‹ J.-B.-L. GressetChapitre 13 sur 27 · V. M » (2) ; outre cette réponse, il envoyait au · texte numérisé non relu

V. M » (2) ; outre cette réponse, il envoyait au

roi une pièce qu'il disait «■ assez médiocre, si on ne la juge que par le sujet »(3). Letlre et vers se perdent en roule (4). Gresset, qui l'ignore, adresse en Prusse (1741) une autre lettre et une autre pièce ; cette pièce est sans doute l'épîtreX des OEuvrea complètes (5), où le poète félicite Frédéric d'unir les talc-nts opposés des héros les plus remarquables. Celle fois, il reçut du roi une réponse en prose et envers (6), où était tracé, cala suite des remerciements et compliments d'usage, le tableau idéal d'un monarque qui « sait varier le ton grave avec le ton folâtre » ; à la fin,

(1) Voltaire, XXXVI. 151.

(2) De Cayrol, I, 200-1.

(4) M.drt Cayrol a retrouvé la lettre (I, 200-1), mais non les vers.

(6) De Cayrol. I, lî'5-7.

le roi le priait de lui renvoyer les vers de l'année précédente, en ajoutant : « Je les crois égarés à la poste » (■!). Grand émoi de Gressel : qui les a perdus? Jusque-là, pour expédier ses lettres à Berlin, il avait recours à l'intermédiaire de Thiériot (2), qui était aussi l'agent de Voltaire et de Frédéric : plus de doute, c'est lui le coupable. Aussitôt il avertit Frédéric qu'il lui adresseradésormais ses lettres par l'entremise du ministre de Prusse à Paris, le baron Le Chambriez (3); puis il écrit au baron Le Ghambrier luimême pour se plaindre de Thiériot, et lui demande de provoquer une enquête (4); enfin il veut avoir une entrevue avec l'abbé de Ghauvclin (malgré le refroidissement de leur amitié, que trahit le ton de sa lettre), pour le décider à mettre en demeure Thiériot d'expliquer sa conduite (5)... Remuer ainsi ciel et terre pour une lettre égarée, quelle qu'en fût l'importance, était excessif : non pas toutefois aux yeux de M. de Cayrol, dont l'imagination aime abattre la campagne. Pour lui, Thiériot aurait été en cette affaire le complice de Voltaire qui, par la soustraction de la lettre où Gresset semblait accepter l'invitation du roi, aurait voulu mettre obstacle au rapprochement du poète et de Frédéric. Cette hypothèse est enfantine: d'abord, en admettant que Thiériot soit coupable et qu'il ait volontairement égaré la lettre, rien ne dit qu'il en ail reçu l'ordre de Voltaire ; puis, — comme un ami de M. de Cayrol le lui a fait remarquer, — cette indélicatesse eût été directement à l'enconlre du but poursuivi par Voltaire ; car elle devait avoir pour effet de rendre Gresset plus circonspect à l'avenir, de le déter-

(1) De Cayrol, I, 107.

(2; Gresset écrit : Tlivrict.

(3) De Cayrol, 1, 197-8.

miner à choisir un autre intermédiaire que Thiériot, et par suite d'enlever au prétendu coupable tout moyen de surveiller la correspondance de Frédéric avec son rival ; d'autre part, il est très facile, très naturel de s'expliquer la disparition de la lettre, si Ton songe qu'elle traversait des pays alors infestés par la guerre. M. de Cayrol, qui insère loyalement la critique de son roman (l), s'est bien gardé d'y répondre.

Pendant les six anuéesqui suivent (1741-7), la correspondance entre Gresset et Frédéric semble interrompue : les lettres qui se rattachent à cette période ne sont-elles pas arrivées jusqu'à nous ? Il vaut mieux supposer que la guerre de la Succession d'Autriche obligea Frédéric de sacrifier pour un temps l'amitié à la politique. Du reste , après 1747, la faveur de Gresset auprès du roi de Prusse ne fait que croître ; le roi n'abandonne pas l'espoir do l'attirer à Berlin; il faut, pour qu'il y renonce, que d'Argenslui dépeigne la difficulté d'arracher le poète à une position lucrative (il exagère un peu) et à une maîtresse charmante (2). Lorsque Maupertuis lui apprend que Gresset désire être de l'Académie de Berlin, Frédéric y consent, mais en soupirant :« Chargez-vous, écrit-il à Maupertuis, de mes remerciements à Gresset. C'est le poète des grâces, et il a prouvé qu'il pouvait être autre chose, de moins parfait à la vérité, mais qu'on croyait incompatible avec tant d'agréments et de légèreté. Je me soucie peu qu'il soit sur notre liste: c'est à Potsdam que je le voudrais... »(3). Gresset, transporté de reconnaissance, manifeste à Frédéric son étonnement que le directeur de l'Académie française chargé de le recevoir (1748) n'ait fait

(1) Dj Cayrol, 1, 200, n. 1.

v2) Lettre c

{'à) A p. Sainte-Beuve, ouvr. cite.

aucune allusion à son titre d'académicien berlinois, et ajoute que, s'il avait prévu cetoubli, il l'aurait d'avance réparé dans son propre discours (1). Ici, la gratitude fausse son jugement ; Frédéric était alors en délicatesse avec la France ; l'oubli apparent du directeur avait été une preuve de tact que le poète eût dû reconnaître (2). Le roi de Prusse répond avec une humilité charmante que l'Académie de Berlin ne partage pas « l'espèce de dépit » que Gresset montre « si obligeamment pour elle », et que cette compagnie a pour règle d' « être aussi indifférente sur les louanges qu'attentive à les mériter » (3). L'échange de vers continue entre Paris et Berlin ; en 1750, Gresset envoie à Frédéric pour le jour de l'an une ode qui célèbre encore une fois la variété de ses aptitudes (4), et une lettre où il sollicite la lecture de celte pièce devant l'Académie de Berlin ; la lecture a lieu (5) ; mais une épître, pour laquelle le poète lui avait

(1) De Cayrol, I, 267. J'empiète ici sur la limite chronologique de ce chapitre (1747), afin d'achever d'exposer les rapports de Frédéric et de Gresset ; de la sorte, il sera possible d'embrasser cette histoire dans l'unité d'un môme tableau. Elle perd d'ailleurs beaucoup de son intérêt à partir de 1747, parce que Voltaire n'y intervient plus.

(2) De Cayrol, I, 268.

(3) Id., I, 267-8,

(4) DelSeauvillé, 144-7.

(5) De Cayrol, I, 292-3. Le consentement de Frédéric est du 4 avril, ce qui paraît un peu singulier si on songe que l'ode de Gresset a été écrite pour le jour de l'an ; mais nous voyons, par les premiers mots, qu'il y a eu un certain retard soit dans l'erivoi, soit dans la réception de l'ode. — Le début de cette lettre se trouve également dans l'ouvrage de M. de Beauvillé (147). — M de Cayrol y joint (I. 292, n. 1) un extrait de l'ode, où Frédéric est comparé à Henri IV faisant fleurir les beaux-arts au milieu de la guerre ; or, II. de l'.eauvillé a retrouvé l'ode tout entière, et cet extrait n'y figure pas Faut-il en conclure que Gresset avait adressé au roi de Prusse, dans Les premiers mois de l'anni'i- 1760, deux odes distinctes, dont l'une serait perdue, sauf le fragment retrouve'' par M. de Cayrol, et dont l'autre aurait < té publiée dans son intégralité par .M. de Beauvillé ! C'est peu ?ra blable. Gresset n'avait aucun motif, après l'ode du nouvel an, pour en composer une seconde à si court intervalle. Le fragment i

adresse la môme requête (1), est privéede cet honneur; il ne semble pas que l'Académie prussienne Tait entendue (2). Elle yperditpeu,si nousjugeons l'ensemble de l'épître d'après un morceau conservé (3), obscur et prétentieux.

Gressei éprouva bientôt que Frédéric, comme disait Voltaire, était une a coquette », et qu'il ne se piquait nullement de constance en amitié. Celui-ci lui avait envoyé une ode (1751) (4) : Gresset s'empressa d'y répondre et complimenta en vers l'écrivain couronné. Sa lettre se perdit : c'était jouer de malheur. Faut-il voir dans cette nouvelle mésaventure la main perfide de Voltaire? M. de Cayrol lui-même ne hasarde pas cette accusation. Toujours est-il que Frédéric ne reçut rien et s'irrita. Gresset, pendant plusieurs années, ne comprit rien à son silence; c'est en 1755 qu'il en sut le motif : il adressa au roi sur-le-champ des excuses très humbles : « Votre Majesté daignerat-clle me permettre de me présenter au pied de son trône auguste, et voudra-t-elle bien reconnaître encore des caractères qu'elle a honorés quelquefois de ses regards? » (5). Mais Frédéric ne se laissa pas fléchir, encore que Gresset fût innocent; au cours de quatorze années, pas une lettre ; sa prédilection pour l'auteur de Ver- Vert avait complètement disparu, il n'était plus, à ses yeux, le Gresset d'autrefois : retiré à Amiens, loin du monde littéraire, il lui apparaissait sans doute comme une vénérable relique, comme une

par M. de Cayrol représente probablement la première forme que ! voulait donner à son ode, et à laquelle il renonça pour écrire, hiir un rythme tout différent, l'ode insérée par M. de Beauvillé. (1) 1).- Cayrol, 1,289-90.

(5) M., I, 334. La date de 17.".."., assignée à cette lettre, n'est pas certaine (de Cayrol, 1,333).

gloire fanée.... Le poète dut s'apercevoir en 1769 que son crédit auprès du roi de Prusse n'était plus qu'un souvenir; il lui avait recommandé deux industriels amiénois que tracassait la justice de Berlin; Frédéric répondit par deux lettres, dont l'une, aimable, concluait par un refus, et dont l'autre, courte et froide, sonnait le glas de leur défunte amitié (1).

Le 22 janvier 1740, Gresset inaugura sa carrière dramatique par une tragédie: Edouard ///.Elle eut neuf représentations successives (2) ; on y voyait tuer un des personnages sur lascène même : hardiesse considérable pour l'époque. Le public, dont les nerfs commençaient à s'endurcir, accepta sans difficulté cette innovation; l'avis des critiques ne fut pas unanime. Desfontaines, tout en accordant des éloges au style de la pièce, protesta contre le coup de poignard par respect pour « l'essence de la tragédie, qui doit exciter la terreur et non pas l'horreur » (3). En revanche, le P. Daire, futur biographe de Gresset, lefélicitad'avoir introduit plus de vérité sur le théâtre :

Celui qui meurt dans la coulisse, Dans l'esprit est encor vivant; Quand sur la scène il reçoit son supplice,

(1) De Cayrol, II, 35-6. — Dans cette étude, j'ai omis, à cause rie leur insignifiance, quelques pièces de Gresset à Frédéric dont la date est inconnue : par exemple, les deux morceaux que cite M. de Reauvillé (37-8) (un plan d'épître et un fragment de lettre , le brouillon d'une lettre pour dédier à Frédéric le Parrain magnifique, et <jui ne fut sans sans doute pas envoyée (de Cayrol, I. 365), etc. — D'après M. de Beauvillé (37), une grande partie de la correspondance que Gresset entretenait avec le roi serait perdue; c'est, possible, pour la période 1740-51, vu la cordialité de leurs rapports à eette époque ; mais en revanche, depuis 1751 jusqu'à la mort de Gresset, il n'est guère probable qu'ils aient échangé beaucoup plus de lettres que nous n'en possédons.

(2) De Cayrol, I, 117.

(3) Id., I, 14S.

Il est vraiment puni, le parterre est content.

Oui, nos premiers auteurs vont suivre ton exemple (1).

L'abbé Prévost, dans le Pour et le Contre (2), fit L'inventaire scrupuleux , trop scrupuleux et trop symétriquement balancé, des mérites et des défauts : la critique ainsi comprise relève de la comptabilité plutôt que du sentiment. Gresset écrivit une préface pour justifier ce qu'on appelait sa témérité : d'unepart, disait-il, « la maxime de ne point ensanglanter la scène ne doit s'entendre que des actions hors de la justice et de l'humanité ; .... mais la mort d'un scélérat, en offrant avec terreur le châtiment du crime, satisfait le spectateur » (3); d'ailleurs, en fait, les applaudissements qui ont accueilli cette scène ont montré que, si elle contentait la morale, elle ne choquait point le goût.

Le sujet de la pièce appartient à l'histoire moderne. Alzonde, héritière du trône d'Ecosse usurpé par Edouard III, s'est d'abord retirée en Norvège; elle revenait dans sa patrie pour faire valoir ses droits à la couronne, quand sou vaisseau a été pris par la flotte anglaise, et elle-même est amenée comme prisonnière à la cour d'Edouard ; mais elle cache son vrai nom : on ne la connaît que sous le pseudonyme d'Aglaé. An moment où s'ouvre l'action, Alzonde veut rompre l'incognito et quitter l'Angleterre pour soulever l'Ecosse. Tout <st prêt : elle a pour complice un capitaine des gardes, Volfax, comblé de bienfaits par Edouard, mais traître à son roi, et d'ailleurs jaloux <lu premier ministre, le duc de Vorcestre. C'est lui qui, - aent, fomente l'insurrection. Elle va dé-

fi) De Cayrol, I, 161.

2) XIX. ;u, ap. de Cayrol, 1,149-50.

- e*utt% 11,142-3.

mander à Edouard la permission de partir sur-lechamp, car elle craint qu'un nommé Arondel, qui l'a vue souvent en Norvège et qui doit arriver cette nuit même, ne la reconnaisse et ne la dénonce. Mais à ses préoccupations politiques se mêle un chagrin d'amour : elle adore Edouard, que la fatalité l'oblige de combattre, et il aime une autre femme; avant de partir, ells se vengera.

Sa rivale est Eugénie, fille du duc de Vorcestre, et veuve du comte de Salisbury, qui avait témoigné à sa femme beaucoup de tendresse, mais, en retour, n'avait obtenu d'elle « que la reconnaissance y> (1). Edouard possède son cœur ; mais elle ignore qu'elle possède le sien ; et q'uand elle l'apprend, c'est pour se voir contrainte do renoncer à lui. Vorcestre, en effet, à qui le roi demande la main de sa fille, s'oppose formellement à ce mariage : patriote avant d'être père, apôtre convaincu d'une politique pacifique, il supplie Edouard, pour cimenter l'union de la Grande- Bretagne, d'épouser l'héritière de l'Ecosse (qu'il croit encore en Norvège) et de légitimer ainsi l'annexion de ce royaume. Edouard se courrouce, nouveau Titus àqui on demande d'immoler sa Bérénice. Pour comble d'infortune, Eugénie rivalise d'héroïsme avec son père, et, mentant à sou cœur, ne laisse au roi nul espoir. C'est le moment que choisit avec adresse Volfax pour exploiter la colère d'Edouard et perdre Vorcestre : d'après lui, si le ministre veut le maintien de la paix et s'oppose aux projets belliqueux de son souverain, c'est pour tenir disséminées les forces militaires du pays, en empêcher la concentration, et, à la faveur de celte tranquillité' apparente, mettre la main sur l'Ecosse dont il convoite le trône. Edouard, que l'amour blessé

(1) Œuvres de Grcsset, III, 215.

rend crédule, ordonne l'arrestation de son ministre.

Celui-ci trouve un défenseur dans le personnage énigmalique dont nous avons vu, au début de la pièce, Alzonde redouter la présence, Arondel. Ami de Vorcestre, il a, en débarquant de Norvège, appris son infortune ; et, s'il s'est tenu loin du ministre toutpuissant, il n'abandonne pas le disgracié. Il demande a Volfax l'autorisation de le voir; Volfax, qui du reste trompe tout le monde, non seulement Edouard, mais Alzonde elle-même, se défie de cet inconnu, mais fait droit néanmoins à sa requête ; bien plus, il lui épargne le trajet de la prison, et ordonne d'amener Vorcestre au palais. Le motif de cette prévenance, il l'explique à ses gardes avec une candeur un peu étrange chez une âme si noire : il va écouter en cachette la conversation des deux amis, pour surprendre leurs secrets. Arondel propose d'abord à Yorcestre de faciliter son évasion et de prendre sa place ; sur le refus bien naturel du prisonnier, il lui montre toute l'ignominie d'un supplice réservé aux infâmes, et lui présente un poignard pour qu'il mette fin à ses jours en témoignant d' « un cœur vraiment anglais (1) ». Vorcestre refuse : il marchera au supplice la tète haute ; l'opinion du monde lui importe peu ; d'ailleurs, le suicide est impie. Il ne sollicite d'Arondel qu'un service : c'est de remettre au roi un écrit qu'un des siens a découvert, dont Volfax est l'auteur, et qui contient la preuve de ses intelligences avec l'ennemi... Volfax sort aussitôt de sa cachette et ordonne aux soldats de se saisir d'Arondel et de Vorcestre ; mais Arondel le frappe de son poignard et l'étend mort à ses pieds.

Eugénie tente une suprême démarche auprès du roi pour sauver son père : Edouard ne veut rien en-

(1) Œuvres de Gre.tet, II, 216.

tendre, lant qu'elle n'aura pas cédé à son amour. Cependant, l'entrevue d'Arondel avec Edouard dessille les yeux de ce dernier ; nous savons enfin quel est le mystérieux ami de Vorceslre ; issu d'une noble famille anglaise, il a quitté sa patrie pour vivre indépendant et observer les hommes; en Norvège, il a su la fuite d'AIzonde et appris qu'un complot se tramait à la cour même d'Edouard. Mais Vorceslre n'a pas trempé dans ce complot ; Volfax a tout fait: sa mort est une juste punition. Edouard jette un coup d'oui sur l'écrit révélateur que lui tend Arondel, et qui compromet en même temps que Volfax la fausse Aglaé, c'est-à-dire AIzonde. Vorcestre est mis en liberté ; AlzonJe, après avoir dévoilé fièrement le secret de sa naissance, est entraînée par les gardes, trompe leur surveillance et se tue dans la coulisse. Eugénie paraît, mourante : s'est-elle empoisonnée elle-même, parce qu'elle se croit la cause involontaire de la mort de son père, ou l'a-t-elle été par sa jalouse rivale ? Il est bien diflicile de le discerner, dans la confusion des scènes finales (1). Elle expire sous les regards du roi, en lui avouant enfin qu'elle l'adorait.

Celte pièce a un certain mérite. Ne la chicanons pas trop sur la langue, d'une noblesse pseudo-cornélieune, et ça et là emphatiquement banale ; aucuue tragédie contemporaine, pas même celles de Voltaire, n'est exempte de ce défaut. En somme, il faut lui savoir gré de contenir « quelques beaux vers (2) ». Quant à l'intrigue, quoi qu'en dise Desfontaines, elle est très bien conduite, et avec une habileté fort rare chez un débu-

(1) La scène 5 de l'acte V (« je vais chercher la mort », dit Eugénie) fait pencher pour la première hypothèse; la Bcène 10 rlu même acte (<i de mes ressentiments je te laisse ce ^age •>, dit xUzonde à Edouard) donne quelque vraisemblance à la deuxième.

(2) Voltaire, loo. cit. (de Cayrol, I, 15ô).

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tant. Plusieurs situations ne manquent pas de force ; dans le rôle d'Eugénie, par exemple, il en est deux qui réveillent l'intérêt pour cette veuve uniformément plaintive : d'abord, quand elle doit, pour obéir à son père, dompter son amour en présence d'Edouard, et feindre une respectueuse indifférence (1) ; ensuite, lorsque le roi lui offre la grâce de Vorceslre, si elle consent à l'épouser , et qu'elle tremble également de dire oui et de dire non :

Le supplice l'attend si je vous suis rebelle; 11 meurt de sa douleur si je trahis son zèle (2).

Le rôle d'Alzonde lui-même, bien qu'inulile pour la plus grande partie, renferme une scène originale, celle où Edouard, qui ne se sait pas aimé d'elle, lui demande de plaider sa cause auprès de l'inflexible Eugénie (3). Voilà qui suffit à prouver que si Gresset n'avait j as l'étoffe d'un vrai poète tragique, il avait au moins l'instinct du théâtre.

Eu revanche, de gros défauts trahissent l'inexpérience. Et premièrement, ie coup de poignard, qui suscita une espèce de polémique et dont Gresset se glorifiait comme d'une trouvaille, ne méritait pas tout ce bruit : il est mal amené, et il ne mèue à rien. A peine Aromlel connaît-il le nom de Yolfax, le crime dont on l'accuse, qu'il l'assassine sur-le-champ : quelle vivacité d'allures, et quelle promptitude d'exécution pour un sage, un penseur, un austère moraliste ! Un supplément d'informations n'eût peut-être pas été inutile. Puis, le meurtre commis, quel en est l'effet sur le spectateur ou le lecteur? Ce Volfax, traître

(i) Œuvres de Gresset, II, 178-80.

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