas pour la soutenir à la représentation :

Autre est la voix d'un perroquet, Autre est celle de Melpomène (I). »

Pour la seconde fois, le nom de Frédéric intervient dans l'histoire des rapports de Voltaire et de notre poète : quelque temps, il y sera étroitement lié. 11 ne faudrait pas inférer de sa rigoureuse appréciation sur Edouard qu'il n'eût aucune sympathie pour Gresset. En 1736, après le triomphe de Ver-Vert et de la Chartreuse, il avait été question d'attirer le jeune écrivain à Rheinsberg ('2), et les négociations furent même sur le point de réussir, comme le prouve ce passage d'un billet de Frédéric à M. de Suhm, datédu 13 août : « Un certain poète dont vous avez entendu parler, ou lu quelques ouvrages, Gresset, vient chez moi... » (3). Frédéric aimait à collectionner les beaux esprits, comme son père les beaux grenadiers ; c'était une manie héréditaire, qui n'allait pas sans arrière-

(1) Dj Cayrol, I, 156. D'après le contexte, on voit que ces d^ux vers ne sont pas de Frédéric et ne forment qu'une citation : a Tout me porte à croire, dit M. de Cayrol (I, lôtî, n. 3), que ce lardon est de Voltaire. » Tout est un peu vagae ; on préférerait une preuve précise. L'opinion contraire est plus naturelle, car est-il vraisemblable que Frédéric cite à Voltaire les propres vers de celui-ci ?

{!) M. île Cayrol, d'après Voltaire, écrit Remusberg.

(3) (Encres compl. de Frèd. le Grand, Berlin, 1850, XVI, 277. — Peut-être faut-il rapporter à cette époque un brouillon de lettre a Frédéric, que M de Cayrol attribue arbitrairement à l'année 1740 et où Gresset, en quelques notes rapides, justifie son refus (de Cayrol, I, 171, n. 4) :

<c Liber non snm, p,':re, mère, senes, liens sacrés ;

Malh nretix ceux que le h isard de la naissance ne met point à portée de jouir de leur liberté ;

Sans livres, saus loisirs, sans liberté, sans aisance, quid potest le génie î

Voltaire a trente mille livres de rente et sa liberté. »

pensée politique. Gresset déclina cette flatteuse invitation ; sans doute (quels que fussent les autres motifs qu'il donna officiellement) surtout à cause de son grand amour pour la liberté. Deux années plus tard, un ouvrage de jeunesse dont il venait de publier une seconde édition tombe sous les yeux du prince et excite son enthousiasme : « Gresset a fait [réimprimé serait plus exact] une ode sur F amour de la patrie qui m'a plu infiniment : elle est pleine de feu et de morceaux achevés... La muse de Gresset est à présent une des premières du Parnasse français. Cet aimable poète a le don de s'exprimer avec beaucoup de facilité ; ses épithètes sont justes etnouvelles ; avec cela il a des tours qui lui sont propres ; on aime ses ouvrages malgré leurs défauts... » (1). L'impression de Voltaire, à la lecture de ce panégyrique, dut approcher de l'agacement furieux ; quoi î un méchant grimaud lui disputait le cœur de Frédéric? Dès lors Gresset était perdu dans son esprit ; la vague jalousie qu'il ressentait jusque-la contre un rival possible se changea en sérieuse animosité, présage de Ja brouille définitive.

Frédéric monte sur le trône (1740) ; tous les littérateurs célèbrent son avènement ; ils considéraient encore (naïve illusion) l'ex-prince royal comme leur confrère. Gresset et Voltaire envoient chacun une ode (2) ; celle de Voltaire, très peu lyrique, eut un faible retentissement; l'ode de Gresset, en revanche, avait du souffle et de l'énergie — avec un peu d'hyperbole : Frédéric y était comparé à Télémaque et mis au-

1) Dp, Cayrol, I, 39.

(2j Et Voltaire, en plus, une cpître. — M. de Beauvillé (39) fait allusion à cette ode de Gresset, et ajoute que rien n'a pu le mettre sur sa trace. Jl l'eût rencontrée facilement dans le livre de M. de Cayrol (1, 169-62). Cette étourderie d'un chercheur en général si consciencieux est assez étrange.

dessus de Pierre le Grand : le tout, sans avoir encore régné. Le roi eût pu se formaliser d'une strophe qui le dénonçait au monde littéraire comme l'auteur de VAnlimac/iiavel, alors anonyme (1) ; mais enfin, telle quelle, il en fut charmé el paya Gresset en monnaie de poète. Son remerciement fut une ode (2) où il invoquait la o divinitédes vers et desêtres qui pensent », et cél.ébrait le chantre du gracieux perroquet, capable aussi de « plus fiers accents^ » ; çà et la, quelques termes bizarres (tels que : « les flasques mortels *) sentaient un peu le Germain, mais l'intention était excellente. A l'ode se trouvait jointe une lettre (3), non moins aimable et d'ailleurs remplie de fautes d'orthographe ; il appelait de nouveau Gresset à sa cour : « Je suis, toujours, dans les sentiments où j'ai été autrefois sur votre sujet; il dépendra de vous d'en réaliser les effets J'attends votre réponse, et j'espère

que je ne trouverai pas à présent les empêchements chez vous que j'ai rencontrés autrefois : du moins trouverez-vous toujours en moi la même estime. »

L'invitation de' 1736 avait passé inaperçu»! ; pourtant Voltaire en avait eu connaissance et pus déjà quelque ombrage, puisqu'il écrivit à Berger (10 septembre 173G], après avoir rappelé son refus de quitter Girey pour la Prusse : u: Si Gresset va à

(I) Peuple hnnrenx, quels lieaux jour* t'annonct) un roi sensible, Qui, mirqu.'inl les devoirs des règnes bienfaisants,

Législateur des rois, réfute l'art horrible Du maître des tyrans.

(De Cayrol, I, 160.) M. de Cayrol croit (I, 164-5) que Voltaire tenta d'exciter contre Gresset le mécontentement de Frédéric, en signalant 'indiscrétion, contenue dans cette strophe comme la principale cause du bruit qui éclata tout à coup autour dn V Anti-Machiavel : « 11 n'y a plus moyen de vous cacher, sire, écrit Voltaire à Frédéric le 17 octobre 1740, après l'ode de Gresset; voilà la mine éventée ; il faut paraître hardiment sur la brèche » Je ne partage pas l'avis de M. de

Cayrol ; il me paraît excessif d'attribuer à ce passage une intention malveillante.

(2) De Cayrol, T, 166-7.

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