IF
(3 Ld., II, 189-92.
de second plan el tout à fait accessoire, nous émeut faiblement ; qu'il vive, qu'il meure, nous ne nous en préoccupons guère ; ce qui nous importe, ce sont les amours d'Edouard et d'Eugénie, séparés par un obstacle terrible ; or, le meurtre de Volfax, s'il satisfait la rancune personnelle de Vorcestre, ne saurait néanmoins rapprocher les deux amants. Ce coup de poignard est donc un pur hors-d'œuvre.
La conception générale de la pièce prêle aussi au blâme. Puisqu'elle a pour point de départ un fait historique, il était permis de croire que Gresset allait rajeunir la tragédie vieillissante, en substituant aux éternelles légendes de la mythologie un tableau de mœurs vraies. Le duel de deux peuples, de l'Angleterre brutalement cupide en face de l'Ecosse qui lutte avec la dernière énergie pour son indépendance, fournissait les éléments d'un drame de haute envergure. Mais Gresset laisse de côté cette étude , si intéressante qu'elle soit : « On ne trouvera ici, dit-il, de vraiment historique que l'amour d'Edouard III pour la comtesse de Salisburv, l'héroïque résistance de celte femme illustre, et le renouvellement des prétentions d'Edouard 1er sur l'Ecosse. Tout le reste, ajusté à ces faits principaux, est de pure invention (1). » Qu'en résulte-l-il ? C'est que. là où on attendait un drame national , on rencontre une vulgaire intrigue d'amour dont les héros sont des ombres sans réalité et des fanlômes sans consistance, des êtres métaphysiques et abstraits ; aucun n'a de caractère individuel, précis. Alzondc, qui aurait pu incarner l'Ecosse frémissante sous le joug, n'est qu'une prétendante incolore, chez qui la jalousie parle plus haut que l'ambition; copiée sur
(1) Œuvres de Gr&tet, II, lli'.
l'Eriphile de Racine, elle fait plus de tapage que de gne. Eugénie aime, soupire et meurt. Edouard n'apparaît que sous les espèces d'un soudard autoritaire et irascible. Le pacifique Vorceslre représente le cardinal deFleury, ainsi que Gresset nous l'apprend :
J'avais à peindre un sage... .
Dans cette image fidèle, France, tu reconnaîtras Que je n'en dois point le modèle Aux vertus des autres climats lj.
Enfin le moins supportable de tous est Arondel, Flemme-providence, le type de l'ami fidèle, comme Alzonde de l'amante jalouse, Eugénie de l'amante uavrée, Edouard du monarque emporté, Vorceslre du bon ministre ; mais Arondel est aussi le « sage » de la pièce, le prêcheur qui débite avec solennité ses maximes sentimentales et pompeuses. Gresset a eu tort de croire que ce personnage intéresserait: il appartient au seul genre que réprouvât Voltaire : au genre ennuyeux.
Edouard, en dépit de qualités incontestables, était donc fatalement voué à l'oubli. On n'y trouve aucun rôle qui donne l'illusion de la vie, aucun personnage vraiment « créé);. Gresset tente quelques innovations; seulement il ne sait pas les mettre en œuvre : il emprunte son sujet à l'histoire moderne, mais remplit le cadre historique de lieux communs d'amour ou demorale ; il introduit un coup de poignard en plein théâtre, mais sans en tirer parti. Partout sa tragédie respire la hardiesse maladroite d'un réformateur timide.
(1) Œuvres de ù'restet, II, 143. — Cf. de Cayrol, I, 149.
Depuis, il n'eu composa plus; peut-être eut-il conscience qu'il n'était point né pour la haute poésie et que ses tragédies seraient toujours de laborieux pensums. Ses autres ouvrages dramatiques, Sidney et le Méchant, sont des comédies, très inégales de valeur, mais toutes deux plus convenables à ses aptitudes.
L'année où il faisait jouer Edouard (1740), il voyageait en Artois avec l'intendant Ghauvelin : il répondit aux souhaits de bienvenue de la Société littéraire d' Arr as (1) par une lettre de remerciements et par une pièce de vers (2) où il chantait à la fois la ville d'Arras et un jésuite arrageois, son ancien maître, le P. Lagneau, qui fut extrêmement touché de cet affectueux souvenir (3). Peu après, il écrit une lettre en prose et en vers au P. Bougeant (4); celui-ci revenait de l'exil que lui avait valu son Amusement philosophique sur le langage des bêtes. Le livre avait pourtant paru sous le voile de l'anonyme et n'était point subversif; il traitait trois questions : « Les bêtes ont-elles de la connaissance? Si elles connaissent, elles parlent. Mais comment parlent-elles ? » (o). C'est de la philosophie à l'eau de rose, suivant la manière de Fontenelle. Les jésuites trouvèrent cet Amusement peu ortbodoxe, et envoyèrent le pauvre professeur à la Flèche. Grcsset, qui connaissait personnellement ce lieu de pénitence, félicite Je P. Bougeant d'en être sorti, et lui apprend, moitié sur le ton grave de l'oraison funèbre, moitié sur le ton badin de la plaisanterie — cet alliage est assez étrange — la mort de deux amis communs,
(2) Œuvres de Gresxet, II, 122-3.
(3) De Cayrol, 1, 173-4.
(4) Œuvres de Qrestec, 1,204-8.
(ô) Amusement philosophique, etc. Paris Gissey, Rordeletct Ganean 1739, p. 6.
jésuites distingués, les PP. Rouillé et Brumoy (1). Il adresse encore des madrigaux àMesdames deGénonville et de Sémonville ; l'un (1740) offre un gentil passage sur le Champagne:
le nectar, qui pétille Sous les bouchons emprisonné, Court remplir le cristal fragile Où, brillant d'un éclat mobile, Il sourit à l'œil étonné (2).
Le second (1741), tout plein de ces sous entendus, de ces termes conventionnels usités entre personnes du même cercle, est à peu près inintelligible (3). Gresset reprend sa correspondance avec les Chauvelins, avec l'intendant, qu'il exhorte longuement à jouir de la belle saison (4), — avec l'abbé, à qui il jurait autrefois une amitié éternelle (S), et qu'il informe à mots couverts, dans un billet aigre-doux (6), de ses griefs contre Thiériot, — enfin avec le chevalier, qui fut le plus favorisé des trois ; il eut la bonne fortune de recevoir (7) une épître fort originale, qui tranche singulièrement sur les autres, et mérite que Ton s'y arrête : le titre en est Y Abbaye, et elle a été publiée pour
(1) Il existe une troisième épître de Gresset au P. Bougeant, sur la pare«se du jésuite à lui écrire (de Beauvillé, 131-2).
(2) Œuvres de Gresset, 1,229.
(3) De Beauvillé, 127-30. « A M"" de Sémonville, à Arthenay, près du Mans, sur ses distractions. — Amiens, 12 novembre 1741. »
(4) De Cayrol, I, 190-4.
(5) Id., T, 202-3.
(G) Id., I, 201. Peut-être ce refroidissement de leur amitié fut-il provoqué par la chaude sympathie de l'abbé pour Voltaire, mais non pas, quoi qu'en dise M. de Cayrol (I, 203), par sa haine contre les jésuites, au sort desquels Gresset était devenu bien indifférent. — J'ai parlé plus haut de ce billet.
(7) Il guerroyait alors en Westphalie (1741).
la première fois dans le Conservateur, en 1800, par François de Neufchâteau (1).
Cette pièce, comme toutes les œuvres de parti, a provoqué des appréciations très diverses : « De toutes les poésies inédites deGresset, ditM. de Cayrol (2),Y Abbaye était celle qui, d'après l'opinion de bien des gens, aurait dû rester dans l'oubli... s M. de Beauvillé la qualifie de « diatribe » et la trouve « l'une des moins heureuses de notre auteur » (3). Inversement, à l'époque révolutionnaire, on la porte aux nues : « En même temps, écrit François de Neufchâteau, qu'elle est un bon morceau de poésie, elle renferme la prédiction la plus claire et la plus frappante sur l'usage national des biens des monastères » (4). L'antiquaire Millin approuve hautement Gresset d'avoir attaqué « avec un pinceau très vigoureux des abus et des erreurs condamnables » (S).
C'est la prévention antireligieuse, sans doute, qui dictait à Millin et à François de Neufchâteau des éloges si flatteurs : ils sont d'ailleurs fondés. L'Abbaye est un pamphlet, une satire violente et passionnée, et qui respire contre les moines la haine la plus sincère, la plus franche : voilà précisément la source de l'intérêt qu'elle inspire, à un point de vue purement liltéraire ; on peut, tant que l'on voudra, taxer le poète d'exagération, d'injustice même;
(1) Presque toutes ces pièces de 1710-1 sont assez médiocres. Une épître sur l'Egalité (1740, Œuvre!) de Grcsxct, I, 223-7), développe* ce lieu commun que le talent eeul distingue les hommes entre eux, et qu'il n'y a qu'une noblesse valable, celle de l'esprit ; — il reste aussi le canevas en prose (peut-être 1740 ou 17-11 ; du Cayrol, I, 189-90) de la relation d'un voyage que Gresset fit à Bruxelles, exprès pour voir Rousseau.
(4) Ap. de Cayrol. I, 188.
(ô) Ap. de Beauvillé, 22.
nous ne nous intéressons pas au plus ou moins d exactitude historique qu'il amis clans son épître; qu'il ait dit vrai ou non, peu importe: l'essentiel estqu'il ait pensé dire vrai et que, fort do cette conviction, il ait composé ce qu'on a peine à rencontrer chez lui : une pièce fortement conçue et exprimée fortement.
Un examen trop rapide de Y Abbaye peut induire à deux conclusions spécieuses. D'une part, en se rappelant la piété de Gresset, il est naturel de supposer qu'une satire aux allures si hétérodoxes aétéimprovisée dans un moment d'oubli, un accès de colère aveugle et passager, et que la violence de ces invectives ne répondait pas à ses vrais sentiments. D'autre part, si l'on songe aux influences philosophiques qu'il dut subir dans le monde où il fréquentait, on adopte l'opinion diamétralement opposée : Y Abbaye semble une déclaration manifeste d'incrédulité et l'indice d'une rupture (en tout cas passagère) avec la foi chrétienne.
Eh bien, ces deux jugements sont inadmissibles : Y Abbaye n'est ni la boutade d'un croyant, ni le blasphème d'un impie. Sur le second point, il ne saurait guère y avoir de doute ; même au temps de sa vie parisienne, Gresset est demeuré aussi religieux qu'auparavant; les exemples de scepticisme qu'il a eus sous les yeux n'ont pu affaiblir la solidité de sa dévotion. Nous en avons plus d'un garant : son caractère docile, posé, ennemi du changement et du trouble ; et ses livres, qui d'un bout à l'autre marquent un respect absolu pour les dogmes chrétiens ; il serait étrange que Y Abbaye fût, à cet égard, en contradiction formelle avec les œuvres antérieures et ultérieures du même écrivain. D'ailleurs, où aurait-il désappris les croyances de sa jeunesse ? Le salon de M1"' de Chaulnes est le seul qu'il hauta ; or, si la duchesse était fantasque dans sa piété comme dans tout
le reste, elle n'était point une impie et goûtait peu les philosophes : on le vit bien quand elle attaqua la candidature de d'Alembert à l'Académie française. Et puis, ces philosophes ne furent-ils pas également, à l'époque de sa prétendue irréligion, les adversaires de Gresset? S'il avait été dcsleurs, ils lui eussent fait grâce au moins pendant le temps qu'il aurait marche avec eux. Enfin le poète, pour prévenir toute équivoque, a eu soin de protester, dans Y Abbaye, de, son attachement à ces principes qu'il a l'air de battre en brèche ; tu sais, dit-il au chevalier de Ghauvelin,
Tu sais qu'à la religion Toujours sincèrement fidèle, Je briserais tous mes pinceaux Plutôt que d'offrir des tableaux Indignes de l'honneur et d'elle (1).
— Mais alors, pieux comme il l'était, il a dû regretter d'avoir écrit une telle satire; il en a éprouvé quelque remords, il a fait amende honorable. — En aucune manière. De 1742 à 1747 parurent, sans l'assentiment de Gresset, un assez grand nombre d'éditions fautives de ses poésies (2) : il se décida alors, en 1748, adonner lui-même une édition d'œuvres choisies, des meilleures, de celles qui lui semblaient durables. Cette édition ne parut jamais ; en revanche, on en a découvert le plan autographe (3) : or Y Abbaye y figure en bonne place, entre YEpître à ma
muse et le Çh [Chartreux] (4)., Ainsi, au bout de
sept ans, près de revenir dans sa ville natale et au foyer môme de ses convictions religieuses, il n'avait
(1 Œuvres de Qretset, 1, 187.
(2 Dj Cayrol, I, xiv-v.
(3) H., 1, xv-xvn.
(<1) ld., I, XVI.
nul repentir. Bien mieux, lorsque plus tard, sa piété ayant tourné au mysticisme, il brûla tons ses écrits que désavouait une scrupuleuse orthodoxie, YAbbtvje fut exceptée de cet autodafé littéraire ; et la preuve, c'est que, vers la fin du dix-huitième siècle, on la retrouve dans ses papiers inédits (1). Donc cette épître exprimait sa pensée intime, définitive, et je puis ajouter, celle de toute sa vie. La piété de Gresset n'a eu d'égale que sa haine des moines; ses premières poésies, on s'en souvient, trahissent ce sentiment : escarmouches légères, elles annoncent de loin l'attaque sérieuse. Ver- Vert était une satire, délicieusement tendre, contre les nonnes ; Y Abbaye est une satire contre les religieux , mais cette fois beaucoup plus vive et sans la moindre indulgence. S'il n'osa la publier (sans doute par crainte du scandale), elle lui procura une espèce de soulagement intime, la joie peu délicate, mais savoureuse, d'épancher d'un coup tout ce qu'il avait sur le cœur. Le point de départ de X Abbaye est « l'élection d'un moine abbé » :
(l) M. Lencl (ouvr. cité, 40-1; signale une inconséquence dans ce Fait qu'au même moment Gresset brûle deux nouveaux chants ajoutés à Ver-Vert et épargne Y Abbaye. Il en trouve la raison dans le « caractère même de Gresset,.... qui jusqu'à la fin de sa vie... parait avoir été en proie à ceitaines hésitations, n'osant prendre parti dans bien des cas et sur bien dos questions.... Gresset, élevé par les jésuites, obligé par eux de sortir de leur Compagnie, garda néanmoins au fond ,lu ciBUï 1 :8 principes qu'ils lui avaient inculqués. » Cette dernière phrase est-elle une allusion au goût des jésuites pour la casuistique 2 On ne voit pas alors, en admettant que Gresset ait partagé ce goût, qivl BOrupule de conscience pouvait lui faire trouver les deux nouveaux chants de Ver-Vert plus snbversifs que Y Abbaye. De plus, rien ne montre que Gresset ait subi, dans toute sa plénitude, l'influence de la célèbre Compagnie. Qu'il ait été incertain et irrésolu, ce n'est guère contestable ; mais le manque de décision ne se confond pas avec le goût de la casuistique. — Cependant l'inconséquence notée par M. Lcnel n'en subsiste pas moins; j'en donne plus loin un essai d'explication (à propos des nouveaux chants de Ver- Vert .
Tandis que de l'urne fatale Va sortir le destin brillant De l'automate révérend Que prétend mitrer sa cabale Pour s'enivrer impunément Sous sa crapule pastorale (I),
le poète parcourt ces jolis domaines qui, dans peu d'instants, vont appartenir à
Un obscur et pesant reptile, Un être platement tondu, Simulacre ignare, imbécile, De la terre poids inutile (
Voilà donc pourquoi les chevaliers, les barons du moyen âge ont légué leurs terres à des corporations religieuses 1
Bons seigneurs, que vous étiez sots (3)t
Tous les vices, la Perversité, la Fainéantise et bien d'autres, y sont venus engloutir <r les richesses des lieux voisins » (4). C'est pour les moines que Je laboureur travaille du matin au soir ; sa pauvreté alimente leur opulence. Ces « vampires » (o) dessèchent « les sucs de la vie ■» (6) et sèment la mort autour d'eux. Comment le pays a-t-il pu se laisser faire de la sorte ? Ici un très beau mouvement :
(1) Œuvres de ffresset, 1, 177.
(2)Id., I, 178.
(3) Id., I, 173.
(5) Id., 1,181.
(<•>) Id., f, 181.
O ma chère patrie ! ô France !
Toi chez qui tant d'augustes lois
De tes suces et de tes rois
Immortalisent la prudence,
Comment laisses-tu si longtemps
Ravir ta plus pure substance
Par ces insectes dévorants
Que peut écraser ta puissance,
Et dont l'inutile existence
Revient t'arracher tous les ans
Les moissons de tes plus beaux champs,
Et des biens dont la jouissance
Devrait être la récompense
De tes véritables enfants (1)?
Le soldat, après soixante années do fatigues, obtient à grand'peine le repos dont il a besoin ; le littérateur est souvent méconnu de ses ingrats concitoyens ; le prêtre,' dans son hameau, console les pauvres « et souffre plus qu'eux >> (2)... Pour soulager ces innombrables misères, il suffirait de renvoyer à la charrue « tant de laboureurs enfroqués » (3) et de vendre leurs biens. L'avenir de la France y est intéressé; car les paysans qui végètent autour des monastères craignent de mettre au jour des malheureux, et ôtent ainsi à leur patrie « un peuple de cultivateurs » (i).
Objeclera-t-on que les moines ne respectent pas toujours leur vœu de chasteté,, et que le surcroît d'habitants dont ils sont cause, compense la dépopulation rurale? Sans doute, répond sérieusement Gresset à cette bizarre remarque; mais ces bâtards sont
Des fils plus vils, plus paresseux, Et plus abrutis que leurs pères (5).
(I Œuvre» de Gresset, I. 181.
(4) hl., 1, 184.
— Les terres de mainmorte s'anéantissent faute de soins ; ah ! si elles étaient en la possession des travailleurs, que le goût pourrait ajouter de beautés à la nature! que d'agréables paysages qui charmeraient Ja vue, au lieu de ces marais empuantis ! Aussi, « pour l'honneur de l'humanité » (1), ose-t-il croire
qu'un temps viendra Où tant de richesses oisives, Que le monachisme enterra, Cesseront de rester captives, Et qu'on reverra de ces biens Couler enfin les sources vives Sur les utiles citoyens (-2).
En terminant, il se justifie par avance du reproche d'impiété (3) ; il manifeste son admiration poulies ordres religieux qui déploient leur activité dans le domaine de la science et de la théologie, ont produit les Bourdaloue, les Calmet, les Malebranche, et opposent une barrière à l'ignorance comme à l'athéisme: il n'a voulu flétrir que les moines fainéants.... Un peuple de l'antiquité voyait son or disparaître chaque jour sous l'action d'une puissance mystérieuse; il invoqua son dieu, qui descendit du ciel et pénétra dans une retraite souterraine où les gnomes accumulaient, sans en faire usage, l'or enlevé aux humains ; ceux-ci retrouvèrent leurs richesses et, avec elles, l'abondance, l'ordre, le bonheur. Puisse de même un roi bienfaisant mettre un terme au « brigandage monachique » (i) et suivre l'exemple de Thamas qui, « aux champs de Golcondc », vainqueur du «. plus riche des potentats » (5), jette dans la cir-
(1) Œuvre» de Orettet, I, 186.
(2) Id., I, J86-7.
(31 Voy. plus haut.
(4) Œuvre» de Greiset I, 191
(6)Id., I, 192.
culalion universelle l'amas de ses richesses jadis infécondes (i) !
Ce pamphlet, qui fait penserpar sa verve àl'emportepièce aux ïambes de Barbier, eût pu marquer un changement dans la manière du poète; mais il demeura unique de sou espèce. Au lendemain de X Abbaye, le farouche agresseur des moines était redevenu le doux Gresset. De 1742 à 1744, il compose au jour le jour, sans se fatiguer beaucoup: une lettre de remerciements à M. Boule, professeur de rhétorique au collège de Villefranche, qui l'avait chanté dans une ode (2) ; puis (3) quatre lettres d'amitié, en prose et en vers, à l'abbé Aunillon et sa maîtresse M"e Guichard (4 ':, où il se plaint de ne pas recevoir plus souvent de leurs nouvelles, et cherche à consoler lajeune femme de ses souffrances.
Si les deux plus beaux dons qu'un âme tendre et belle Puisse obtenir des cieux pour sa félicité,
L'ami sûr et l'amant fidèle, Embellissent les jours et fixent la santé, Vous êtes immortelle I
En 1744 (5), la grave maladie dont Louis XV fut atteint et dont il guérit presque miraculeusement, inspira une ode à Gresset : « sur la convalescence du
(1) En 1 705, un rie ceux qui eurent entre les mains des papiers inédits de Gresset, Duméril, sollicita l'Institut de publier aux frais de l'Etat l'Abbaye et de la faire distribuer gratuitement à titre de prole républicaine (de Beauvillé, 2it). Cette négociation échoua; mais il est curieux qu'on ait pu songer à transformer Gresset, si respectueux ries pouvoirs établis, en collaborateur de Robespierre. >e Cayrol, 1, 206.
(3) Il i st probable qu'elles sont de l'époque comprise entre 1742 et 1744 (de Cayrol. I, 206).
(4) Revue rétrospective, Paris. Fournier aîné, 1833, I, 410-4.
(.".) Une petite pièce rie vers à M. d'Hédouville sur Frédéric (de C;iyro!, I, 207) et une épître sur la géométrie, que nous ne possédons plus, sont contemporaines.
— io9 —
roi » (1) ; elle est divisée en trois parties : d'abord la Renommée célèbre l'éclat du règne avant 1744 ; mais un coup de foudre éclate : Louis est en danger de mort ; cependant l'espérance renaît, il est sauvé, et il peut mesurer l'affection de ses sujets au désespoir que provoquait la crainte de sa perle.
Beaucoup de littérateurs se dispensent d'écrire pour le théâtre ; il n'y en a guère qui, après avoir abordé la scène, s'en soient tenus à une première tentative. Gressetfut piqué, lui aussi, de cette tarentule Il fit jouer en 1745 Sidncy (2), dont le succès dépassa celui d'Edouard. L'excellence de l'interprétation ne fut pas étrangère à cetle réussite ; le principal rôle de femme était tenu par la touchante Gaussin (3), pour qui tout Paris avait les yeux de Gresset.
Sidney se rattache au genre de la comédie « larmoyante ». Le héros est un libertin qui veut se donner la mort. L'auteur lui donne pour patrie la terre classique duspleen, afin de rendre plus vraisemblable cette idée fixe, et c'est pourquoi l'action, comme dans Edouard, se passe en Angleterre. Ce monomane du suicide est parti pour un de ses châteaux avec son domestique Dumonl ; il y fait son testament, lègue toute sa fortune à son amante Rosalie, qu'il avait jadis abandonnée par pure inconstance, et charge dans une lettre son ami Hamillon d'exécuter ses dernières volontés ; quand llamilton recevra la lettre, Sidney aura cessé de vivre. Or cet ami survient, au numi.nl môme où la lettre vient d'être expédiée par l'entremise du jardinier Henri ; sans connaître encore rien
(1) Œuvres de Grès art, I, 31 2- S.
(2) On trouve, d:ms les différentes éditions, les deux orthographes Sidney et Sidtiel ; les manuscrits de Gresset portent Sidney (de Cayrol, I, 220).
(3) De Cayrol, I, 215.
de positif, il remarque la tristesse de Sidney, et en témoigne d'autant plus de surprise que celui-ci vient d'obtenir un régiment ambitionné depuis longtemps. Est-ce par mauvaise humeur, par misanthropie qu'il s'est retiré à la campagne ? — Je n'ai pas ces défauts, répond Sidney. Je m'ennuie, voilà tout, et i< mon cœur n'est plus fait pour jouir » (1). Son ami lui représente alors que « le grand art », pour éviter l'ennui, « est d'apprendre à bien vivre avec soi » (2), de mettre quelque intervalle entre les plaisirs ; son infortune a n'est que la lassitude et l'abus du bonheur » (3)... Sidney finit par le congédier poliment, en le priant d'obéir aux recommandations de la lettre qu'il lui a envoyée.
Quelles sont ces recommandations ? Hamilton voudrait bien le savoir. Le jardinier Henri, qui, chemin faisant,, a su l'arrivée du destinataire au château, s'épargne une course inutile et lui remet la lettre. Hamilton apprend que Sidney le nomme son exécuteur testamentaire et va se tuer. Alors, nouvelle scène entre les deux amis: Votre vie est-elle à vous pour que vous ayez le droit d'en disposer ? Elle appartient à l'Angleterre. — Qu'importe ! Si un atome se détache, l'ensemble ne souffre point; « tout ira comme avant ma naissance et ma mort » (4). — Mais les douceurs de l'amitié ne peuvent-elles vous rendre L'existence supportable? — «Dans l'état où je suis, on pèse à l'amitié » (5). — Et Rosalie, cette maîtresse jadis adorée et qui a disparu, que ne lacherchez-vous? — Je l'ai outragée indignement, elle est peut-être
(1) Œuvres de Grettet, II, 271.
(2) Ici., II. 271.
(S) ld., 11,271,
(5)Id., II, 277.
morte ; mais elle vivrait encore, je la retrouverais, que mes remords nous sépareraient toujours. — Elle oubliera tout en voyant vos souffrances ; différez... — J'ai besoin d'être seul ; je vous promets de revenir dans peu...
Hamilton, que cette morne désespérance épouvante, se précipite sur les pas de son ami. Le valet de chambre Dumont l'arrête: une inconnue demande à lui parler. C'est Rosalie qui, retirée chez une parente dans un château voisin, a cédé au désir de revoir l'infidèle, car elle l'aime plus que jamais, et de l'accabler, comme elle dit, « des adieux de l'amour » (1), s'il persiste dans son indifférence. Hamilton lui conseille d'espérer, mais la prie d'attendre qu'il l'ait vu luimême. Troisième entretien d'Ilamilton etdeSidney: Si Rosalie vous était rendue aujourd'hui, « fidèle à son amour, malgré votre inconstance » (2), renonceriezvous à votre funeste dessein? — Non ; « dans ce même jour je ne mourrais pas moins »(3). — Si l'amitié est impuissante, que l'amour au moins vous persuade. — Rosalie paraît ; elle combat la résolution de son amant; il reconnaît enfin son erreur, mais, hélas ! trop tard : il a pris « un poison invincible » (4)... Invincible Y Non pas. Le valet de chambre Dumont, qui épiait les préparatifs du suicide, a furtivement substitué à la « liqueur fatale » (5) un breuvage anodin. Sidney vivra, ses idées noires s'évanouiront, et Rosalie sera sa femme.
Ce sujet est un peu bizarre; il soulève plusieurs questions : d'abord ne conlraste-t-il pas avec la belle
(1) Œuvres de Qrcsset, II, 284.
(2 M., If. 2S8.
(:f) ]<!., II, 288.
(4) Id., II, 294.
(5) ld., Il, 2%.
humeur do Gresset? ensuite, y trouve-t-on la matière d'une comédie, même d'une comédie larmoyante? car il y entre beaucoup plus de larmes que de comique. A lapremière question, qui lui fut posée un jour par son cousin de Wailly, le poète répondit « qu'il s'était laissé séduire par les beautés de détail qu'il [ce sujet] lui avait offertes » (1); l'explication ne me satisfait guère: a priori, ces beautés de détail semblent peu nombreuses. La seconde question offre plus d'iniérèt. Gresset, un instant, avait voulu faire précéder sa pièce d' un prologue contre le suicide; il y renonça uniquement parce que ces espèces de hors-d'œuvre étaient passées démode; mais de ce prologue avorté restent quelques notes manuscrites, une entre autres d'après laquelle le suicide « est une folie, qui est du ressort de Thalie » (2). On entrevoit ainsi la pensée de Gresset : l'homme qui attente à ses jours est un être privé de raison ; or le répertoire comique abonde en personnages déraisonnables; donc, le monomane du suicide peut y trouver place. Les prémisses de ce syllogisme sont discutables, et par suite aussi la conclusion : d'une part, on ne saurait affirmer que le suicide soit toujours le résultat de l'aliénation mentale ; bien des malheureux se tuent, par excès de souffrance, eu pleine liberté d'esprit. D'autre part, si même la folie en était toujours une cause essentielle, elle ne suffirait pas à rendre le suicide comique; toute folie n'est pas amusante dans sa nature, surtout quand elle risque, comme celle-ci, d'être terrible dans son dénouement. Kl voilà pourquoi Sid?iey,ma\gvé sans doute l'intention de l'auteur, est une pièce triste; on a constamment peur que le héros n'accomplisse son projet ; cette
il) Ap. de Cayrol, I, 220.
idée de Ja mort qui plane sur la comédie entière, glace le sourire et paralyse la gaîlé.
Encore serait-il bon d'être fixé sur le motif qui le pousse à se tuer (car enfin cette folie, si folie il y a, ne peut aller jusqu'à l'inconscience) ; or, nous ne le savons pas nettement. Sidney, après avoir épuisé toutes les jouissances matérielles, cherche-t-il dans le suicide le soulagement d'un incurable ennui? Est-il, au contraire, la victime d'une fatalité héréditaire, d'un « tic de famille » (1), comme dit le valet de chambre Dumont, à qui le jardinier Henri a révélé qu'autrefois le père de Sidney s'était tué? Est-ce repentir de son inconstance, regret d'avoir abandonné Rosalie? Autant d'hypothèses également vraisemblables ; et c'est une faute contre l'art dramatique que nous n'ayons aucun indice qui nous détermine pour l'une de préférence aux deux autres. Enfin comment se faitil qu'après avoir juré ses grands dieux que si même Rosalie lui était rendue, il persisterait dans sa résolution parce qu'il se fait honte à lui-même, il change tout à coup d'attitude en présence deson amante etdéplore de s'être empoisonné? Dans la vie, on le sait bien, la logique ne règle pas les choses de l'amour; mais au théâtre, ces sortes de revirement brusque appellent un semblant de justification.
Hamilton n'échappe pas non plus à toute critique. Il a un rôle ingrat; les « sages », dans une comédie, sont à peu près aussi fatigants que le Tiberge de Manon Lescaut qui ennuyait tant Musset ; quand ils intéressent, c'est alors moins par la droiture de leurs discours que, comme dans certaines pièces modernes, par le côté paradoxal de leurs théories, ou, comme dans Tartufe, parla chaleur de leurs convictions. Or
(1) Œuvres dr Gresset, II, 266*.
Ilamilton n'attache ni par une chaleur éloquente ni par des aperçus nouveaux : il n'apporte à son ami que les avis prosaïques d'une froide raison. Il se nommait Arondel dans Edouard; il se nommera Ariste dans le Méchant. Gresset a pour ce genre de personnages une véritable prédilection, qui tient à son tour d'esprit sermonneur, fruit d'une éducation ecclésiastique. Mais Ilamilton n'est pas seulement un fâcheux, il est encore un inutile; bien que, presque toujours en scène à partir du second acte, il ait l'air de conduire l'action, il n'exerce sur elle aucune influence; tout se passe en dehors de lui : l'entrevue des deux amants, qu'il ne fait que relarder , la ruse heureuse de Dumont, qui sauve la vie à Sidney. Un tel rôle , qui se réduit à quelques tirades fastidieuses, serait de pur remplissage, s'il ne ménageait une sorte d'opposition entre l'affaissement désespéré du viveur et l'équilibre tranquille d'une âme philosophique.
Ilamilton et Sidney mis à part, restent quatre personnages: le jardinier Henri, sa fille Mathurine, Rosalie et Dumont. Les trois premiers, un paysan, une ingénue de village, une amante éplorée, sont tout à fait insignifiants; le valet de chambre, en revanche, leur est bien supérieur; et si la pièce s'est maintenue quelque temps, si on a pu la reprendre en 1770 avec succès (1), c'est à lui peut-être — sans parler du mérite des acteurs — qu'elle le doit surtout. Seul, il amuse ; ne lui demandons pas la superbe envergure des valets de Molière ou la verve endiablée de ceux de Etegnard ; son comique est discret et tempéré; mais rérence a bien son prix à côté de Plaute. Dumont n esl pas parfait ; il bavarde, se mêle volontiers de ce
(1) De Cayrol, I, 220.
qui ne le regarde pas, parle à son maîlre comme à un camarade :
Il est piquant pour moi, qui n'ai point de querelles, Et suis en pleine paix avec toutes nos belles, D'être forcé de vivre en ours, en hébété, Parce que vous boudez, ou qu'on vous a quitté (I).
Ses idées sur la morale sont fort larges ; au temps où Sidney fréquentait les dames de Londres, il se faisait volontiers l'intermédiaire du libertin et de ses obligées :
J'étais dans le grand monde employé près des belles, Je portais vos billets, j'étais bien reçu d'elles : De l'amant en quartier on aime le coureur (2).
A la campagne, il n'oublie pas ses petits intérêts de cœur ; en annonçant à son maîlre qu' « une nymphe affligée «(Rosalie) désire le voir, il le prie de lui laisser comme à l'ordinaire une part du gâteau :
Si cela va son train, gardez-moi la suivante ; Vous savez Là-dessus les usages d'honneur (3).
Il aime la vie, même obscure, et la préfère à une belle mort :
J'aurais été héros sans l'amour de la vie ; Mais dans notre famille on se plait ici-bas : Vous savez que des goûts on ne dispute pas.
Et mes future enfants, tant gredins que seigneurs. Seront du même goût, ou descendront d'ailleurs.
(1) Œuvres de Gressct, II, 249-50.
(2) Id., 11,249.
(3) Id., II, 252.
Los grands ont le brillant d'une mort qu'on publie : Nous autres bonnes gens nous n'avons que la vie.... (I).
Celle sagesse, renouvelée de Sancho Pança, n'a rien d'héroïque. Mais certaines qualités rachètent ses défauts. Il éprouve de l'affection pour son maître, en dépit des coups de boutoir qu'il "reçoit ; il le surveille ainsi qu'un enfant malade, lui cache ses pistolets, s'empare « de tout meuble homicide »(2) ; sa présence d'esprit arrache Sidney à la mort. En outre, il est Français ; par suite, assez souvent gouailleur, mais sans amertume, d'une malice primesautière et joyeuse, que la tristesse perpétuelle de son maître fait d'autant mieux ressortir. Ce qui semble encore un trait de race, Dumont est capable de bons mouvements, désintéressés et môme chevaleresques ; lorsque Sidney, dans la dernière scène, veut témoigner à son domestique sa gratitude, ce courtier d'aventures galantes répond avec la noblesse d'un gentilhomme :
Vivez, je suis payé :
Les gens de mon pays font tout par amitié, Ils n'envisagent point d'autre reconnaissance ; Le plaisir de bien faire est notre récompense (3).
Malgré l'honorable accueil qu'elle reçut du public, cetie pièce subit un certain nombre' d'épigrammes, sans doute assez vives, comme l'atteste une note manuscrite de Gresset : « Mépris aux satires, aux libelles et à leurs auteurs ; je ne réponds point à tout cela, c'est à l'ouvrage seul à parler. S'il est mauvais, nulle apologie ne peut le relever ; s'il est bon, il se défend de lui-même contre les petits efforts de l'envie... c (4). Desfontaines approuve Sidney sans ré-
1 ) Œuvre» de Gresset, II, 258.
(2j [d., IL 281.
(3) ld., Il, 296-7.
(I) De Cayrol. 1. 217.
serves (1). La Harpe reproche à l'intrigue sa faiblesse ; mais il ajoute que cette comédie, néanmoins, « s'est gravée dans la mémoire des amateurs par la beauté soutenue du style » (2). Il faut croire que les amateurs du xvme siècle se contentaient de peu ; car la langue de Sidney est incorrecte, souvent obscure, inférieure à celle à" Edouard et surtout à celle du Méchant ; on ne comprend pas : Mon âme éclipsée (3) ; mon maître est réprouvé (4); assoupir cette argile (5). L'intrigue ne vaut guère mieux, et la Harpe la censure avec raison : les différentes scènes sont mal reliées entre elles ; on a peine à saisir le fil conducteur ; on sent que l'auteur délaye, qu'il cherche à remplir un cadre trop vaste, et c'est là le défaut capital. Gresset a eu grand tort de donner trois actes à une pièce qui n'en comportait qu'un; cette conception l'a obligé d'ajouter aux personnages vraiment utiles l'encombrant Hamilton ; d'imaginer de copieux et superflus entretiens au cours desquels le caractère de son héros se volatilise et perd toute précision; de reculer jusqu'à la fin du dernier acte l'entrevue des deux amants, qui forme la scène essentielle, attendue, qui devrait occuper le centre de l'ouvrage, et dont le retard fait paraître interminables les scènes précédentes. Petit drame intime à trois personnages, — Sidney, Rosalie et Dumont, — cette pièce eût gagné en intérêt ce qu'elle eût perdu en longueur (6).
(1) De Cayrol, I, 216.
(2) Id., I, 219.
3 Œuvre» de Gresset, II, 27'.».
|4) Id., II, 281.
(5) Id., II,2S6.
(6) Gresset avait d'abord eu l'intention de mettre en tète de Sidney, outre le prologue dont j'ai parlé, une dédicace à M. Orry, un de Bes protecteurs, et une préface ; aucun de ces projets ne se réalisa ; Sidney, représenté le 3 mai 1745, parut en librairie la mémo année ean<? préface, dédicace ni prologue (de Cayrol, I, 216).
Entre Sidney et le Méchant (1747), Gresset produit peu. li compose nue inscription, en huit vers latins, pour un port d'Amiens, et l'envoie à l'intendant Chauvelin, avec une lettre entremêlée de termes picards, toute remplie de plaisanteries de terroir, et signée du nom du « chanoine Dumesnil » (1). Une épître gracieuse et spirituelle est du même temps; on la dénomme improprement, dans les éditions ordinaires, Requête au roi ; en fait, elle est adressée à M. d'Argenson, ministre de la guerre. 11 y demande pour un de ses amis la survivance d'une place de lieutenant du roi au fort de Doullens (2). Le poste a si peu d'importance ! Pas de canons, pas d'arsenal ; comme garnison, des a invalides presque en enfance » (3) ; le tambo.ur n'y effraie que les chats-huants, o les corneilles et les corbeaux» (i), qui pourraient bien se tromper, prendre pour des cadavres tous ces héros languissants et « manger la compagnie » (o). Encore n'est-ce que la survivance de ce poste que l'on désire ; il se peut que le titulaire actuel,
Très choyé, très soigneux des restes de son être (6),
enterre l'ami de Gresset; mais comme le'contraire peut aussi arriver, on brigue éventuellement sa place. Qu'il ne se presse pas de mourir ; qu'il raconte en détail les gloires du passé, « ses campagnes et ses orgies » (7)
(I De Cayrol I, 225-6. Celui-ci a encore exhumé une « épître pour la comtesee ***, et adressée par elle à M. le prince de Salm » (1, 222-4 ; niais c'est tout à fait arbitrairement, comme il vavoue luiqu'il l'attribue à l'année 1745.
(2; Ou peut-être au château de Ham (de Cayrol, I, 220-1).
(3) Œuvres de Urcxiet, II, 1:J5.
( i i 11., II. 136.
(à) [d., Il, 136.
(»',) Id., Il, 137.
(7) Id., II, 1.17.
qu'il décrive, comme d'habitude, sa courtine, son tenaillon, son pont-levis, sa forteresse ; on lui laisse deux ans à vivre et à jurer : au bout de ce temps, son successeur lui fera les belles funérailles qui conviennent à un militaire; la ville fournira ce qui manque au château,
Prêtres, soldats, poudre, bedeau, Et tout le funèbre ustensile (1);
tous les décorés de la croix de Saint-Louis, tous les vieux chevronnés accompagneront son convoi ; sur le catafalque brilleront les insignes de ses dignités, et
au sein de la terre Ses reliques ne descendront Qu'avec les honneurs de la guerre (2).
Ainsi, en deux ans,nous ne trouvons àsignalerqu'une épître de quelque valeur ; d'autre part, on s'en souvient, notre enquête sur les trois années qui séparent r 'Abbaye de Sidney n'avait guère donné plus de résultats : quelques lettres et une ode. Cette indigence de production, même si l'on tient compte du temps que lui coûtait la préparation du Méchant, est bien propre à exciter la surprise. Quoi ! un poète jadis si facile, si abondant, ne se faisait plus entendre qu'à de rares intervalles? Au lieu de rimer pour le plaisir, il n'écrivait plus que des vers en quelque sorte d'actualité, comme Y Ode sur la convalescence et YEpîtreà M. d'Argenson? D'où venait un tel changement? Il faut se borner ici aux hypothèses, car, avec sa discrétion habituelle, Gressct ne nousa laissé aucun renseignement sur cetle époque de sa vie. Il est probable qu'il n'était plus, dans le salon de Mmo de Chaulnes, sur le pied
(1) Œuvres de Gressct, II, 139.
(2)Id., II, 139.
d'autrefois, qu'il n'avait pas conservé sa ferveur admiralive pour la duchesse, et qu'elle-même était lasse de sou favori ; chez elle la tendresse durait peu, et d'ailleurs les intrigues académiques où elle commençait à se lancer imprimaient une direction différente i activité brouillonne. En perdant ses illusions sur M,ue de Chaulnes, Gresset apprécia plus exactement le cercle dont elle s'entourait, et où le niveau moral baissait chaque jour; aux Bussy-Rabutin et aux Dorléans de la Mothe succédaient les Boismont. Luimême approchait delà quarantaine; il était arrivé à cet âge que l'on a ingénieusement appelé un deuxième « âge ingrat », où l'on se sent encore jeune et déjà mûr, et qui suggère le désir d'un établissement définitif. Mais cet établissement, où le trouver? A Paris, si estimé qu'il fût du public, il élait perdu dans la foule, anéanti, lui timide, au milieu de ces littérateurs hardis qui jouaient du coude pour se mellre en évidence: Voltaire et ses disciples régnaient en despotes, lançant l'anathème contre quiconque ne pensait pas comme eux; la petite flûte aimable de Gresset avait peine à se faire entendre au milieu de ces coups de tonnerre qui bouleversaient l'opinion. Aussi caressa-t-il dès ce moment l'idée d'aller retrouver sa bonne Picardie, et d'y mener une existence de bourgeois paisible. Mais, en attendant qu'il pût atteindre son but, il s'ennuyait; or, l'ennui n'est guère favorable à l'inspiration poétique, — à moins qu'il n'en forme la matière, — et telle est sans doute la cause principale qui pendant de longs mois réduisit presque au silence sa muse volontiers bavarde.
Du moins cette désaffection ne resta point platonique; à la veille de reprendre la vie provinciale, il voulut dire son fait à ce grand monde parisien, qui l'avait d'abord ébloui de son faux brillant, et qu'il ju-
geait maintenant si misérable ; il brûla ouvertement ce qu'il avait adoré, et cette palinodie indignée, cette apostrophe éclatante d'un honnête homme à une société perverse, ce fut la comédie du Méchant, son œuvre la plus personnelle avec Ver-Vert et Y Abbaye.