‹ J.-B.-L. GressetChapitre 12 sur 27 · IL, I · texte numérisé non relu

IL, I

Berlin, apparemment qu'il aime moins ses amis que moi » (1). Mais l'invitation de 1740, en prouvant avec plus de force l'amilié du roi pour Gresset, mit le comble au dépit de \ oltaire ; et dès lors tous ses efforts tendirent à empêcher une rencontre qu'il esiimait fatale à ses intérêts. Il joue double jeu : d'une part, ses lettres à ses correspondants habituels débordent de tendresse pour l'heureux favori de Frédéric ; qu'il parte ! qu'il se rende au plus vite chez un souverain qui sait l'apprécier : « Je vous prie de voir M. Gresset, écrit-il à Thiériot le 24 novembre 1740 ; s'il savait comme j'ai parlé de lui au roi, il m'aimerait un peu. J'espère qu'il sera un des ornements de la cour de Berlin... » (2). Six semaines après, même effusion dans une lettre au même : « Si vous voyez M. Gresset, faites-lui les compliments sincères d'un homme qui sait aimer ses rivaux, et qui n'a jamais haï. Le roi de Prusse sait comme je lui ai parlé de lui. J'ai entre les mains les témoignages d'estime dont ce monarque l'a honoré. Je ne doute pas qu'il ne soit très agréablement à sa cour... » (7 janvier 1741) (3). Qui donc a pu l'accuser d'envie? Le jour n'est pas plus pur que le fond de son cœur. Tout est pour le mieux : ces lettres sont sans doute destinées à passer sous les yeux de Gresset et à endormir sa défiance. — Nous allons entendre maintenant une autre gamme : « Je crois, écrit- il à Ilelvétius, que vous me mépriseriez bien si j'étais resté à Berlin. M. Gresset, qui probablement a des engagements plus légers, rompra sans doute ses chaînes à Paris pour aller prendre celles d'un roi à qui on ne peut préférer que M""3 du Chàtelet » (7 jan-

( 1 Voltaire, XXXIV, 122.

(2) Id., XX XV,

(3j Id.,XXXXVI, I.

vier 1741) (1). On entrevoit l'insinuation perfide, déjà glissée auparavant: Gresset est superficiel en amitié... Ailleurs, il l'appelle tout uniment un « Prussien » (2) : ne pourra-t-on pas, dans quelques années, lui retourner l'épithète, et plus justement qu'il ne l'applique? Le 31 décembre 1740, il supplie Frédéric de lui réserver une part dans son affection :

Ilélas ! que Gresset est heureux !

Mais, grand roi, charmante coquette (3), Ne m'abandonnez pas pour un autre poète ; Donnez vos faveurs à tous deux (4).

En môme temps, il persifle Gresset et cherche, sans en avoir l'air, à le ridiculiser auprès du roi de Prusse :

A moi, Gresset! soutiens de ta lyre éclatante

Les sons déjà cassés de ma voix tremblotante ;

Envoie en Silésie un perroquet nouveau,

Qui vole vers mon prince aux murs du grand Glogau

La Renommée avance, et sa trompette efface

La voix du perroquet qui gazouille au Parnasse (5).

(25 mars 1751.) Toute cette diplomatie était en pure perte : Gresset refusa définitivement d'aller à Berlin. Mais la rancune de Voltaire survécut à son objet; l'année suivante (29 août 1742), dans une pièce à Frédéric, il éclaboussait de sa verve brutale le poète et son amie :

C'est Gresset qui devait se rendre Dans le Parnasse de Berlin ;

(t) Voltaire. XXXVI, 3.

(2) D'après Bervillo. 139.

(:ïj lia « charmante coquette » devient ailleurs, sous la plume de Voltaire, une p.... (XXXV, Bôl).

(4) D'après Berville, 13**,

(5) Voltaire, XXXVI, 35.

Mais ou trop timide ou trop tendre.

Il n'osa faire ce chemin.

Il languit dans sa Picardie,

Entre les bras de sa catin

Et sur des vers de tragédie (1).

De tels procédés attestent que Voltaire détestait cordialement Gresset. Faut-il aller plus loin et soutenir que, par intérêt, il commit une indélicatesse, tranchons le mot, un vol ? Un biographe l'affirme sans ambages. Gresset, en recevant la seconde invitation de Frédéric, avait .eu la velléité de l'accepter, et même sa réponse équivalait à un consentement : « Si je n'étais pas lié ici [à Paris] par un emploi, qui, malgré sa médiocrité, fait toute ma ressource, je partirais dans le moment. Je vais solliciter un congé de quelque temps, pour aller remplir une obligation où le cœur, si j'ose le dire, n'a pas moins de part que le devoir ; et quand j'aurai obtenu ma liberté, je n'attendrai pour partir que l'agrément et les ordres de

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