‹ J.-B.-L. GressetChapitre 19 sur 27 · V, 7 (III · texte numérisé non relu

V, 7 (III

Elle partira même pour le couvent, s'il le faut, sans emporter la consolation de se dire que Valère songe encore à sa petite camarade ; mais elle lui pardonne son indifférence, elle trouve naturel que Paris l'ait changé :

La dissipation, l'ivresse de son âge, Une ville où tout plaît, un monde où tout engage, Tant d'objets séduisants, tant de divers plaisirs, Ont loin de nloi sans doute emporté ses désirs (1).

Iphigénie bourgeoise, elle immole son amour à l'égoïsme maternel et à l'oubli du bien-aimé... En revanche, dès que Valère a paru, sa tendresse renaît plus vive et plus douloureuse ; la première fois qu'il est entré dans la maison, secrètement, sans la voir, elle Ta reconnu, comme elle dit, avec son cœur plus qu'avec ses yeux (2) ; mais pourquoi se cachait-il ? pourquoi ne demander ni Géronte ni Florise (3) ? Puis, il s'est présenté à elle, balbutiant, plein de trouble (4) ; serait-elle encore aimée ?... Son oncle la détrompe (5) : Valère l'aimait « sensément », dit-il ; — elle avait jadis de beaux yeux, — pour des yeux de province. Alors même, elle ne l'accuse pas de mensonge. Afin d'innocenter Valère, elle fait de la duplicité l'apanage de tout le sexe mas-culin :

Que les hommes sont faux ! et qu'ils savent, hélas! Trop bien persuader ce qu'ils ne sentent pas (6) !

On goûte d'autant mieux cette jeune fille d'un charme si discret, quand on considère ses sœurs du xvm'' siècle. Il faut mettre à part les jeunes filles de

(6) IV, t (III, 105).

Marivaux, piquantes et subtiles ; on en trouve d'autres, chez Destouches par exemple, qui ont toute la mine d'être singulièrement avancées pour leur âge. La Géliante du Philosophe marié tient et écoute des propos à faire rougir un vieux libertin :

CÉLIANTE

Vous prétendez, je crois, me traiter en novice?

damon Mon Dieu ! non, je sais bien que vous ne l'êtes pas.

CÉLIANTE

Mon Dieu, qu'il est modeste !

C'est lui qu'il faut traiter en novice.

damon, en riant.

Entre nous, Madame, je le suis au même point que vous.

« Vous m'en ferez raison », s'écrie Céliante furieuse ; « Soit », répond Damon

Je vous laisse le choix du temps, du lieu, des armes ; Mais, comme vous pourriez m'éblouir par vos charmes, Pour rendre tout égal, ne conviendrez-vous pas De choisir une nuit pour vider nos débats?

La proposition ne manque pas de délicatesse ; Céliante se radoucit : elle comprend ;

Je ris, quoique fort en colère ; Cette saillie est bonne, et ne peut me déplaire (1).

Le jeune homme du même temps était pire dans un autre genre : Valère s'épuise en efforts pour atteindre l'idéal de méchanceté qui le fascine. Cependant, il faut qu'il lutte contre ses dispositions natives, et l'on

(1) Œuvres dramatiques de N. Dertouchcs {Philos, marie, Acte II, se. 2).

prévoit sans peine qu'elles seront victorieuses. Il appartient au groupe des « petits méchants subalternes » spirituellement décrits par Duclos : « Ils auraient été de si bonnes gens, en suivant leur cœur, que je suis quelquefois tenté d'en avoir compassion, tant le mal leur coûte à faire. Aussi en voit-on qui abandonnent leur rôle comme trop pénible ; d'autres persistent, flattés et corrompus par les progrès qu'ils ont faits s> (1). Valère subit encore l'influence d'une certaine Cidalise, qui « a, dit Cléon, pour la plupart formé nos jeunes gens » (2), et le détourne de la tendresse sentimentale. A son école, il apprend la moquerie cavalière, le scepticisme élégant :

Tout est colifichet, pompon et parodie ;

Le monde, comme il est, me plaît à la folie.

Les belles tous les jours vous trompent, on leur rend;

On se prend, on se quitte assez publiquement;

Les maris savent vivre et sur rien ne contestent;

Les hommes s'aiment tous, les femmes se détestent

Plus que jamais : enfin c'est un monde charmant (3).

En revanche, par une contradiction bien explicable et par un vieux reste de préjugé, lui qui admet et admire chez les autres cette publicité de l'amour, il fait mystère de sa liaison avec Cidalise ; bien plus, il veut estimer la femme qu'il aime (4). Aussi laisse-t-il paraître quelque surprise, lorsque Cléon lui demande tout crûment où en sont les choses ; là-dessus son maître éclate de rire, le traite de Céladon, et lui expose un programme de morale ou plutôt d'immoralité mondaine :

Soyez de votre siècle, ainsi que Cidalise : Ayez-la, c'est d'abord ce que vous lui devez,

(1) Considérât., 18ô.

Et vous l'estimerez après, si vous pouvez :

Au reste affichez tout. Quelle erreur est la vôtre!

Ce n'est qu'en se vantant de l'une qu'on a l'autre (1).

Valère est à peu près convaincu : du moment que c'est la mode de Paris, il l'adopte les yeux fermés ; il aime tant la grande ville

Paris est ravissant, et je crois que jamais

Les plaisirs n'ont été si nombreux, si parfaits,

Les talents plus féconds, les esprits plus aimables ;

Le goût fait chaque jour des progrès incroyables ;

Chaque jour le génie et la diversité

Viennent nous enrichir de quelque nouveauté (2)...

Pour ne pas quitter son cher Paris, il refuse d'épouser une provinciale ; d'ailleurs, il se trouve encore bien jeune, et l'état d'époux ne lui sourit guère :

Que dirait-on de moi, si j'allais, à mon âge, D'un ennuyeux mari jouer le personnage (3) ?

Fuir Paris, ce serait m'égorger de ma main. Quand je puis m'avancer et faire mon chemin, Irais-je, accompagné d'une femme importune, Me rouiller dans ma terre et borner ma fortune ? Ma foi, se marier, à moins qu'on ne soit vieux, Fi ! cela me paraît ignoble, crapuleux (4).

Ainsi bavarde le jeune perroquet de Cléon. Mais à certains indices on devine que sa fatuité n'est qu'une attitude. Il chérit sa mère, — cette mère qui n'apparaît pas sur la scène et dont on aperçoit dans la pénom-

(1)11,7 (ITT, 57-8).

(2) II, 7 (III, 55-6). Il est intéressant de mettre en parallèle avec ce panégyrique de Paris la véhémente satire de Cléon contre le même Paris (II, 3; — III, 48-0)

Paris ! il m'ennuie à la mort...

Tout ce qu'on est force J'y voir et d'endurer Passe bien l'agrément qu'on peut y rencontrer. ...

Qui, de Valère ou de Cléon, exprime la vraie pensée de Gressct ? Probablement Cléon, puisque le poète allait redevenir Amiénois.

bre le calme visage de provinciale raisonnable — et le montre clairement à ceux, comme Ariste, qui semblent en douter :

Vous me faites ici les honneurs de ma mère, Je ne sais pas pourquoi : son amitié m'est chère ; Le hasard vous a fait prendre mal mes discours, Mais mon cœur la respecte et l'aimera toujours (1).

Puis, c'est contre son gré qu'il se décide, sur la recommandation de Cléon, à exagérer ses défauts pour irriter Géronte:

J'ai de la répugnance à le choquer si fort (2).

Patience ! avant qu'il soit longtemps, ce vernis de méchanceté tombera ; Chloé varemplacerCidalise ; au « fat subalterne » que Cléon taxait dédaigneusement de timidité excessive (3), succède un homme qui marche droit et parle ferme.

Je ne plaisante plus, et ne vous connais point. Dans tous les lieux, au reste, observez bien ce point : Respectez ce qu'ici je respecte et que j'aime ; Songez que l'offenser, c'est m'offenser moi-même (4).

Ariste a été son bon génie ; avec une éloquence qui serait encore plus persuasive si elle était moins copieuse, il lui a prouvé que l'antique morale des aïeux valait mieux que le scepticisme moderne. A la vérité, sa vertu est un peu pédante ; il a trop pompeusement raison ; il débite des sentences dans le goût de celles-ci :

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