V, 8 (HI
La noirceur masque en vain les poisons qu'elle verse,
Tout se sait tôt ou tard, et la vérité perce :
Par eux-mêmes souvent les méchants sont trahis (1).
En est-il bien sûr, l'estimable Ariste ? L'expérience des individus contredit parfois la sagesse des nations. Mais, quelle que soit la valeur de ses axiomes, il convient de rendre justice à la probité et même à la fermeté de son caractère ; il. conseille tout net à Florise de chasser Gléon et promet qu'il fera bonne justice du méchant :
J'instruirai l'univers de sa mauvaise foi, Sans me cacher ; je veux qu'il sache que c'est moi : Un rapport clandestin n'est pas d'un honnête homme; Quand j'accuse quelqu'un, je le dois, et me nomme (2).
Frontin et Lisette lui servent, dans sa lutte contre Cléon, d'utiles collaborateurs. Ce n'est pas que la conduite de Frontin échappe à tout reproche ; pourquoi, honnête comme il est , demeure-t-il au service de Cléon ? Nous ne le voyons pas, ainsi que Sganarelle en face de don Juan, subir l'attraction d'une intelligence supérieure : il ne reste son valet, dit-il, que parce que Gléon est libéral ; quand on lui objecte les bruits scandaleux qui courent sur le compte du méchant, il n'y prend garde : il ne se « pique pas d'avoir de la mémoire » (3). Soit, mais a-t-il besoin de mémoire pour comprendre que les lettres anonymes qu'il a écrites sous la dictée de Cléon forment d'odieuses diffamations et qu'il est complice du diffamateur ? Est-il bien venu ensuite de s'écrier :
(2) V, 4 (III, li4).
Oh ! quand on est fripon, je rabats de l'estime (1).
Enfin, attribuons, si l'on veut, l'ambiguïté de ses allures à son manque de décision et tenons-lui compte du bon mouvement qui, en le détachant de Cléon, amène l'heureuse issue de la crise; mais réservons tout de même le meilleur de notre sympathie pour Lisette. Elle a justement ce qui manque à son amoureux : l'énergie du bien, et l'utilise pour le plus grand profit de ses maîtres. C'est le type idéalisé de la suivante de petite ville, plus fine qu'une domestique de village, plus fidèle que ne l'est souvent une soubrette parisienne.
Ces personnages, quelle que soit leur importance, palissent' à côté de Cléon; il les efface, les tient dans l'ombre; son individualité puissante rayonne sur toute la pièce : aimé des uns, redouté des autres, il n'est personne qu'il n'occupe et ne préoccupe.
A en croire certains critiques (2), il serait copié sur deux héros des comédies : le Flatteur de J.-B. Rousseau et le Médisant de Destouches : cette hypothèse n'a aucun fondement. D'abord le Flatteur (1696), de cinquante années antérieur au Méchant, devait paraître en 1747 assez démodé pour que Gresset "n'éprouvât aucune tentation de plagiat; puis, dès son apparition, et à ses différentes reprises, la pièce n'avait guère obtenu de succès (3) : autre motif, pour notre
(1) I, 1 (III, 5). Gresset manifeste une véritable prédilection pour oette forme, en somme assez facile, du vers-proverbe. Cette sorte de vers abonde, sinon dans ses autres ouvrages, au moins dans le Méchant ; plusieurs, bien frappés et expressifs, se sont incorporés à la langue courante. L'auteur en avait composé beaucoup d'autres, sur un fonds d'idées à peu prés identiques. Mais il ne put les insérer dans sa pièce. M. de Cayrol les a reproduits (1, 212-4).
(2) Voy. plus haut
(3) Voy. Amar-Duvivier, Œuvres cnmpl. de J.-B. Roussetiïi, Paris, Lefèvre, 1820, Essai histor. sur la personne et les écrits de J.-B. ltousseau, I, XJV. — Pour la pièce, voy. III, 7-132.
poète, de s'abstenir. Enfin les deux rôles diffèrent nettement : Philinte est un gueux, un parasite, qui ne paie même pas les gages de son valet, et cherche dans le mariage une carrière ; Giéon est un grand seigneur, vraisemblablement riche, qui ne méprise pas les écus de province, mais peut aussi s'en passer ; pour l'un, la scélératesse apparaît (toute règle de morale mise à part) comme une nécessité ; pour l'autre, elle est un luxe, ce qui implique une bien plus profonde dépravation. Quant au Médisant (1715), il offre encore moins de ressemblance avec Cléon ; comme on l'a remarqué, la médisance n'est qu'une nuance de la méchanceté; de plus, à l'encontre de Cléon qui est un homme fait, Damon est un jeune homme dont l'humeur peut changer avec l'âge, et qui n'a pas une assez longue expérience de la vie pour qu'on le tienne responsable de ses fredaines. 11 est difficile de le prendre au sérieux lorsqu'il se pose en justicier et déclare que ses commérages ont pour but l'intérêt de la société :
C'est là rendre au public un utile service (1).
Peut-être est-il sincère; alors, sa sincérité serait une preuve de son inconscience, partant de son innocence. Il se rapproche de Valère, et non de Cléon.
« Quand on joua pour la première fois la comédie du Méchant, dit J.-J. Rousseau, je me souviens qu'on ne trouvait pas que le rôle principal répondît au titre : Cléon ne parut qu'un homme ordinaire; il était, disait-on, comme tout le monde.... » (2). J.-J. Rousseau ajoute, il est vrai, qu'il ne partage pas celte opinion ; il l'attribue à l'identité, que constataient beaucoup de
(1) Œuvres dramal. de JV. Destouches, édit. Lefèvre, I, 475.
(2) Ap. de Cayrol, I, 241.
spectateurs, entre leur propre caractère et celui de Cléon : comme ils se croyaient honnêtes gens, ils jugeaient honnête Cléon lui-même. Mais des littérateurs de profession ont soutenu une théorie analogue : Cléon ne leur semble pas méchant dans toute la force du terme; il tracasse sans but déterminé, et par suite n'est ni ridicule ni odieux.
Que Cléon ne soit nullement ridicule, on ne saurait le contester; s'il fait rire, c'est aux dépens des autres ; mais est-il le premier héros de comédie qui ne fasse pas rire à ses dépens ? Le personnage de don Juan, avec lequel Cléon a plus d'un rapport, suffirait à démontrer le contraire. D'autre part, pour prétendre que Cléon n'est pas odieux et que sa méchanceté demeure platonique, il faut avoir lu bien superficiellement la pièce. Capter la fortune de Géronte, voilà son idée fixe ; pour y arriver, aucun moyen ne lui répugne, ni la calomnie, ni la lettre anonyme. Il y a des infamies plus éclatantes, il n'y en a pas de plus basses.
Mais sa nature est complexe; chez lui, à côté de l'homme d'aftaires qui veut s'enrichir, on démêle un homme du monde qui veut s'amuser; à la soif du gain, qui est de toutes les époques, il joint cette perverse manie, spéciale au xvmc siècle, qui consiste à voir dans la méchanceté le passe-temps des esprits supérieurs, et à se donner en spectacle les ridicules de l'humanité :
Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs (1). Tout ce qui vit n'est fait que pour nous réjouir, Et se moquer du monde est tout l'art d'en jouir (2).
Les vices ne l'intéressent guère : d'abord ils ne sont point très divertissants; puis comment les définir?
(2)11, 3 (IFI, 52).
Quelles différences séparent le bien du mal ? La méchanceté n'est qu'un mot, une invention rancunière des naïfs contre ceux qui fraudent leurs avis et qu'ils ne peuvent réfuter (1). Il n'y a pas de méchants, ou, s'il y en a, tout le monde mérite ce titre, parmi les gens d'esprit :
On reçoit et l'on rend ; l'on est à peu près quitte (2).
De même, il n'y a pas non plus de méchants propos, car rien n'est vrai, tout se juge sous le point de vue spécial à telle ou telle personne, à telle ou telle coterie :
Je dis ici qu'Eraste est un mauvais plaisant ;
Eh bien ! on dit ailleurs qu'Eraste est amusant (3).
L'ennui, voilà le point noir de la vie mondaine; « pour le fuir tous les moyens sont bons » (i) ; et comme rien n'est plus ennuyeux, plus monotone que « la plate amitié » (5), on aura soin de ne pas s'inféoder à qui que ce soit; de cercle en cercle, on promènera son scepticisme railleur et ironique, haï peut-être, mais craint à coup sur, et la crainte est une manière deslime (6). Quand Paris n'olfre plus de ressources, on se rabat sur la province ; on observe les types bizarres des Géronte, des Florise ; on se mêle à leurs différends, on les provoque, s'il en est besoin.... Vers le déclin de cette existence bien remplie, Cléon écrira ses mémoires (7) : ils seront instructifs; on y verra « Mélite avec toutes ses grâces »,
(3) Id.
(6) Id.
« l'aigre Célianle », « la fade Uranie », « le petit Damis », « Monsieur Dorilas », « l'automate Aloidas », et bien d'autres. Le livre fera scandale : tant mieux ! Les récriminations des victimes en augmenteront la notoriété ; tout Paris voudra le connaître, tout Paris s'en divertira, et c'est une louable entreprise de divertir les honnêtes gens.
Ainsi, cette perversité cherche dans son désintéressement une excuse : Cléon est méchant pour rien, pour le plaisir. — Mais alors, comment accorder ce nouveau trait, d'ailleurs essentiel, de son caractère avec ce qui précède ? Tout à l'heure nous assignions comme but à ses intrigues la captation de la fortune de Géronte ; et maintenant nous dépeignons sa méchanceté comme sans but. C'est qu'en effet les deux personnages coexistent chez lui, et qu'il y a entre eux une étrange dissonance. Cléon paraît trop calculateur pour un dilettante, et en même temps trop dilettante pour un calculateur ; ces aspects si distincts du même caractère se font tort mutuellement, et on a quelque peine à les concilier.
Voilà le défaut essentiel du héros de la comédie, et l'une des raisons principales qui ont empêché le Méchant, sinon de vivre dans la mémoire des lettrés, tout au moins de se maintenir au théâtre. Et pourtant ce sont les exigences mêmes du théâtre qui forcèrent Grcsset à introduire cette incohérence dans le rôle de Cléon. Il voulait composer, avant tout, une satire des mœurs contemporaines, et par suite y peindre spécialement le dilettantisme de la méchanceté; or, le dilettantisme, en tout genre, suppose un détachement des intérêts matériels, une insouciance de la vie pratique qui ne s'accorde guère avec l'action vive et précise d'une comédie. Celte altitude se conçoit, jusqu'à un certain point, chez un personnage secondaire ;
elle ne peut se justifier chez un protagoniste. Il fallait donc que Cléon, pour devenir dramatique, ne restât point un pur dilettante ; sur le fond primitif du caractère, le poète greffa le type convenu de l'aventurier cupide. Mais ce type, purement secondaire dans le rôle, est négligeable, et n'ôte point son effrayante vérité à la peinture du « grand seigneur méchant homme », selon le goût du xvnr9 siècle (1).
Cléon n'est pas mort : il s'est transformé. Maintenant il vise à être, non le plus spirituel, mais le plus fort; il a sans cesse à la bouche les mots de « concurrence vitale », de ce lutte pour l'existence ». Puis il renonce à son dilettantisme démodé; il poursuit un
(1) D'après Geoffroi (Cours delitt. dramat., III, 235, ap. de Cayrol 1, 237), Frédéric II n'aurait pas très bien compris la langue du Méchant, qu'on joua devant lui : « Messieurs, aurait-il dit aux Français de son entourage, expliquez-moi ce mystère ; j'entends parfaitement es pièces de Molière, de Regnard, de Destouches, et le français m'est presque aussi familier que ma propre langue, et j'aurais besoin d'un commentaire pour entendre la comé lie de Gresset ? — Sire, lui aurait répondu un de ses interlocuteurs, Paris vous offre un excellent commentaire ; allez-y passer six mois, répandez-vous dans les sociétés de bon ton, et le style du Méchant sera pour vous très clair. » Geoffroi tout en rapportant l'anecdote, doute qu'elle soit vraie ; M. de Cayrol I, 239) croit positivement qu'elle est fausse ; il s'appuie sur un passage d'une lettre de Gresset à Frédéric, où le poète remercie le souverain de ses conseils sur la comédie du Méchant : ces conseils de Frédéric semblent prouver qu'il avait compris la pièce. Un autre motif mène à une conclusion identique : le Méchant, quoi qu'on en dise, n'est rien moins que la reproduction du jargon mondain de l'époque ; celui-ci n'apparaît guère que dans la scène 3 de l'acte II, où Cléon expose à Floride le sujet de ses futurs mémoires, et dans la scène 9 de l'acte III, où Valère, exprès pour irriter Géronte, parle comme les « merveilleux gâtés par des caillettes » (t. III, p. 98) ; encore ces passages sont-ils eux-mêmes fort intelligibles. Toute la pièce est écrite dans un excellent et pur français; il n'y a aucune raion pour que Frédéric en ait moins bien saisi les nuances que celles des autres comédies du xvu* et du XVIIIe siècle.
but : la domination du monde par la conquête de l'opulence. Le baron d'Estrigaud, avec quatre ou cinq sinécures, gagne 80.000 francs par an, et en dépense 150.000 ; les jeux de bourse lui fournissent la différence ; bourreau des cœurs, scandale des honnêtes bourgeois, des Aristes du xixe siècle, il en impose à beaucoup par un grand air de supériorité. Il ne se pique plus d'être un gentilhomme : c'est un « gentleman )> ; sa loi morale, ce sont les bienséances mondaines, si accommodantes pour les indélicatesses qui échappent à la compétence des tribunaux : « Je n'ai pas beaucoup de préjugés, — mais il y a des délits de savoir-vivre inadmissibles, des inélégances infranchissables.... » (1). Il ne laisse pas de courir la dot par le guet-apens, de mener sur le terrain les gens qu'il lui est mile de tuer, en leur laissant croire qu'il s'agit d'un duel pour la forme, de vendre son titre de baron à une fille (2). Sa corruption s'étend sur son entourage comme une lèpre morale; il rencontre bien des Valères, deux surtout : l'un, fils de famille, auquel il paraît « un homme trempé (3).... une lame d'acier dans un fourreau de velours (4) » ; l'autre, polytechnicien pauvre, travailleur acharné, qui croit voir tout d'un coup la fortune lui tomber du ciel et se jette à corps perdu dans le tourbillon parisien. Ces jeunes gens suivent en dévots son char de triomphateur, jusqu'au jour où ils s'aperçoivent que leur géant était un pygmée, sa hauteur de vues une attitude, et sa force d'âme une parade. — Ce jour-là, le baron d'Estrigaud a perdu 800.000 francs à la Bourse; et au lieu de se faire sauter, comme il le promettait d'avance à