III. 1U
Florise a une humeur différente : est-elle bonne ? est-elle mauvaise ? On n'en sait rien, et peut-être n'en sait-elle rien. Sa nature est éminemment affective, par suite capricieuse.
J'ai déjà vu madame avoir quelques amants,
nous apprend Lisette ; chaque fois elle a imité leur caractère, leurs façons d'être et d'agir.
Tour à tour je l'ai vue Ou folle ou de bon sens, sauvage ou répandue ; Six mois dans la morale, et six dans les romans, Selon l'amant du jour et la couleur du temps ; Ne pensant, ne voulant, n'étant rien d'elle-même, Et n'ayant d'âme enfin que par celui qu'elle aime (1).
Ce caractère n'ofîre-t-il pas un certain rapport avec celui deMmede Chaulnes ? En tout cas, la ressemblance se bornerait à l'instabilité des sentiments ; car la duchesse gardait dans ses amours une possession d'ellemême dont Florise n'est guère capable. Le tour de ses idées se règle sur les impressions de son cœur ; et, s'il faut en croire le méchant, ces impressions ont été jadis nombreuses et variées (2). Maintenant elle approche delà quarantaine, sans pouvoir « se guérir de se croire une enfant » (3) ; son amour-propre, qui n'est soutenu par nul mérite (4), s'exaspère de la vieillesse menaçante ; elle fuit le monde, parce que le monde ne veut plus d'elle (5) ; le langage de la galanterie surannée est le seul qui lui plaise (6) ; elle court après l'esprit, qui court plus vite : il lui faut donc
Qui n'a-t-cllc pas eu ?
Elle a perdu les noms, elle a peu de mémoire
(4) Id.
s'emparer de celui des autres (1). Pendant un voyage à Paris (2), elle s'est éprise de Cléon ; et, à la suite, elle est devenue méchante ; d'autant plus docile à son amant qu'elle désespère de lui donner un successeur, elle abolit en elle tout sentiment de famille :
La parenté J'excède, et ces liens, ces chaînes
De gens dont on partage ou les torts ou les peines,
Tout cela préjugés, misères du vieux temps;
C'est pour le peuple enfin que sont faits les parents (3).
Aussi offense-t-elle son frère dans la personne d'un intime ami, Ariste ; quant à Géronte lui-même, elle laisse Cléon le nommer « la bête » (4) et le traiter de radoteur, car elle se sent « sa sœur on ne peut moins » (5). Pour Chloé, elle doit également se sentir on ne peut moins sa mère ; ce qu'elle éprouve vis-àvis d'elle, c'est de la colère et de la jalousie : colère d'intérêt, parce que Chloé, héritière de Géronte, la prive involontairement d'une fortune qui lui permettrait de s'unir à Cléon ; jalousie de femme, parce quVlle a peur que Chloé, aimable et pure, nelui enlève la dernière de ses conquêtes. Elle veut se faire illusion, la trouve « peu formée », « sotte ï>, gauche, maussade (6), rudoie la pauvre jeune fillu qui lui baise la main :
Vous êtes aujourd'hui coiffée à faire horreur (7) ;
elle l'enverrait même au couvent, si Lisette n'y mettait bon ordre. Lorsque la soubrette lui propose lestrata*
(4) Id.
(5) Id.
(6) I, 4 (IIL 24).