‹ J.-B.-L. GressetChapitre 15 sur 27 · LE MÉCHANT · texte numérisé non relu

LE MÉCHANT

Le Méchant est une pièce heureuse : elle n'a pas d'histoire, ou plutôt l'histoire en est insignifiante. On sait qu'elle produisit une excellente impression, mais non pas sur tout le monde cependant. Les critiques saillantes qui l'accueillirent peuvent se ramener à trois: d'abord Gresset, loin de tirer de son propre fonds les traits amusants dont il a parsemé sa comédie, les aurait empruntés au cercle de Mme de Forcalquier, surnommé la Société du Cabinet vert ; déplus, il aurait imité de trop près le Médisant de Destouches et le Flatteur de Jean-Baptiste Rousseau ; enfin l'intrigue du Méchant serait languissante et froide. Je discuterai plus loin ces deux dernières allégations; à la première je répondrai, avec M. de Wailly(i), que Gresset ne paraît point avoir fréquenté la Société du Cabinet vert (2) ; s'il a connu par ouï dire quelques propos qui s'y échangeaient et s'il les a fait entrer dans sa pièce, c'est un péchébien véniel.

L'aristocratie ratifia, mieux encore, affermit l'opinion de la ville. Le Méchant fut joué par ordre de Mm0 de Pompadour sur le petit théâtre qu'elle avait installé à Versailles pour l'amusement du roi. Le duc de

(1) Ap. de Cayrol, I, 228.

(2) Voy. dans ce chapitre le portrait de M. de Forcalquier.

Nivernais se montraremarquable dans le rôledeValère; la marquise, qui voulait du bien à Gresset, obtint de Louis XV que l'acteur Roselly, chargé de ce rôle au Théâtre-Français, fût autorisé à venir voir la seconde représentation. S'il faut en croire Laujon (1), l'acteur profita de la leçon que lui donnait le grand seigneur, et, dans les représentations publiques qui suivirent, modelasonjeusurceluideM.deNivernais : cetheureux changement décida du succès, jusqu'alors contesté. La cour jadis avait assuré le triomphe de Ver-Vert; c'est elle encore qui assurait le triomphe du Méchant; à treize années d'intervalle, les deux chefs-d'œuvre de Gresset recevaient la même consécration.

Tous les temps sont peut-être aussi corrompus les uns que les autres, et ne diffèrent à cet égard que par le degré d'élégance ou de cynisme. Or aucune époque n'a dépassé, pour l'élégance et le cynisme du vice, celle dont Gresset a été le témoin, et qui comprend surtout le milieu, le cœur même du xvm° siècle ; elle a offert le spectacle assez rare d'une méchanceté générale et admise, pratiquée moins par goût ou calcul qu'en manière de divertissement et par mode.

Cette mode coïncide à peu près avec l'avènement de Fleury. Sous la Régence, et ensuite sous le ministère du duc de Bourbon, la débauche coulait à pleins bords, joyeuse et folle. En revanche, quand un prince de l'Eglise fut parvenu au pouvoir, tout se modifia, au moins d'aspect; à la licence pour ainsi dire officielle, succéda une décence officielle, une sorte ôccatit

(I) De Cayrol, I, 233-4. Cf. de Loménie, La comtesse de Kochefort, 115, note.

qui supprimait le scandale, mais non l'immoralité «Je ne trouvai pas, ditM.de Bernis(l),en entrant daus le monde, l'impiété, la débauche, ni la corruption des mœurs sur le trône, comme pendant la Régence. Le ministère faible et agité de M. le duc n'avait rien changé, mais celui du cardinal de Fleury avait contenu dans des bornes plus réservées le débordement des mœurs; le même fonds de vices subsistait peut-être avec moins d'éclat et de protection. » Ainsi, malgré le respect extérieur des convenances, la morale publique ne s'améliorait pas. Les efforts vertueux de Fleury ne réussirent qu'à endiguer lefléau. Il courait jusqu'alors à la surface de la société ; en se canalisant il devint plus profond et s'infiltra dans les replis de l'âme nationale.

Que se passa-t-il, en effet? Tous les roués de la g< nération précédente n'avaient pasdisparu; quelquesuns survivaient, qui prirent alors leurs invalides du libertinage. La crainte du cardinal fut pour eux le commencement d'une sagesse à laquelle leur âge donna une suite nécessaire. Mais s'ils se retiraient de la galanterie active, ils ne renonçaient pas à toute occupation; ils songèrent à mettre en maximes leur expérience et à formuler des règles de conduite pour les débutants. Ils instruisirent un certain nombre de novices à dissimuler sous le mince vernis de la politesse une noirceur d'âme inexprimable. Leurs disciples eurent à leur tour des émules, car notre nation, comme l'a remarqué AI. de lîernis dans le chapitre que je citais tout à l'heure (2), est volontiers imitatrice et les classes inférieures aiment à suivre l'exemple d'en haut. Celles-ci furent donc infectées du mauvais air ; l'épidémie gagna de proche en proche,

(1) Mèmuiret, I, 43.

(2) ld.,1, 41.

en sorle que, vers la fin du ministère de Fleury, bourgeois et nobles communiaient dans la méchanceté.

Elle atteint son apogée de 1740 à 1750. A ce moment, l'esprit mène à tout, supplée à tout, tient lieu de tout, de cœur, de talent, d'honneur même. Ne s'accommodant guère, dans l'acception restreinte où on le prend alors, du simple bon sens et de la simple droiture, il étouffe ces qualités pour qu'il puisse régner en maître absolu. Les paradoxes deviennent la monnaie courante de la conversation, de véritables axiomes pour les mondains, et sur ces axiomes nouveaux on règle son existence. L' « homme d'esprit » est l'oracle d'un cercle et la terreur des autres ; il regarde à la loupe les individus, afin de saisir en eux le côté ridicule, et de se rendre piquant par cette découverte ; il plaisante, il raille, il bafoue, en un mot il persifle ; ses médisances ne respectent rien ni personne; qu'importe si elles sont fondées ou non? La causerie est, à ses yeux, une escrime où il s'agit de loucher fin, sans qu'il soit nécessaire de toucher juste. Les honnêtes victimes n'osent même pas se fâcher, sous peine d'être taxées de balourdise, et dans la crainte que les maladresses de leur colère ne fournissent à leur tourmenteur une éclatante justification. C'est un jeu pour lui de flétrir avec une grâce venimeuse ce que le public estime, et de prôner ce qu'il méprise. — De même qu'il prend dans ses discours le contre-pied de l'opinion, de même il adopte dans sa conduite le contre-pied de l'usage. La vertu lui répugne, comme démodée ; mais, en revanche, l'immoralité crue lui parait banale et grossière : il l'enveloppe de raffinements exquis. Il se ferait scrupule de dérober un denier à son prochain; mais il lui volera sa femme ou sa maîtresse, sans ••prouver

d'ailleurs pour elle la moindre affection, car il ne cherche dans ces sortes d'entreprises que des satisfactions de vanité. M. de Fronsac, plus tard duc de Richelieu, n'est pas amoureux, dit-il, de Mme Michelin, mais il est piqué qu'une petite bourgeoise le tienne si longtemps en échec ; il l'attire dans un guet-apens, et, après un long assaut, reste maître du champ de bataille (I). L'amourestune chasse et la femme une prise. Il ne faut même pas que le gibier se livre trop tôt : où serait le plaisir? En vrai chasseur, le méchant ne tient pas aux alouettes toutes rôties. Non seulement il n'a pas la moindre sensibilité, mais ses sens euxmêmes parlent moins haut que son orgueil; s'il n'éprouve aucune résistance qui lui permette, par un choix heureux de stratagèmes, de faire briller son esprit, il abandonne la place. Se jeter de prime abord dans les bras l'un de l'autre? Fi donc! cela est vulgaire, cela sent son vilain. Il faut des conquêtes difficiles; il faut assiéger une vertu farouche, exciter la jalousie, opposer la rebelle à elle-même mille fois en un jour, arracher des soupirs, tirer des larmes, — les larmes embellissent parfois, — torturer un cœur féminin pour avoir la jouissance d'en suivre les palpitalions, et la soumettre à toutes les variétés de souffrances morales pour en contempler sans cessel'image charmante... Telle était, dans ses traits principaux, la physionomie du méchant au xvm° siècle, et tels furent alors les délassements distingués de la jeunesse : ils dérivaient d'une source trop subtile pour que la loi put les atteindre ; et d'ailleurs, à cette époque, la conscience française ne les réprouvait pas.

La pièce de Gresset était donc, en partie au moins, une comédie de mœurs. Mais il serait excessif de

(1) Vie privée du maréchal de Richelieu, Firmin Didot, 185S, XVII, 370 et suiv.

croire que son héros ait été copié sur un original contemporain. S'il avait voulu peindre d'après nature, il n'aurait eu que l'embarras du choix parmi les hommes à la mode et, soi-disant, « de bon ton », suivant un néologisme qui commençait à s'accréditer (1) ; les coteries de méchants se subdivisaient en chefs et en élèves : les chefsétaient assez en vue pour qu'il fût aisé de décrire l'un d'eux : Gresset préféra emprunter à chacun un certain nombre de traits et en composer un type. Parmi les cercles nombreux où il puisa ses modèles, il faut citer ceux de Stainville, de Forcalquier(2), de Chaulnes. Le comte de Stainville, connu dans l'histoire sous le nom de duc de Choiseul, eut une jeunesse légère et présomptueuse ; un contemporain nous parle de « son talent pour le persiflage » et des « tracasseries qu'il avait excitées dans plusieurs sociétés » (3) : ces intrigues mondaines, il est vrai, étaient un apprentissage de la diplomatie. Quant à M. de Forcalquier, nous le connaissons fort bien par le portrait malicieux que Mmo du Deffand a tracé de lui (4) : le début en est aimable ; la marquise loue sa noblesse, son assurance; mais insensiblement la suite tourne à l'aigre : «... il se laisse trop aller au désir de briller; sa conversation n'est que traits, épigrammes et bons mots j ; il ne cherche pas « à la rendre facile et à la portée de tout le monde » ; « on le quitte mécontent de soi et de lui, et ceux dont il a blessé la vanité s'en vengent en lui donnant la réputation de méchanceté ». Mais quelle que soit son intention de paraître. il n'y réussit point, parce que les allures qu'il se donne

(1) Duclos, Considérations, 181.

(2) On voit que si ce salua lui .1 été utile pour le Méchant c'est moins parles bons mots qu'il y a, dit-on, entendue, que par sos travers dont il a fait la peinture satirique.

(3) Sénac de Meilhan. Portraits et, caractères, 1813, p. 29. (■!) Cflire.y>., Il, 744-5.

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sont gênées, contraintes, et ne répondent point à son véritable caractère : « il adopte les lumières etles sentiments de ceux qu'il croit le plus à la mode et le plus confirmés dans le bel air : cette conduite le dégrade non seulement auprès des autres, mais souvent à ses propres yeux » ; il est « martyr de la fatuité sans pouvoir devenir fat » : que ne devient-il simplement honnête homme ! — Les travers des Stainville, des Forcalquier, Gresset ne les a guère appris que par des commérages de salons ; chez la duchesse de Chaulnes, il vit et jugea par lui-même, dès que la nostalgie d'Amiens lui eut dessillé les yeux. Sa protectrice, nous le savons, ne brillait pas par le cœur ; sa méchanceté pourtant se traduisait moins en actes qu'en paroles, mais en paroles impitoyables. Sénac de Meiihan (1) a écrit sur cette particularité de son humeur une phrase terrible : « L'esprit était tout pour elle, et elle n'aurait pu s'empêcher de dire le défaut de l'esprit de l'homme qui lui aurait sauvé la vie ». Le peu qui nous reste de sa correspondance paraît justifier cette appréciation; la duchesse saisit le ridicule, mais uniquement le ridicule. En voici un exemple, tiré d'une lettre au président Hénault ( 7 mai 1746, l'année même où Gresset achevait le Méchant) : « Je suis absolument seule, seule comme la main., disait, il y a quinze jours, la femme du lieutenant du Roi dePéronne, ma voisine, bel esprit, imbécile, précieuse et fort aigre. Elle nous entendait dire qu'une petite fille que je venais de voir était toute nue, mais nue comme la main : elle crut que cette expression tenait toujours et partout lieu de superlatif, el, une heure après, elle nous dit qu'elle s'ennuierait beaucoup tout l'été, parce qu'elle allait dans une terre à elle, où elle serait toute seule comme

(1) Voy. les (Entres choisies de Sénac de Meiihan, édit. Lescure, 318-21.

la main. Vous savez que je ris à moins que cela » (l). Ailleurs, écrivant à une amie, elle raille les baigneurs et les baigneuses de Forges (il est vrai que Mme du Deffand lui rend alors la pareille dans ses lettres ). Elle y voit « une Me Danclesi pleine de grâces, qui n'est pourtant rien auprès de Me de Lagrange, qui avanthier n'avait que soixante et onze ans ». (2) « Les dames de Paris sont insoutenables; c'est un alliage de petites maîtresses, de bégueules, de dévotes, de commères, et partout une bêtise si profonde, que je ne sais plus où me fourrer » (3). « On a ici M. le lieutenant de police de Caen qui fait sa cinquantaine de madrigaux par matinée, et qui n'en a pas moins des manchettes de point tous les dimanches et trentetrois maîtresses mortes dont aucune ne l'a pu souffrir ; cela n'empêche pas qu'il ne procède ici à la trentequatrième... » (4). Le ton de ces lettres permet d'entrevoir l'espèce d'esprit qui florissait chez la duchesse ; son salon devait ressembler à celui de Célimène, avec moins de délicatesse, peut-être, dans la forme de la causerie, et, dans le fond, un sens encore plus aigu du plaisant.

En 1750, un Suisse impétueux vint montrer aux Français que ce règne exclusif de l'intelligence était dangereux, malsain, et que, pour rétablir l'équilibre moral, il fallait rendre au cœur sa place naturelle dans la vie humaine. Mais s'il atténua le mal, il ne le détruisit pas. Le xvme siècle allait finir, que Mercier gémissait encore « sur la complaisance accueillante >; dont on usait «envers le vice » (5). « On a fait un dialogue en vers, lu à l'Académie française, sur le

(1) Corresp. de M™ du Deff., I, 78.

(2) Port, int.du XVIIIe sièele,-Edm. et J. de Concourt, p. 201.

(3) Là., 201.

(4) Id., 202.

(5) Tableau de Paris, 1782, I, 307.

traitement qu'on doit dans la société aux gens vicieux. On y examine de quel air on doit aborder un méchant, un fourbe, un fripon. On penche pour des maximes tolérantes et moins sévères que celles qui régnaient chez nos aïeux, qui ne recevaient point avec amitié des gens qu'ils méprisaient. On s'élève dans ce dialogue contre le moraliste austère qui exigerait que chaque homme sentît « ce zèle utile et profond qui proscrit le

méchant » (1). Le héros des Liaisons dangereuses

— un roman qui est aussi de la fin de ce siècle — M. de Valmont, pratique la corruption la plus savante qui se puisse imaginer : « Encore plus faux et dangereux qu'il n'est aimable et séduisant, écrit une femme qui le connaît bien, jamais, depuis sa plus grande jeunesse, il n'a fait un pas ou dit une parole sans avoir un projet, et jamais il n'eut un projet qui ne fut malhonnête ou criminel » (2). « Pour être méchant et cruel sans danger, il a choisi les femmes pour victimes. Je ne m'arrête pas à compter celles qu'il a séduites : mais combien n'en a-t-il pas perdues ?

de toutes les femmes auxquelles il a rendu des soins, succès ou non, il n'en est point qui n'aient eu à s'en plaindre » (3). Sans doute, une œuvre littéraire n'est pas toujours la peinture exacte de l'époque où elle se produit ; mais, que Laclos ait pu concevoir un tel personnage, et que le public ait pu lire sans horreur la suite de ses hauts faits, cela ne témoigne guère en faveur de la moralité contemporaine. Or, si, malgré l'éloquent apostolat de Jean-Jaques et le débordement de sensibilité, vraie ou fausse, qui s'ensuivit, la « méchanceté » gardait encore ce prestige, combien son

(1) Tableau de Paris, I, 307-8.

(2) Liaisons dangereuses, par G.... de L... Amsterdam et Paris, 1783 I, 36.

(3) id.,I, 36.

règne ne devait-il pas être plus tyrannique et la sécheresse de cœur plus effrayante avant 1750, quand rien ne venait se mettre à la traverse, quand l'absence de principes directeurs livrait l'âme aux suggestions d'un monstrueux égoïsme, et que cet égoïsme même appelait à son aide les ressources les plus ingénieuses de l'esprit le plus raffiné ?

Quelques moralistes protestent cependant. Duclos consacre tout un chapitre de ses Considérations aux « gens à la mode » (1) ; il étudie ce qu'il appelle avec raison « une espèce de maladie épidémique » ; il en analyse les effets désastreux sur les différentes classes sociales, explique \e persiflage, décrit les associations de « méchants » (2), qui exercent leur verve sur les étrangers ; lorsque ces souffre-douleur manquent, on se déclare « la guerre civile » : c< Le chef conserve son empire en immolant alternativement ses sujets les uns aux autres. Celui qui est la victime du jour, est impitoyablement accablé par tous les autres, qui sont charmés d'écarter l'orage de dessus eux... Les subalternes s'essaient... les uns contre les autres... on en vient souvent à se dire des choses si outrageantes, qu'il n'y a que l'expérience qui empêche d'en craindre les suites... » (3). « On est cependant toujours étonné que de pareilles sociétés ne se désunissent point par la crainte, le mépris, l'indignation ou l'ennui. Il faut espérer qu'à force d'excès, elles finiront par faire prendre la méchanceté en ridicule, et c'est Tunique moyen de la détruire » (4). D'Argenson renchérit sur ces plaintes : « Le cœur est une faculté dont nous

(2) A la vérité, il ajoute un peu plus loin (101) : « Les sociétés dont je parle sont rares ». Mais, malgré leur petit nombre, elles faisaient loi en France.

(3 Considérations, 187-8.

(4) ld., 189.

nous privons chaque jour faute d'exercice, au lieu que l'esprit s'anime chaque jour. On court à l'esprit, on

le cultive, on devient tout spirituel Faute d 'affection

et de la faculté cordiale, ce royaume-ci périra, je le prédis. On n'aplus d'amis, on n'aime plus sa maîtresse ; comment aimerait-on sa patrie? »(1). Ailleurs : « J'observe une'chose terrible de notre âge : l'amour s'éteint, on n'aime plus parle cœur ; peu de cœurs sensibles; adieu la tendresse !... je ne vois plus, surtout dans notre jeunesse, qu'on fasse usage de son cœur ; nuls amis, peu d'amants ; dureté de cœur, ou simulation partout... Où cela va-t-il ? Sans doute à pire que la barbarie, car chez les ogres, on aimait, on ne se nuisait pas tant, ni si assidûment, ni continuellement »(2). Il trouve des accents d'une brutalité superbe : « On ne voit que de ces gens aujourd'hui dont le cœur est bête comme un cochon, car ce siècle est tourné à cette paralysie du cœur... » (3). Partout il constate les symptômes de cette décadence morale : « J'ai dit à M. de Maurepas que mes équipages d'ambassade (pour le Portugal) étaient bien avancés, et que je n'avais pas encore reçu un sol du roi. J'ai vu alors chez lui une joie maligne et vive, quoiqu'il soit de mes amis ; le bon air aujourd'hui est de se réjouir de l'incommodité des autres, et de s'attrister de leur bien-être ». Jusque dans sa famille il rencontre un méchant: « Que je suis malheureux d'avoir un frère qui ne songe qu'à lui,, qui ne veut que pour lui, qui est en tout le centre de son cercle ! » (4). La pièce

(1) Mèmoirei (ap. Sainte-Beuve, Caus. du Lundi, XII, 127).

(2) ld., 128.

(3) ld., 129.

(I) ld, 120. Aussi est-ce le comte d'Argenson qu'il désigne comme l'original du Méchant (Mémoires, Jannet, 1858, IV, 124"), après avoir attribué a Gresset pour modèles MM. de Maurepas et le duc d'Ayen (Mémoires, 111, 1S7-8), en quoi il se trompe triplement.

de Gresset lui arrache un cri de joie : « Ah ! que la nouvelle comédie du Méchant est bien faite ! qu'elle peint

à merveille la cour ! » (1).

Nous avons mieux encore : la confession (sur le mode gai) des coupables eux-mêmes. On joua la comédie pendant cinq ans (1740-5) àl'hôtelde Brancas ; les acteurs appartenaient au plus grand monde (2) ; le principal fournisseur de la troupe était précisément M. de Forcalquier, auquel plusieurs contemporains assimilèrent Cléon.Ehbien, ce « martyr de la fatuité », comme l'appelait Mme du Deffand, en traça la caricature dans une de ses pièces: Le bel esprit du temps ou l'homme du bel air (3). Par ses railleries sur la préciosité féminine, elle forme pour ainsi dire une transition entre les Femmes savantes et le Monde où T on s' ennuie . Mais elle renferme aussi une satire contre le travers à la mode, et c'est par là qu'elle nous intéresse surtout. — Géraste, seigneur simple et droit, a une femme qui se pique de beau langage et qui, jugeant vulgaire le nom de son mari, se fait appeler « Amalasonte ». Trois prétendants recherchent la main de leur fille Angélique : le premier, Nicandre, est un gentilhomme tant soit peu rustre, d'ailleurs pratique ; persuadé que l'honneur, sans argent, n'est qu'une maladie, et insoucieux de sa noblesse, il a obtenu un emploi dans la Compagnie des Indes ; il suppute d'avance les biens que lui vaudra la mort de sa belle-mère, et l'avertit qu'il est toujours couché à dix heures ; ce soupirant sans façons et sans préjugés est le candidat du père. Le deuxième, candidat de la jeune fille elle-même, s'est introduit

(\) Mémoires, III, 187.

(2) Sauf Duclos, qui tenait les rôles de valets. Voy. de Loménie, Mm° de Roche f on.

(3) Reproduit tout au long par de Loménie, MmQ de Rochrfort 301-32.

dans la maison (pourquoi ce déguisement ? l'auteur n Vu donne qu'une explication nébuleuse) sous couleur de lui enseigner «la musique, la géométrie, l'histoire, la physique » (1) ; ce génie universel se nomme Clindor. Le troisième enfin, patronné par Amalasonte, est le héros de la pièce, le fat impertinent et sans préjugés, lui non plus. Il dévoile sa charmante humeur dans un entretien avecGéraste (2). Celui-ci commence par lui déclarer avec une entière franchise qu'il ne trouve aucun plaisir en sa compagnie. Alcidor félicite le beau-père présumé de sa <r vertu d, de sa « candeur », même de ses « manières négligées », car tout cela, dit-il, lui « plaît » ; il répond ensuite à trois reproches que lui a adressés Géraste sur son caractère, son langage, sa conduite. — Son caractère ? « Mon âme, tout en dehors, ne craint point le grand jour ; je me montre, le parterre siffle ou applaudit, il a tort ou il a raison, je n'en suis ni humilié ni enorgueilli. Je suis homme, je n'ai présenté qu'un homme, il faut bien qu'il ait les vices et les vertus de l'humanité ». Quant à sa réputation, il y attache peu d'importance : « Oh ! la vieille réputation est une idole brisée par les réaliseurs » (3). — Son langage ? « A l'égard de mon langage qui ne vous est point clair, cela vient de ce que les inventions des mots, des tours singuliers partent de moi, ou du moins c'est à moi qu'en arrivent les premières nouvelles. » — Sa conduite? Géraste le blâme de n'avoir, »i à vingt-cinq ans passés, aucun emploi dansle monde que celui de bel esprit, de charmant inutile », et Alcidor réplique que, s'il travaillait, « ce serait être

1 1 1 .'/ ds Roohefort, 317.

(:<) « Realisevr.... Celui qui met à nu la réalité.... Réaliseur est une forme anticipée du moderne réaliste, » Littré, Svpplém.

trop ingrat envers la nature ». « Elle m'a placé dans cet ordre d'hommes au profit de qui les autres agissent. Juges des travaux, ils les apprécient et les récompensent par leurs suffrages. Appelé uniquement à éclairer le monde et à faire les délices de la société, je ne me précipiterai point dans les classes subalternes des manœuvres de l'univers. » Et c'est là, ajoute-t-il, « le dernier mot de la philosophie ». — II entre ensuite dans les détails de la vie conjugale. D'abord, il n'aura pas d'enfants : « N'êtes-vous pas charmé de voir votre fille préservée du risque des couches et del'embarrasde la marmaille qui en résulte ? » Pour ses dépenses, elles seront considérables sans prodigalité : « J'ai un bien suffisant pour me conduire décemment et magnifiquement jusqu'à la vieillesse la plus impossible en mangeant mou bien et celui de ma femme avec intelligence et arrangement ». Il promet de rendre Angélique heureuse ; elle n'a qu'à se laisser vivre : « Je ne me soucie point d'un grand esprit, j'en demande la monnaie à votre fille en bonne humeur, des manières nobles, de l'instinct pour les choses de bon goût, qu'elle sache tenir une table élégante, qu'elle ne soit point contraire à la bonne compagnie, qu'elle ne l'éloigné point; c'est là mon affaire, à moi, de l'attirer... Au regard de sa conduite, pourvu qu'elle ne soit point délabrée au point du méchant air pour elle et d'une contenance embarrassante pour moi dans le public, je serai plus que content. » Cette théorie de haut goût sur le mariage avait alors beaucoup d'adeptes. Alcidor se montre plein de tolérance : « Dans le courant de la vie, d'elle à moi, des politesses d'occasion, des égards de rencontrc,liberté suprême. Entre nous deux, Monsieur, souveraine commodité, trois mois sans nous voir, à moins que les affaires ou le plaisir ne nous joignent ». Aux repas, indépendance complète : « On

ne dîne point ; chacun a ses heures, ou se fait porter un morceau dans sa chambre. Je vous crois au moins désabusé par l'aimable Amalasonte des civilités puériles, de l'étiquette de père, d'enfant, etc. » — La pièce se termine tout naturellement par le mariage de la jeune fille avec l'homme qu'elle préfère et le renvoi des deux autres. Alcidor, au moment du départ, fait preuve d'une certaine désinvolture, comme Gléon dans un cas analogue : « Je me retire, non que je sois décontenancé de ce qui se passe, mais pour vous tirer d'embarras. Les uns n'osent me regarder, les autres m'adressent des plaisanteries fort aigres. Croyez qu'un vrai philosophe retombe sur ses pieds, quand il demeure garçon. Si vous aimez la bonne compagnie, si vous tenez une bonne maison, quand vous serez mariés, je ne suis pas en peine que vous me recherchiez » (1).

Ainsi, la haute société du xvine siècle, après avoir persillé tout, se persiflait elle-même, et se disait en plaisantant ses vérités. Il n'était pas mauvais qu'un poète de profession, moraliste sincère, lui mît le doigt sur ses plaies, dont elle s'obstinait à rire, et lui montrât le sérieux de la vie. Le Méchant vint donc à son heure, comme le dit justement Sainte-Beuve (2), et porte sa date.

Pour l'intrigue, Gresset ne s'est point mis en frais d'imagination ; il a tout simplement emprunté a Molière ce qui forme l'action de la plupart de ses pièces. La comédie classique du xvne et du xvme siècle, —

(I .!/"'* de Rnchefort, 331.

(2; Caus. du Lundi, XII, 128.

jusqu'au moment où, en abordant les questions sociales, elle a dû reproduire dans une certaine mesure la complexité de la vie, — s'est contentée d'une intrigue simple, presque toujours la même : un projet de mariage entre deux amoureux, traversé par un vice ou un travers : l'avarice, la coquetterie, le goût exagéré des femmes pour la science, le désir d'avoir un gendre médecin ou de l'avoir gentilhomme. Dans un tel système, le développement de l'action est subordonné à celui du caractère principal ; chaque péripétie de la pièce a comme effet de mettre en relief un trait de ce caractère. Il importe peu de varier l'intrigue, puisqu'elle est purement accessoire; on ne varie que la peinture du fonds intérieur de l'homme.

Ce sujet traditionnel, Gresset le reprend pour son compte, c'est à-dire qu'il donne pour point de départ à sa pièce un amour combattu ; et combattu par qui ? par le « méchant ».

Nous sommes en province ; Gresset nous introduit dans la maison patriarcale de Géronte, qui vit tranquillement avec sa sœur Florise et sa nièce Chloé ; on attend un jeune homme, Valère, quiaime Chloé depuis l'enfance, et vient pour l'épouser. Géronte en est fort satisfait; il a donné son consentement à Ariste, ami commun des deux familles, qui lui a adressé, il y a quelques jours, une demande en règle ; comme la future est sans fortune et que l'oncle doit lui faire donation de tous ses biens, son avis a du poids. Outre l'ancienne affection des deux jeunes gens, des motifs personnels poussent Géronte à désirer leur mariage : d'abord, il espère voir finir, de la sorte, les procès occasionnés par le voisinage de son château avec celui de Valère ; puis, il est mortel, il aime beaucoup sa propriété : que deviendra-t-elle après lui V il indiquera à son successeur certains embellissements

qu'il médite : un étranger ne tiendrait peut-être nul compte de ses intentions ; Valère, un enfant de la maison, les respectera. C'est un fort brave homme que Géronte ; le monde qui l'entoure est, en général, bon comme lui; les domestiques mêmes renoncent aux allures hardies de leurs ancêtres, se convertissent à la vertu et ont le cœur sensible ; Lisette n'a gardé de son aïeule Dorine que le dévouement à ses maîtres et la haine de l'imposture ; quant à Frontin, Mascarille s'il revenait à la vie, le renierait pour son descen dant : plus de ces bons tours joués aux pères crédules plus de ces démêlés avec la justice où elle n'avait pas toujours le dessus : Frontin est sentimental, candide il baisse modestement les yeux, et rougit sous le regard de Lisette.

Mais, dans cette bergerie, il y a un loup : naturellement un Parisien , victime des rancunes de Gresset. Du reste, le fléau moral qui contaminait alors la France sévissait surtout à Paris. Le troublefête se nomme Cléon. Il prend à tâche d'amener les querelles, les divisions au milieu de cette famille calme et unie. Son plan est net : empêcher tout d'abord le mariage de Valère et de Chloé; ce premier résultat obtenu, il verra; si Florise, mère de Chloé, obtient alors pour elle la donation que Géronte destinait à sa fille, il épousera Florise; en revanche, si Chloé demeure l'héritière de Géronte, il demandera la main de Chloé : dans les deux hypothèses, il captera les biens du vieillard.

Pour y parvenir, il adopte une double lactique : d'une part, il s'assure l'estime et l'affection des hôtes du château; d'autre part, il les brouille en les calomniant les uns auprès des autres. A Paris, il a chaperonné le jeune Valère, l'a lancé dans le tourbillon mondain et l'a modelé à son image ; chez Géronte, il

se fait l'ami du maître, l'amant de sa sœur Florise ; il recherche même, — si grand est son désir de plaire, — les bonnes grâces de Lisette, suivante de Ghloé; mais cette fois il se heurte à un parti pris de froideur. Frontin lui est tout acquis, puisqu'il est son valet. Il ne tente point de séduire Chloé; peut-être juget-il superflu de gagner une jeune fille qui n'a d'autre volonté que celle de sa mère; peut-être, simplement, par un scrupule délicat, le poète s'est-il refusé à mettre en présence cet ange et ce démon. Mais l'œuvre du méchant serait incomplète, s'il ne semait entre tous la défiance et la haine. Ni l'âge ni le sexe ne préserve de ses atteintes : il médit de Géronte auprès de Florise et de Valère, le dépeignante celui-ci comme un maniaque (1), à celle-là comme un sot (2) ; il représente Chloé à son prétendu sous les traits d'une fausse Agnès, d'une coquette sans esprit dont il serait devenu l'amant pour peu qu'il s'en fut soucié (3). Là où la calomnie n'a pas de prise sérieuse, il use d'insinuations : par exemple contre Valère (4) et Ariste (5). Il veut persuader à Frontin que Lisette, l'objet de sa passion, est une fille perdue (6) ; il n'est pas jusqu'à son dévoué serviteur qu'il ne dénigre, ou qu'il ne croit dénigrer, en l'appelant « assez bon diable», ce qui, dans sa langue, signifie « un peu bête (7) ».

Le terrain ainsi préparé, il dresse ses batteries : Frontin, sur son ordre et sans connaître au juste son dessein, écrit deux lettres anonymes, envoyées res-

(1) Acte II, se. 7 (Œuvres de Grtssct, III, 63-4).

(2) 11,3(111,44 et suiv.).

(4) II r, 10 (111,98-9).

(5)111, 10 (III, 102). Cf. IV, 6 (III, 126), et II, 7(111,59-60).

pectivement à la mère de Valère et à Géronte. La première contient sur Géronte et Florise « quatre pages d'horreurs » (1) ; la seconde fait de Valère « un libertin », « un colifichet d (2), un prodigue et un lâche (3); de la sorte, on va sans doute, du côté du jeune homme et du côté de la jeune fille, se trouver d'accord pour rompre le mariage. Il va encore plus loin , et conseille à Florise de plaider contre son frère, puis, sur son refus, de demander sa mise en interdiction; mais elle ne peut se résoudre non plus à cette infamie ; qu'à cela ne tienne : il fera lui-même ce qu'elle n'ose entreprendre justement, il connaît un procureur « admirable » (4) pour ces sortes d'affaires, surtout les mises en interdiction; Frontin ira lui porter, à Paris, les instructions indispensables. — Cléon a trop de goût pour la correspondance ; sa fureur épistolaire le perdra.

Valère arrive à l'improviste : c'est une faute contre les bienséances; il y a une sorte de sans-gêne à se présenter ainsi dans une maison où il n'est pas venu depuis tant d'années; on avait décidé qu'il se rendrait chez sa mère et qu'Ariste l'accompagnerait ensuite chez Géronte. Mais Cléon, espérant que ce manquement à l'étiquette indisposera contre Valère le cérémonieux Géronte, détermine le jeune homme à venir seul et directement de Paris. Celui-ci, qui ne voit que par les yeux de Cléon, lui rend d'abord visite en grand secret et s'informe de la conduite à tenir pour paraître aussi déplaisant que possible à Géronte, car il n'aime plus Chloé, qu'il n'a pas vue depuis longtemps, et n'a aucun désir de l'épouser. Mis au courant par Cléon

(2) id.

de l'attitude qu'il lui faut prendre devant Géronte pour lui déplaire, il disparaît furtivement comme il es venu, va trouver sa chaise de poste dans un bois voisin (ce jeu de cache-cache est un peu bizarre) et fait alors son entrée officielle.

Géronte n'est plus si enthousiaste pour le projet de mariage; il a subi les assauts de Fiorise qui, excitée par Gléon contre Valère, refuse son consentement. Le vieillard, qui manque de fermeté, n'a tenu bon que par amour-propre, et sous l'influence de Lisette... Cependant, il oublie les représentations de sa sœur, il ne songe même pas au sans-gêne de Yalère, dès qu'il aperçoit l'enfant qu'il a vu naître, et il se livre aux transports de sa joie. Mais quelle surprise il éprouve en s'apercevant que Valère n'est plus qu'un fat ! Le jeune homme lui débite les mille sottises qui défraient la conversation parisienne, parle en termes très froids de sa fiancée, — il l'aime « sensément », cl elle avait de beaux yeux pour des yeux de province » (1), — et enfin, crime abominable, exprime l'intention d'abattre la maison lorsqu'il sera le maître. L'élonnement de Géronte se change en fureur; sur ces entrefaites il reçoit la lettre anonyme que Cléon a fait écrire par Frontin contre Yalère : tout est rompu.

Les menées de Gléon rencontrent trois puissants adversaires : la souplesse rusée de Lisette, la rude vertu d'Ariste, et surtout les grâces de Chloé. Pour défaire l'ingénieux travail du méchant, il faut ouvrir les yeux à ses dupes : on commence par Valère, on continuera par Fiorise, et, grâce à elle, on espère avoir raison de Géronte. Valère a revu Chloé, avec le ferme propos de la « braver » par son « étour-

derie » (1); mais le premier regard de son amie d'enfance a glacé l'impertinence sur ses lèvres ; alterré, il n'a su que dire ; et le repentir pénètre dans son cœur à mesure que la passion y revient. Mais comment réparer ses torts envers Géronte? Ariste lui promet d'intercéder, à condition qu'il rompe avec Cléon. Voyant que Valère ne peut s'y résoudre, il lui en démontre longuement la nécessité : 1° le monde apprécie un jeune homme suivant ses relations ; 2° des médisances, des critiques à tout bout de champ ne peuvent engendrer une estime durable ; 3° si les rieurs sont pour Cléon, « tous les esprits bien faits » (2) le méprisent ; 4° « le véritable esprit marche avec la bonté » (3); 5° on ne recherche dans le monde l'ami de Valère que parce qu'on le redoute ; 6° cette crainte même est « un triomphe honteux de la méchanceté » (4); 7° le méchant n'a pas le bonheur durable ; 8° si même les médisances de Cléon n'avaient pas de but intéressé, un tel plaisir est criminel ; 9° ce qui prouve que l'opinion publique est contre lui, c'est que, aux spectacles, quand on représente un trait de vertu, « tous les cœurs sont remplis d'une volupté pure » (5). En fin de compte, Valère est persuadé, et se range au parti des honnêtes gens.

Cléon vient de perdre son disciple : il va perdre son amante, grâce à Lisette qui lui tend un piège renouvelé de Tartufe. Elle a cru remarquer que Cléon n'est pas sincère dans ses déclarations amoureuses à Florise et qu'il a un secret penchant pour

(i) 111,12 (III, 104).

(3) IV. \ (ni, 117).

ii, iv, \ cm, ii9).

(.'. IV. ; III. 122). Cette dernière preuve manque de poids : si le spectateur, au théâtre, est presque toujours partisan de la vertu contre le vice, il n'en résulte pas qu'il le soit dans la vie réelle.

Chloé. Florise, à qui elle fait part dé ce soupçon, se récrie d'abord ; puis certains indices lui donnent à réfléchir ; elle permet à sa suivante d'éprouver, par une fausse confidence, la sincérité de l'amour qu'il lui montre, et se cache dans un cabinet pour écouter l'entretien, Lisette, sous le sceau du secret, révèle à Gléon que Chloé raffole de lui; Gléon donne dans le panneau; charmé de pouvoir ainsi tourmenter sa maîtresse et empêcher définitivement le mariage de Valère, il avoue à Lisette qu'il n'a jamais eu la moindre affection pour Florise; celle-ci d'ailleurs n'est qu'une coquette ridicule; quelle différence avec Chloé, « qui sort des mains de la nature » (1) ! C'est à elle qu'il s'attachera désormais. Florise, qui a tout entendu, s'enfuit, « de rage, apparemment, ou bien par modestie b (2). — La scène est spirituelle, mais peu vraisemblable ; elle suppose chez Cléon une naïveté qui jure avec son caractère ; on comprend que Tartufe, aux pieds d'Elmire, se laisse aller à une imprudence dont son endurcissement d'hypocrisie devrait le garantir, mais que la fureur de sa passion explique à merveille; en revanche, on ne comprend pas qu'un roué aille de gaieté de cœur se trahir devant une suivante qui n'a aucun motif pour prendre ses intérêts, qui lui a fait jusque-là mauvaise figure, et dont l'amabilité subite est de nature à provoquer sa défiance. Le plus malaisé n'est pas encore fait. Géronte, avec l'intransigeance des natures molles, a passé de l'optimisme où il se complaisait, à un pessimisme sans mesure ; le voilà qui suspecte, à l'instigation de Cléon, son vieil ami Ariste (3), et va presque jusqu'à le croire l'auteur de la lettre anonyme qui lui a été envoyée

(3) III, 10 (III, 102) et IV, 6 (III, 126).

contre Valère ; il s'imagine, d'autre part, que c'est Valère lui-môme qui a dicté à Frontin la seconde lettre anonyme, celle qui, adressée à la mère du jeune homme, avait pour but de perdre dans son esprit Géronte et Florise (1). On le voit, Gléon renverse les rôles avec une habileté infernale : il attribue à la complicité d'Ariste et de Valère la double infamie dont il est coupable. — Florise essaie d'obtenir à l'amiable le départ du traître ; mais elle veut qu'il s'en aille tout de suite : Cléon, sûr d'être appuyé par Géronte, désire attendre quelques jours... Le ton violent des explications amène la présence de Géronte et des autres personnages. Ariste a maintenant une arme contre Cléon ; grâce à un stratagème de Lisette, il s'est procuré un échantillon de l'écriture de Frontin, et en la comparant avec celle de la lettre anonyme que la mère de Valère a reçue, il a découvert toute la vérité. Il la communique à Géronte ; mais celui-ci reste encore incrédule : pour lui Frontin, quoique domestique de Cléon, est l'âme damnée de Valère, — Heureusement Frontin, qui vient de quitter,pourplaire à Lisette, le service de Cléon et n'entend pas garder le bien d'autrui, fait rendre à son ancien maître le paquet dont il s'était chargé pour le procureur de Paris, si expert en procès véreux. Florise s'en empare vivement; Géronte y lit que Cléon veut le faire interdire : cette fois, il le prie de « remarquer sa maison pour n'y rentrer jamais » (5), se réconcilie avec tous les siens, et unit les deux jeunes gens.

Telle est l'action du Méchant. Mérite-t-elle le reproche de froideur, de simplicité excessive dont elle a été plus d'une fois l'objet ? Nullement. La structure de la pièce, sauf quelques détails, marque une véri-

(i) v, 5 cm, i*7).

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