GRESSET AVANT VER-VERT
Jean-Baptisle-Louis Gresset vient au monde le 29 août 1709. Son père, Jean-Baptiste, était conseiller du roi, commissaire enquêteur-examinateur au bailliage et présidial d'Amiens : à ce titre, il avait fait un inventaire complet des archives municipales. Quant à sa mère, Catherine Rohault, c'était une bourgeoise dévote. Dans cet intérieur paisible, où nul bruit du monde n'arrivait, l'enfant croit sentir s'éveiller en lui une double vocation, religieuse et littéraire.
11 est l'aîné de neuf fils et filles ; deux de ses sœurs prennent le voile tour à tour, Geneviève et Marguerite ; celle-ci entre au couvent des Augustines d'Amiens, à seize ans ; l'autre, à quinze, et elle meurt presque aussitôt. Cette fin soudaine inspire au jeune homme une de ses premières poésies, une ode « aune
damp, sur la mort de sa fille, religieuse à A*** (1). » L'ouvrage est médiocre, banal ; ces condoléances lyriques manquent de chaleur. On ne se douterait pas, en lisant cette pièce, que le poète vient de perdre une sœur et qu'il veut consoler une mère ; c'est à une mère qu'il reproche de gémir plus que de raison !
Mais c'est être trop constante Dans de mortels déplaisirs; La nature se contente D'un mois entier de soupirs (2).
Il invoque l'antiquité et rappelle l'exemple de Clytemnestre qui ne tarda pas à oublier sa fille :
D'Iphigénie immolée
Je vois le bûcher fumant :
Clytemnestre désolée
Veut la suivre au monument;
Mais cette noire manie
Par d'autres soins fut bannie,
Le temps essuya ses pleurs :
Tels de notre Iphigénie
Nous oublierons les malheurs (3).
Est-ce donc chez lui absence de sensibilité ? Nullement : c'est qu'il est déjà, au fond de l'âme, très pieux :
Portez donc au sanctuaire, Soumise aux divins arrêts, Portez le cœur d'une mère Chrétienne dans ses regrets; Adorez-y dans vos peines Les volontés souveraines Du dispensateur des jours :
Il rompt nos plus tendres chaînes Pour fixer seul nos amours (4).
(t) Œuvres de Gresset, éiit. de Bure, 1826, 3 yoI. (plus ie Parrain magnifique), I, 200.
(4; Id., I, 295
Pourquoi pleurer ? La mort n'est-elle pas le commencement d'une vie nouvelle? Une âme vouée à Dieu est remontée vers son Créateur : pourquoi pleurer ? — Impitoyable logique de la jeunesse ! Le cœur a ses raisons (Gresset l'apprendra plus tard) que la foi elle-même ne connaît pas toujours.
Elevé dans un tel milieu, il incline naturellement vers la carrière ecclésiastique ; et en même temps, de propos délibéré, il sera poète ; sans doute, à ce qu'il croit du moins, il ne fera pas de la poésie un métier, mais un délassement et une distraction. Son père l'archiviste « taquine la Muse » à ses moments perdus ; fervent disciple de Boileau,il écrit un Discours au roi, des Satires, par exemple sur le culte de l'or, des Epîtres, une entre autres sur le mot « mais » qu'il avait en horreur :
C'est toi, dangereux Mais, que je veux critiquer (1).
Ses courtes pièces, que cite avec soin M. de Cayrol(2), ont peu de valeur ; mais tout poète, aux yeux de son fils, est un grand poète. Eh bien. Jean-Baptiste-Louis suivra cet exemple ; il alignera de petits vers comme tant d'autres, même parmi les prêtres, qui n'ont pas cru déroger ainsi à la gravité de leurs fonctions. Sa vie est donc toute tracée ; il la divisera en deux parts, l'une consacrée aux devoirs de son ministère, l'autre aux plaisirs innocents du badinage poétique : il se laissera vivre entre l'autel et les Muses.
C'est avec ces dispositions souriantes, cette heureuse sécurité pour l'avenir, qu'il s'affilia aux Jésuites, à dix-sept ans, en septembre 1726. Les circonstances le jetèrent dans leurs bras : ils dirigeaient le collège
(1) De Cayrol, I, 13.
d'Amiens ; l'un de ses maîtres, le P. Lagneau, intime ami de sa famille, encouragea sa vocation religieuse. Gresset fut d'abord novice à Paris pendant deux ans 1726-1728); puis, suivant l'usage de la société, on l'envoya en province enseigner aux autres ce qu'il avait appris : il devint professeur de quatrième à Moulins (1728-1729), occupa ensuite la même chaire à Tours, puis celles de troisième, seconde et rhétorique (1729-1733) ; en 1733, il fut nommé à Rouen, et y resta un an à titre de professeur de rhétorique (1733- 1734) (1).
Ses supérieurs lui reconnaissaient « un esprit distingué, un goût sur, beaucoup de talentpour enseigner la rhétorique, un tempérament sanguin et pourtant ami do. la modération » (2). En tout cas, il semble qu'il n'eut guère le feu sacré ; le professorat lui laissait de nombreux loisirs, car les œuvres de sa première jeunesse, celles qu'il appelait lui-même plus tard ses delicta juvjenlutis, se succédèrent à intervalles rapprochés. Il rimait à tout propos ; ce qu'il essayait d'écrire prenait naturellement la forme poétique.
(I) Jusqu'ici on connaissait fort mal et très confusément cette partie de la vie de Gresset ; si j'ai pu la reconstituer avec exactitude, c'est grâce aux renseignements que m'a fournis le P. de Rochemonteix, d'après une notice sur Gresset conservée à Rome dans les archives de la Compagnie de Jésus. — Une tradition accréditée veut que Gresset ait composé son Ver- Vert à Rouen ; le P. de Rochemonteix, à cause du peu de temps qu'il est resté dans cette dernière ville, incline à croire qu'd l'a plutôt écrit à Tours. Cette hypothèse est parfaitement fondée ; en effet, M. de Beauvillé (62-3) a" eu entre les mains un cahier qui est « le premier jet de Ver Vert » et qui a sans doute été copié par un ami du poète sur le manuscrit original : or, on trouve eu tête de la première page : Fait à Tours. Il n'en est pas moins vrai que Ver- Vert n'a été imprimé que du temps où Gresset était professeur à Rouen (1731).
(2 a Tngenium optimum... judicium solidum... magnum talentum ad docendam rhetoricam... sangnineœ complexlonis et tamen temperata.n Extrait de la notice précitée sur Gresset. — Renouard (voy. de Cayrol, 1,24-51 prétend qu'il prononça vers cette époque des sermons excellents et « dont quelques-uns existent encore » ; mais il n'en cite aucun passage, et n'indique même pas de qui il tient ce détail.
Tantôt c'était un compliment pour des pensionnaires qui voulaient souhaiter sa fête à leur supérieure, tantôt un dialogue bouffon entre la calotte et le bonnet de nuit ; une autre fois, c'était une pastorale allégorique, Timandre, qui célébrait sans doute la venue à Rouen du gouverneur de Normandie, Charles de Montmorency-Luxembourg. Ces petites pièces, entremêlées de compositions latines, ne sont pas très supérieures à celles que la Saint-Charlemagne dans nos lycées inspire tous les ans. La plupart demeurèrent inédites ; mais quelques-unes, écrites avec plus de soin, formèrent insensiblement un bagage assez respectable, si bien qu'en 1730, — l'auteur avait vingt et un ans, c'est son excuse, — il publiait une édition de ses œuvres, bientôt complétée par une nouvelle, en 1734 (1).
Il est difficile, dans ce premier jet de sa verve, d'entrevoir des promesses de talent. Les défauts y apparaissent mieux que les qualités ; la langue est facile, aisée, coulante ; mais on chercherait vaine-
(1) La première édition, celle de 1730, parut à Tours ; elle contenait la traduction des six premières églogues de Virgile, plus deux odes l'une sur Yamour de la pairie, l'autre à M. de Rastignac, archevêque de Tours enfin une pièce sur la Vie i)astoralc. — La seconde, celle de 1734, parut à Blois ; elle renfermait, outre la traduction des six premières églogues, celle des quatre dernières ; l'ode sur Yamour de la patrie était augmentée de quatre strophes (dix-sept au lieu de treize) ; l'ode à M. de Rastignac recevait plusieurs modifications, dont la plus importante était la suppression d'une strophe (neuf au lieu de dix) : la pièce sur la Vie pastorale était considérablement remaniée et devenait le Siècle pastoral, puis un certain nombre d'odes nouvelles y étaient jointes : l'ode au roi snr la //verre ; Eutcrpe ou la poésie champêtre, ode à Virgile ; l'ode à M. de Saint-Aignau ; l'ode *vr I" canonisation de» deux saints Gonzaguc et Kotslta ; l'ode sur l'ingratitude ; l'ode au roi Stanislas; l'ode sur la médiocrité. — Quelques-unes de ces pièces parurent d'abord détachées. La chronologie exacte en est inconnue pour plusieurs et ins-ignifiante pour toutes ; elles furent composées rapidement. Voy. à ce sujet Berville, p. 179 et suiv., plutôt que les confuses explications de M. de Cayrol, I, 29 et suiv. Notons pourtant que M. Berville oublie de mentionner dans l'édition de 1734, l'ode à M. de Rastignac.
ment un passage qui arrête l'attention ; partout y éclate une espèce de tendance à voir dans n'importe quel sujet une matière de classe et à la mettre en vers français comme il l'eût fait en vers latins ; l'écolier d'hier subit encore un joug dont il ne pourra se dégager qu'à de rares intervalles, l'influence du collège. Ces pièces forment deux catégories : les unes sont lyriques, les autres champêtres. Parmi les pièces lyriques, on remarque l'ode qu'il avait composée à l'occasion de la mort de sa sœur ; une autre s'adresse à « monseigneur l'archevêque de Tours » (1) :
Tout vit heureux sous son empire ; L'équité prononce ses lois, Sur son front la douceur respire, La bonté parle par sa voix; Du pauvre il prévient la misère, Dans lui l'orphelin trouve un père, L'innocence y trouve un appui ; II, protège l'humble mérite ; Et la vertu, souvent proscrite, Triomphe toujours devant lui (2).
Il n'y a là aucun trait qui s'applique précisément à son héros ; rien de personnel, rien de senti: c'est le développement de celte idée générale : éloge à'wi bon prélat. De même, l'ode qui célèbre la canonisation de deux saints, Gonzague et Kotska : on peut la lire jusqu'au bout sans rencontrer un seul mot sur leurs actions, sur leur vie (3). Et ainsi des autres (4) : toutes offrent ce caractère ou plutôt cette absence de caractère. Les pièces champêtres ne valent guère mieux '. la traduction des Bucoliques de Virgile brille surtout par l'inexactitude ; du reste, Gresset, qui avait pris
(1) Œuvres de Gresset, I, 278-282.
(=») ld., I, 283-9.
(4; ld., I, 253 et suiv
pour épigraphe ce précepte d'Horace : Nec verbum verbo curabis reddere, prévenait le lecteur dans son avertissement qu'il n'avait voulu faire qu' « une imitation hardie » : « l'exactitude classique et littéraire, ajoutait-il, ne sert qu'à rabaisser l'essor du génie (1) ». Comme il est ecclésiastique, il remplace pudiquement dans la deuxième églogue Alexis par Iris. Chose plus grave, il dénature l'original sous prétexte que la noblesse de notre langue ne s'accommode point de certains détails vulgaires : « Par exemple, la circonstance des mœurs d'Eglé, dans la sixième églogue, et la joue enluminée du dieu Pan dans la dixième, n'ont rien de bas dans le latin ;... mais elles ne présenteraient en français qu'une idée basse et burlesque (2), j> Avec ce système, toute imitation n'est-elle pas une traîtrise? Le Siècle pastoral (3), morceau assez agréable, mais trop long, est le tableau de l'âge d'or, qui a été, conclut le poète, un brillant mensonge :
J'ouvre les fasles sur cet âge, Partout je trouve des regrets ; Tous ceux qui m'en offrent l'image Se plaignent d'être nés après.
J'y lis que la terre fut teinte Du sang de son premier berger; Depuis ce jour, de maux atteinte, Elle s'arma pour le venger.
Ce n'est donc qu'une belle fable :
N'envions rien à nos aïeux ; En tout temps l'homme fut coupable, En tout temps il l'ut malheureux (4).
lîien des années plus tard, Jean-Jacques Rousseau
(1) Œuvres du Gresset, II, 3.
(2) ld., II, 4-5.
(3) ld., II, 91-97.
(4) ld., II, 96-7.
lut cette pièce de Gresset et y joignit quelques strophes: qu'importe si l'histoire dément la légende ? s'écrie l'admirable utopiste. L'âge d'or existe où existe la vertu :
Ah ! qu'avec moi le ciel rassemble, Apaisant enfin son courroux, Un autre cœur qui me ressemble !
L'âge d'or renaîtra pour nous (I).
Vers la même époque (1733), le jeune professeur écrivit à sa mère une relation de son voyage à Rouen, après son départ de Tours (2) ; on voit par le début qu'il ne se pressa pas trop pour gagner sa nouvelle résidence, et qu'au lieu de se rendre tout d'une traite de Tours à Rouen, il séjourna quelque temps auprès de sa famille :
En quittant ces bois pleins de charmes, Un jour auparavant égayés par nos ris,
Mais fraîchement arrosés de nos larmes, Je suivais lentement des sentiers moins fleuris... (3).
La lettre, en prose et en vers, est vive, amusante. Le chemin lui semble d'abord un peu long, ensuite « beaucoup plus court avec une jeune compagne » (4); il fait sa « première halte dans une façon d'auberge d (5) et cause avec « les considérables du village » (6), « les fortes têtes, les beaux esprits et les capables du lieu » (7) ; la politique (déjà !) alimente la conversation :
Les uns disaient que le roi Tanisras Jamais des Poronais ne deviendrait le maître,
(1) Œuvre» de Gresset. II. 98.
(') Publiée par M. de Beauvillé, 105-114.
(b) De Beauvillé, 105.
(4) Id., 107.
(f>) Id., 107.
(7) Id.. 109.
Quoique la Czarienne avec le Chat Thamas Au trône voulût le remettre (1).
De tous ces écrits, qui avaient une valeur inégale, aucun n'était un livre : ils passèrent inaperçus, et ne méritaient pas un meilleur sort. Au moins, à défaut d'autre qualité, ils fournissaient une diversion à la mélancolie naissante de Gresset. Car une à une ses illusions s'étaient envolées ; l'existence nomade qu'on lui imposait ne convenait guère à ses goûts ; Amiénois de naissance, de cœur et d'esprit, il se trouvait mal à l'aise parmi les populations du centre et de l'ouest, bien qu'il y eût contracté de précieuses amitiés dont quelques-unes durables ; paysan de la Somme, c'était près de ses eaux qu'il voulait vivre et mourir. Quand reverrait-il pour toujours son cher Amiens? Il laissait échapper comme un cri du cœur, à la fin d'une de ses odes :
Bords de la Somme, aimables plaines, Dont m'éloigne un destin jaloux, Que ne puis-je briser les chaînes Qui me retiennent loin de vous !... (2).
Ces chaînes, il avait été au-devant d'elles, il les avait forgées de sa propre main, et, il le croyait, elles ne pouvaient être rompues. Ce fut sa première souffrance et son premier désenchantement.
Bien d'autres surviennent ; il se sent opprimer par une tyrannie d'autant moins supportable qu'elle revêt des formes plus douces. Ses chefs ont certains procédés de police intérieure qui révoltent cette âme franche et loyale. Le secret de sa correspondance est violé ; on l'épie à son insu jusque dans ses moindres actions ; il vit entre des surveillants invisibles, qu'il
(1) DeBeauvillé. 109.
(2) Œuvres de Gresset, I, 270.
désigne d'un nom plus dur. L'impression qu'il ressentit d'un pareil régime dut être bien forte, puisque, même après sa sortie de l'ordre, dans les premières lignes d'une lettre particulière qu'il adressait en 1740 au P. Bougeant, perce encore l'amertume de ce passé douloureux (1) :« J'imagine, dit-il, que quelque vénérable espion, reste de la liguée des Aubins, gens de décachetante et interceptante mémoire, aura supprimé ma petite épître ; mais vous êtes heureusement arrivé, et c'est bien tout ce qu'on peut faire que de rapporter sa pauvre vie de cette métropole des caveaux et des catacombes de la Société (2). Vous voilà ressuscité, et nos amis peuvent aller à la côte sans craindre les partis ennemis. » Gresset veut ainsi parler, explique Renouard, des « espions qui interceptaient ses lettres au P. Bougeant ». On lui impute à mal ses divertissements les plus simples ; il avait écrit un discours latin sur l Harmonie, où il démontrait la noblesse, puis l'utilité de cette science, et qu'il eut le tort plus tard de traduire en français (3) ; c'était un méchant ouvrage, mais il fallait bien du parti pris pour y découvrir de méchantes intentions. Dans son inoffensive médiocrité, il ne laissa pas de faire scandale : l'auteur avait eu l'audace de mentionner l'opéra, le ballet, la cantate, la chanson. Pourtant cette audace était singulièrement atténuée par l'emploi des tournures les plus chastes et des périphrases les plus académiques ; l'opéra, sous la plume de Gresset, devenait « le temple de l'harmonie » (4) ; le ballet, « Terpsi-
(1) Voy» Renouard, p. xvi. La date de 1735 qu'il assigne à cette pièce est inexacte, puisqu'il y est question de la mort du jésuite Houille qui eut lieu en L740. Le P. Daire, à qui Renouard emprunte cette citai uni. commet une erreur analogue de Cayrol. 1. 176).
(2) Le P. Bougeant revenait d'un exil à la Flèche, que lui avait valu son Amua liant philotopkique .sur le langage des bêtes.
(3) Œuvre* de Gresset, 111, 172-236.
(4) Id., III. 224.
chore » (1); il ne considérait dans la chanson qu' « un art utile à la république littéraire » (2) ; mais c'était encore trop. Il dut se justifier ; et on garde encore en manuscrits les notes qu'il rédigea pour sa défense (3).
Cestracasseries injustifiables lui ouvrirent les yeux : sept ans après son entrée dans la Compagnie de Jésus, le néophyte candide avait perdu beaucoup de son enthousiasme; sa foi chrétienne demeurait intacte, il conservait tout son respect pour ses maîtres ; seulement le monde ecclésiastique du xviil" siècle lui apparaissait sous son vrai jour. Très intelligent, très perspicace, il savait observer ; il voyait clairement que les beaux rêves de son imagination juvénile ne ressemblaient guère à la vie. Il éprouvait surtout de l'antipathie pour le clergé régulier; cette haine datait de loin et persista jusqu'à son dernier jour : le seul ouvrage un peu violent qu'il ait écrit, nous le verrons plus tard, est dirigé contre des religieux. Les monastères d'hommes le scandalisaient ; lui que la moindre contrainte mettait au supplice, il ne pouvait admettre qu'on abdiquâtainsi complètementsa liberté. Dans son voyage de Tours à Rouen, on le prend pour un moine : il en est furieux, lui qui veut, dit-il, « jusques à son trépas »
Bénir Dieu de ne l'être pas, Consentant un peu plus à passer pour chanoine (i).
S'il déteste les moines, il n'a point d'horreur pour les nonnes; elles l'attirent, l'intéressent, et il les plaint; prisounier lui-môme, il a de la compassion pour ces
(1) Œuvres de Oresset, III. 228.
(2) Id.. 111,233.
CD Berville, 111.
(4) De Beauvillé, 108.
prisonnières d'une inexorable règle ; il est indulgent à leurs travers et pitoyable à leurs peines. Le mystère des milles closes excite sa curiosité; bien placé pour savoir beaucoup, il devine plus encore; il orne, il agrémente, il embellit lesmalicieux détails recueillis dans les conversations entre clercs. On possède de lui une gracieuse chanson qui remonte à 1734 environ, et qui est bien significative :
Dans ma jeunesse, Renfermée au dortoir, Attentive au devoir, Une nonne au parloir N'osait se faire voir Et vivait sans tendresse.
Aujourd'hui ce n'est plus cela.
Xonnette gentille Court, vole à la grille, Sa langue babille, Son esprit frétille, Et son cœur va cahin, caha (1).
Cette pièce porte sa date : à la faveur des idées qui s'agitaient confusément dans son esprit, le petit rimeur allait devenir un poète ; tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'on lui avait raconté sur l'existence des religieuses lui fournissaient peu à peu le dessin d'un conte, bluette charmante, « moins écrite que rêvée », merveille de grâce ingénieuse et de sentiment discret : Ver-Vert (2).
(1) De Cayrol, I, 57.
(2) Gresset, comme le fait remarquer M. de Cayrol (I, 48, n. 2), a toujours écrit de la sorte le nom de son héros ; les deux autres orthographes {V air-\'ert, assez peu usitée; Vert- Vert, généralement répandue) sont donc erronées. Cependant M. Derome a raison de soutenir en principe la légitimité de la première : « Le titre écrit Ver- Vert est consacré ; mais il n'a pas de sens. Le véritable ne saurait être que
\ 'iir-Vi rt. Vair signifie petit gris. Le nom de Vair- Vert convieut donc parfaitement à un perroquet, dont les deux nuances, Vair tt Vert. forment !a couleur ordinaire ». (Ouvr. cité, xviii, note.)
VER-VEKT
Gresset craignit tout d'abord qu'on ne fît mauvais accueil à son ouvrage, etla publication en fut entourée d'un certain mystère. On put lire dans un journal de 1734 que l'auteur de l'ode sur la canonisation des saints Stanislas Kotska et Louis de Gonzague venait de traiter un sujet plus profane et de raconter les Voyages du perroquet de Nevers. Peu de temps après parurent coup sur coup trois éditions successives, sous les rubriques de Rouen, de la Haye et de Londres. L'année suivante, c'était le tour de trois autres, deux d'Amsterdam, une de Soissons. Gresset jura ses grands dieux qu'il était complètement étranger à la publication du poème, qu'elle avait eu lieu contre son assentiment, etc.; mais il est permis de n'en rien croire : l'édition de Soissons, aumoins, qui fut donnée par Louis Racine, n'eut sans doute pas un caractère clandestin ( I). Deux légères différences, toutefois, séparaient ces premières éditions des suivantes : d'abord le poème n'y était pas divisé parchants ; de plus, l'épilogue présentait une variante: Ver-Vert mouraitbien d'une indigestion, mais à la fin d'une vie laborieuse, et réhabilité par le repentir.
Le succès fut considérable, étourdissant ; l'auteur, inconnu la veille, goûtait tout d'un coup les jouissances de la célébrité : ce furent ses Lettres Persanes. Le per-
(1) De Cayrol, I, 49.
roquet de Nevers excita un enthousiasme malaisé à décrire ; la cour et la ville se trouvèrent d'accord pour le couvrir de fleurs. Le roi lui-même, Louis XV, dans un voyage de la Muette, lisait de sa bouche auguste Ver-Vert aux grands seigneurs et aux belles dames qui l'entouraient. Il y eut bien çà et là quelques protestations ; Bernis trouva cet engouement démesuré (1) ; Voltaire écrivit à M. deCideville: «J'ai voulu lire Ver-Vert, poème digne d'un élève du P. Ducerceau, et je n'ai pu en venir à bout... » (2); mais ces voix aigres se perdaient dans le concert universel des louanges. Les critiques les plus écoutés, sinon les plus judicieux, plaçaient le poème au rang des chefs-d'œuvre incomparables ; du fond de sa retraite à Bruxelles, Jean-Baptiste Rousseau l'appréciait ainsi : « Je n'ai jamais vu de production qui m'ait autant surpris que celle-là... L'auteur... étale tout ce que la poésie a de plus éclatant et tout ce qu'une connaissance consommée du monde pourrait fournir à un homme qui y aurait passé toute sa vie... Je ne sais si mes confrères et moi nous ne ferions pas mieux de renoncer au métier, que de le continuer après l'apparition d'un phénomène aussi surprenant que celui que vous venez de me faire observer, qui nous efface tous dès sa naissance (3). »Fréron, Desfontaines exprimaient un avis identique. Et cette vogue ne devait pas être éphémère ; bien après 173'j, on traduit Ver-Vert-à&x\% toutes les langues, en allemand, en anglais, en italien, en portugais, en espagnol, et jusqu'en latin. Pour que rien ne manque à sa gloire, les beaux-arts, eux aussi, lui rendent un suprême hommage : un émailleur célèbre, Huiix, en reproduit les scènes les plus marquan-
(1) Voy. Mémoirei et lettrée <lr franc. -Joaohim de Pierre, cardina de Bernu (1716-1768 , l'Ion, 2 vol. I, 36-7 (2 20 - ptembre L736. (Voy. de Cayrol, I, 50.j (3) Lettre à M. de Lasseré.
tes (1); la manufacture de Sèvres, plus tard, fit de même. Pendant tout le xvin0 siècle, les lettrés se rappellent avec plaisir l'aimable oiseau ; maintenant encore, parmi les productions du temps passé dont un si grand nombre ont vieilli, Ver-Vert est une de celles qu'on éprouvele plus de charme à lire et, ce qui prouve davantage, à relire.
Un tel succès était-il justifié, ou, si durable qu'il ait été, faut-il n'y voir qu'un caprice de la mode qui se serait perpétué sans motif ? Si on s'en tient à une lecture superficielle du poème, on inclinera peut-être vers cette dernière opinion. Le sujet est si menu : l'histoire de la grandeur et de la décadence d'un perroquet ! Ver-Vert coule des jours heureux et tranquilles dans le couvent des Visitandines, à Nevers ; pour contenter le désir d'autres Visitandines qui ont entendu vanter les talents de leur favori, elles l'envoient à Nantes ; au cours du voyage, Ver-Vert, gâté par la compagnie de deux dragons, — Gresset ajoute : et d'un moine, — oublie' le langage des monastères pour adopter celui des camps. Grand émoi à Nantes ; on le renvoie à Nevers, où le scandale n'est pas moins effroyable. Mis en pénitence, il revient à des sentiments plus moraux ; mais aussitôt gorgé de bonbons et de confitures, il ne peut, après une trop longue abstinence, résister à des largesses trop abondantes : « ses roses » se changent « en noirs cyprès » (2). Voilà tout : c'est bien peu. — Mais qu'importe, si l'habileté de la mise en œuvre dissimule et rachète l'indigence du fond ? Sur cette base fragile, Gresset a su élever une construction délicieuse. Tous lesdétailsn'cnsontpoint absolument personnels ; mais nulle œuvre humainene peut prétendre ùce genre de mérite, et une œuvre de jeunesse moins qu'une
(1) De Cayrol, I, 50, n. \\.
(2) Œuvres de Gresset, I, 30.
autre : il suffit que chez le poète l'imitation n'ait pas été un esclavage. Ver- Vert est l'amalgame de trois éléments distincts : un emprunt à l'antiquité, un souvenir du moyen âge et la description d'un coin de la société religieuse au xvine siècle; avec un bonheur dont il y a peu d'exemples, Gresset les a unis sans qu'on puisse apercevoir la couture qui les ajoints.
L'idée première de son poème, il l'a certainement puisée dans la littérature latine ; à cela rien d'étonnant : il est professeur, il enseigne les humanités, il vit dans un contact incessant avec les œuvres des anciens. Or, les poètes romains, ceux du moins que tentait la gentillesse alexandrine, ont souvent chanté l'oiseau. Si Gresset ouvre son Catulle, il lit dès le début deux pièces consacrées à la gloire du moineau de Lesbie (1); dans l'une, le poète vante sa grâce, sa beauté: « Moineau, délices de ma maîtresse, compagnon de ses jeux, toi qu'elle agace du doigt et dont elle provoque les ardentes morsures.... » ; dans l'autre, il gémit sur sa mort : « Pleurez, Grâces, pleurez, Amours... Voltigeant sans cesse autour de Lesbie, il semblait l'appeler sans cesse par son gazouillement » ; et il se désole surtout de ce que son amie usera ses beaux yeux à le pleurer : « 0 forfait ! ô oiseau malheureux! c'est pour toi que les beaux yeux de mon amie sont rouges, sont gonflés de larmes. » — Un peu plus tard, c'est Ovide qui traite le même sujet (2), et son héros cette fois est un perroquet, aimé de Corinne comme le moineau l'était de Lesbie ; mais à l'attendrissement sincère de Catulle, qui pleure de vraies larmes parce que Lesbie en pleure, il substitue une désinvolture spirituelle et railleuse : « Oiseaux, venez enfouie à ses funérailles...
(1) Carm., Il et III, trad. Panckoucke. Itnoret, II. 6, trad, Nisard.
Sillonnez de vos ongles aigus vos têtes délicates... A défaut de pleureuses auxcheveux en désordre, arrachez vos plumes en désordre »; puis il démontre à Philomèle qu'elle doit cesser de se lamenter sur la fin d'Itys pour déplorer la mort du beau perroquet : « Un destin jaloux t'a frappé... Longue est la vie du vautour avide, du milan... longue est la vie de la corneille... Et il est mort, cet oiseau qui savait si bien imiter la voix de l'homme... Presque toujours les mains avides de la mort nous enlèvent d'abord les plus belles choses. ï> La dernière parole de cet animal bien appris est pour celle qui le chérissait : « Déjà pour toi la Parque avait dévidé tout son fuseau , ta langue cependant ne resta pas inactive et glacée à ton palais; tu t'écrias en mourant : Corinne, adieu ! » — Avec Stace, improvisateur élégant et vide, la mort du perroquet d'Atedius Melior n'est plus qu'un prétexte à développements banals (1); la mythologie procure au poète un commode appoint; il convoque à l'enterrement de l'oiseau ses confrères en imitation du langage humain : « Appelons ici tous ces oiseaux savants, à qui la nature accorde le noble don de la parole, et l'oiseau cher à Phébus, et le sansonnet, dont la mémoire fidèle retient si bien lus noms qui ont frappé son oreille ; et vous, pies, dont les monts d'Aonie virent la défaite et la métamorphose ; et la perdrix, qui redit en les assemblant les mots qu'on lui répète; et la sœur désolée qui gémit dans les bois de la Thracc : apportez tous ici le tribut de votre douleur. Conduisez au bûcher ces restes d'un ami, et gravez tous dans votre mémoire ces lamentables chants : Il n'est plus celui dont la gloire honorait tout le peuple des airs ; ce perroquet, vert et brillant souverain des contrées
(1) Silvcs, 11,4, trad. Panckoucke
de l'aurore, dont la beauté défiait le favori de Junon, avec sa queue de saphirs... » Le perroquet de Stace, que ne recommande point l'affection d'unejolie maîtresse, excite moins d'intérêt que celui d'Ovide, et surtout que le moineau de Catulle ; mais il est sans doute, iui aussi, un des ancêtres de Yer-Vert, et à ce titre il méritait un souvenir.
Si l'antiquité fournit à Gressetle héros de son poème, c'est le moyen âge qui lui en suggère le cadre : la peinture satirique d'un couvent. D'habitude, au moyen âge, les auteurs de ces sortes de libelles sont fort pieux et n'éprouvent aucun sentiment d'hostilité contre la religion ; mais précisément parce qu'ils se font d'elle une idée très haute, ils ne passent rien à ses serviteurs ; ils distinguent entre le ministère lui-môme et celui qui l'exerce, entre l'homme et la fonction, pleins de respeGt pour celle-ci et souvent d'irrévérence pour celui-là (1). Les railleries contre les moines et les nonnes deviennent un véritable lieu commun ; tout le monde les crible d'épigrammes, de traits malins, bouffons, parfois grossiers. Rulebœuf, dans la Chanson des Ordres, se moque de ces frères quêteurs qui dès le matin courent en foule dans Paris et vont mendier à chaque porte ; un fabliau du même, Frère Denise, représente un cordelier qui enlève une jeune fille et la déguise en homme ; Renart apprend aux frères mineurs et aux jacobins le grand art de renardie. Jean de Meung, dans la seconde partie du Roman de la Rose, décrit sous des traits hideux Faux-Semblant, ce Tartufe du xinc siècle qui revêt tour à tour le costume de chaque profession, et finalement la robe du cordelier et du jacobin. Au xiv° siècle, le Roman de
(1) Voy. Lenient. la Satire en France an moyen âge, préf. de la lrJ édit.. I, vin, note. C'est à cet ouvrage que sont empruntés les détails qui suivent
Faavel reproche aux moines leurs richesses mal acquises. Au xve, c'est Villon qui rit du gras chanoine *ï sur mol duvet assis j, ce sont les Cent Nouvelles Nouvelles qui mettent sur le compte des religieux les infortunes conjugales des maris. Le théâtre fait chorus; dans les farces, par exemple celle de Frère Giiillebert, on les accuse de libertinage, de hâblerie, d'ignorance. Les artistes les sculptent parfois, sur la façade des églises gothiques, avec une tête et des pieds de porcs. Mais ce ne sont passeulement les laïques qui s'en prennent au clergé régulier, il y a aussi ses propres membres. Un moine, Guyot de Provins, déclame avec une violence inouïe contre la stérilité des biens monastiques et la mélancolie de l'existence claustrale ; un moine, Nicolas de Clémangis, flétrit l'hébélement de ces clercs qui savent à peine, dit-il, plus de latin que d'arabe ; du haut de la chaire, les prédicateurs tonnent contre les moines qu'on voit sans cesse plaider au Palais de justice pour obtenir une abbaye ou un prieuré. Ainsi se prolongent, jusqu'au xvie siècle, les invectives anodines ou sanglantes contre les religieux, qui du reste ne s'en portent pas plus mal. Plus tard , au xvn° siècle, la victoire du catholicisme français permet aux rieurs de continuer impunément, bien qu'avec plus de discrétion qu'autrefois ; la salire contre les couvents, en pleine dictature del'esprit classique, représente l'une des dernières veines persistantes de l'esprit gaulois ; elle s'insinue dans les Contes et quelques fables de La Fontaine, effleure le Lutrin de Boileau et vient, au début du xvme siècle,s'épanouir triomphalement dans l'immortelle espièglerie de Gre&set.
Ainsi l'Eglise s'était montrée fort tolérante pour ses peintres satiriques, — môme quand ils lui appartenaient, — pourvu que leurs plaisanteries n'attei-
(missent poinl les dogmes fondamentaux ; pendant l'ancien régime, elle se savait ou se croyait inébranlable, fl pardonnait en bonne mère à ceux de ses fidèles, enfants terribles, qui lui disaient sans amertume ses vérités. Gresset, dès l'apparition de Ver-Vert, bénéficia de cette longanimité. Non seulement sa qualité de jésuite ne lui causa tout d'abord aucun ennui, mais cette position même assurait à son livre un succès de curiosité. N'y avait-il point, pour les roués vieillis de la Régence, un plaisir singulier à se laisser conduire par un jeune ecclésiastique dans un de ces gynécées chrétiens, inaccessibles aux hommes, et qui par là même enflammaient l'imagination masculine? Quels mystères recèlent les murs épais des couvents de femmes? Voilà une question que s'est souvent posée le xvme siècle ; et de deux côtés on y a répondu en plaignant le sort des pauvres religieuses, les philosophes, par esprit de secte, les grands seigneurs, un peu par sentimentalisme, un peu aussi par libertinage. Les gentilshommes qui savouraient voluptueusement les plaisirs de l'amour, éprouvaient pour les nonnes cette compassion attendrie de l'ivrogne pour celui qui n'a pointa boire ; puis elles leur offraient l'attrait du fruit défendu ; s'ils courtisaient de simples laïques, ils les habillaient quelquefois en nonnes, afin de raffiner leur jouissance par l'illusion d'un péché de haut goût. Ainsi fit le duc de Richelieu pour ses maîtresses , en particulier pour les maréchales de Villars et d'Estrées, qu'il déguisa en capucines, et pour mademoiselle de Charolais , qu'il déguisa en récollette ; ce qui inspirait à Voltaire le quatrain suivant :
Frère Ange de Charolois, Dis-moi par quelle aventure
Le cordon de Saint-François Sert à Vénus de ceinture (1).
Sous l'empire d'un sentiment analogue et poussé par une curiosité irrésistible, le prince de Ligne prenait le costume d'une chanoinesse pour assister dans un couvent à la prise de voile d'une pensionnaire merveilleusement jolie : « A l'heure fixée, une sainte personne, vêtue de noir, emmitouflée de coiffes, dont on ne voyait que le bout du nez, les yeux dévotement baissés, se présenta munie du laissez-passer de la prieure. Elle portait une croix large comme une assiette à un ruban bleu qui servait de collier. Elle salua tout le monde en silence, mais eut soin de choisir une des meilleures places pour bien voir. Elle vitbien, on effet, à ce qu'il paraît, car elle emporta dans son imagination une image que rien n'en fit jamais sortir, celle de cette admirable personne pâle, résignée, mais triste et non fervente.» Et là-dessus le prince s'échauffe; il compare la belle et mélancolique religieuse « à une fleur des tropiques, loin des rayons du soleil » ; elle lui apparaît souvent dans ses rêves; plus souvent il rêve d'elle tout éveillé : « Je ne puis dire que je l'aime, mais je me plais à bâtir sur ce souvenir caressé mille châteaux en Espagne, sur lesquels je souffle immédiatement. Il est sûr qu'elle ne sait pas même mon nom ; je ne l'ai jamais revue depuis, je ne lui ai jamais parlé, je ne la reverrai jamais; ce n'est qu'un fantôme dans ma vie. Je vivrais mille ans, que ce fantôme y tiendrait toujours sa place : rien ne l'effacera » (2).
Si les grands seigneurs témoignent aux nonnes une tendre pitié, les disciples de Voltaire attaquent
(1) Lescure, Correspondance complète de la marquise du De/fond
Pion, 186R, 2 vol., introd., 1, x.
(2) Mémoires de la baronne d'Oberkirch, L854, I, -71-4.
avec une violence extrême la base môme de l'institution monacale : à les en croire, le couvent est une véritable école d'immoralité. La Religieuse de Diderot, victime innocente d'une faute maternelle, souffre le martyre entre les murs de sa cellule abhorrée ; je passe sous silence les vices infâmes que le romancier attribue aux abbesses. Dans son Tableau de Paris, Mercier les peint comme des tyrans femelles, et lance en termes déclamatoires l'auathème contre leurs maisons: « La curiosité excessive, la bigoterie et le cagolisme, l'ineptie monastique, la bégueulerieclaustrale y régnent. Ces déplorables monuments d'une ancienne superstition sontau milieu d'une ville où la philosophie a répandu ses lumières ; mais les murailles de ces prisons sacrées séparent les victimes de toutes les idées régnantes » (1). La Harpe, encore libre penseur, transportait hardiment cette thèse sur le théâtre dans son drame deMe'lanie, attendu, dit Voltaire, par toute l'Europe, mais, dit l'histoire, avec beaucoup de patience: l'héroïne de ce pamphlet dramatique, fille d' « un homme de robe », M. de Faublas, reçoit de son père L'ordre de prononcer ses vœux; elle résiste, soutenue par sa mère, qui trace un sombre portrait de la vie des religieuses:
.Sous ces lambris sacrés quand nous portons nos pas. Tout semble calme et doux, jusqu'à l'air qu'on respire, Des paisibles vertus nous ressentons l'empire, L'oubli des passions, des maux et des erreurs, Et l'attendrissement pénètre au fond des cœurs. Mais percez plus avant, pénétrez ces cellules, Ces réduits ignorés où des esprits crédules, Désabusés trop tard et voués au malheur, Maudissent de leurs jours la pénible lenteur: C'e>t là que l'on gémit, que des larmes amères Baignent pendant la nuit les couches solitaires,
(1) Tableau de Paris. [783, vu, 93-*.
Que l'on demande au ciel, trop lent à s'attendrir, Ou la force de vivre ou celle de mourir. Peut-être que ces maux par le temps s'adoucissent, Que dans des yeux éteints les pleurs enfin tarissent. Un morne accablement, qui ressemble au trépas, Succède au désespoir, à ses bruyants éclats. Mais ce calme perfide est voisin de l'orage
Il est à craindre, ajoute-t-elle, que la pression exercée sur les jeunes filles pour leur inspirer la vocation religieuse n'ait d'ordinaire pour but
L'intérêt du couvent plus que celui des cieux (1).
Un prêtre, chargé par M. de Faublas de décider la jeune fille à obéir, échoue dans sa mission; elle lui explique les motifs de son invincible répugnance pour le monastère ; jadis cette perspective lui souriait; elle eût pris le voile avec bonheur, car on ne lui avait montré de cette existence que les côtés passionnants; mais elle a assisté à l'horrible agonie d'une nonne qui, sur le point de rendre l'âme, détruit toutes ses illusions et la conjure de renoncer à son projet.
Je sais que vous croyez que dans nos sainte asiles Tous les jours sont sereins, tous les cœurs sont tranquilles; Mais, pour vous abuser, sachez qu'on est d'accord. On ne vit en ces lieux qu'en désirant la mort, Et l'on n'y meurt jamais qu'en détestant la vie (2).
D'ailleurs elle aime. Son père reste impitoyable : elle s'empoisonne plutôt que de céder (3).
Il y a donc eu, au xvm° siècle, contre les monastères de femmes, une sorte de campagne mondaine et
(1) l'etitot, Répertoire du théâtre /rang. Paris, Foucault, 1817, VII. — Act. i, se. 1.
(2) Act. i, se. 4.
(3) Bien que la Religieuse, le Tableau de l'<iris et Mélanie appartiennent à la seconde moitié du xvnr' siècle, ces ouvrages ne sont pas inutiles pour expliquer Ver-Vert. L'état d'esprit qu'ils révèle m mait déjà lorsque parut le poème de Gresset.
philosophique dont Gresset a dû voir les préliminaires. Si on cherche à séparer les accusations évidemment calomnieuses de celles qui présentent quelque vraisemblance, on n'en trouve guère qu'une : le cloître tolère trop de prises de voile obtenues par violence et emprisonne éternellement une foule de victimes qui pleurent sans espoir leur liberté perdue. Un écrivain moderne, M. de Lescure, lui a adressé un autre reproche, moins brutal, mais peu honorable, lui aussi. Au début d'une longue et intéressante étude sur Mmc du Deffand, placée en tête de sa Correspondance (1), il énumère un certain nombre de scandales monastiques et conclut que ces pieuses maisons « étaient trop dégénérées des anciennes pudeurs » (2). Ainsi, voilà deux griefs contre le couvent du dix-huitième siècle : trop de vœux forcés, trop de corruption. L'un et l'autre sont discutables : et d'abord y a-t-il eu à cette époque tant de vœux forcés? MM. de Goncourt, dans leur beau livre la Femme au XVIIIe siècle, soutiennent le contraire, et tout leur donne raison ; l'existence monastique, nous allons le voir, n'avait pas alors le même caractère qu'aujourd'hui. Quoi que pût en penser le prince de Ligne, elle était facile, gaie, nullement rebutante et maussade; dans de telles conditions, sauf le cas accidentel d'un amour contrarié, les jeunes filles devaient être beaucoup plus sensibles à ses avantages qu'à ses inconvénients; et c'est bien l'occasion de répondre à la Harpe par la bouche d'un de ses personnages :
Jamais l'exception n'a tenu lieu de loi (3). D'autre part elle ne saurait pas davantage en tenir lieu
(1) Ouvr. oité, I. viri-xm.
(3 i Hélanit . act. I. se. 1.
pour les mésaventures ou même les esclandres dont quelques couvents ont été alors le théâtre ; que l'abbesse de la Joie, M118 deBeauvilliers, ait été rendue mère par un beau joueur de luth (1), que la prieure de Notre-Dame-du-Traisnel ait vu défiler à ses pieds toute une suite d'adorateurs (2), c'était affaire à elles : en résulte-t-il que toutes les supérieures de couvent eussent ordinairement la même conduite? Au contraire, le retentissement que ces scandales ont provoqué ne prouve-t-il pas qu'ils sont demeurés exceptionnels ? En réalité, on peut le dire, le couvent du xvme siècle a été à peu près épargné par le mauvais air de la corruption ambiante : il a été relativement pur. Jean-Jacques Rousseau, peu suspect d'indulgence excessive pour son temps, remarque que les enlèvements de jeunes filles (presque toutes élevées au cloître) sont très rares ; en tout cas, ils étaient punis avec une extrême sévérité ; d'après le récit de Barbier (3), M. de la Roche-Gourbon, pour un tel crime, eut la tête tranchée ; le curé qui avait donné la bénédiction nuptiale, et qui faillit être envoyé aux galères, fut condamné à l'amende honorable et au bannissement. Or cette affaire était jugée en 1737, c'està-dire peu de temps après Ver-Vert; ne suffirait-elle pas à démontrer que la bonne tenue des maisons religieuses était alors plus rigoureusement surveillée qu'on ne l'a prétendu?
En revanche, il ne faut point tomber dans l'excès contraire. Certes, les couvents, au xvme siècle, n'ont point pratiqué l'abnégation, l'esprit de sacrifice, le détachement des choses terrestres, qui forment le prestige et la raison d'être de cette institution. Gressel
(1) De Lescure, IX.
(2) Id., xil.
(3) Cité par MM. de Concourt dans la Femme au XVI II' siècle.
eut sous les yeux un spectacle qui dut choquer sa sincère piété. On constatait presque partout un laisseraller regrettable et un sensible relâchement de la discipline ; les mémoires contemporains, avares de détails sur les scandales monastiques, en fournissent beaucoup sur les manies plus ou moins étranges des religieuses et leurs distractions plus ou moins oilho-. doxes. Ce n'était point uniquement de leur faute : le monde, depuis un siècle, envahissait le couvent et y répandait son influence peu canonique. D'abord, un grand nombre de supérieures appartenaient aux plus hautes familles ; tant qu'elles se sentaient jeunes, elles ne voulaient point renoncer aux plaisirs de leur âge, spectacles, danses, parties fines. Puis le couvent servait de refuge à bien des infortunes de grandes dames; c'était une sorte d'hôpital mystique pour les charmes flétris, la fortune compromise ou l'honneur endommagé (1). A Saint-Joseph se trouvaient certains logements qui donnaient à la fois sur la rue et sur le cloître, fort commodes, suivant les heures, pour l'ascétisme ou les plaisirs ; l'un d'eux fut habité, en 1747, par MmC du Defïand, singulière pénitente : ses soupers du lundi étaient fort recherchés (2). La mère de Mme de Staal se retire à l'abbaye de Saint- Sauveur d'Evreux (3) ; de même la mère de Bachaumont, le futur auteur des Mémoires 'secrets, chez les dames de l'Union chrétienne, rue Saint-Denis (4) ; plus tard, M"e du Barry sera reléguée au couvent de Pont-aux-Dames (o). Qu'en résulte-t-il ? C'est que les occupations religieuses sont souvent délaissées. Une abbesse excentrique (6) installe dans son couvent
(1) Voy. de Goncourt, ouvr. cité, '-'22.
(2) De Lescure, XCIV-XCV.
'■• ' oy • ■■■ : ni de - > Mémoires, Londres, 1755, t. I. ( I . De Goncourt, Portr. lut. tin XVlll* siècle, 51-3. (6) De Lescure, x.
tfaorepat, Mémoires, 1792, I. 1l".i-U5.
un atelier de tourneur; pais, elln brode avec des ouvrières venues de Paris ; elle se fait initier à la science des apothicaires, aux. secrets de la chirurgie ; entre temps, le métier de coiffeuse l'attire et elle fabrique des perruques. Après un souper fin, à dix heures du soir, prise d'une soudaine mélancolie, elle emmène tous ses invités voir le tombeau qu'elle s'est construit près de celui de sainte Balhilde ; à la lueur des torches, on lève la pierre qui ferme l'ouverture de la cavité, elle y descend par une échelle, et se déclare fort satisfaite du lieu où elle dormira l'éternel sommeil. Ses fantaisies sont d'ordinaire moins lugubres ; les jours de fête, on tire des feux d'artifice au milieu des roses (1), ce qui ne l'empêche pas de se mêler aux querelles du jansénismeet de s'iulituler « épouse de Jésus-Christ » (2). Une autre, proche parente des Visitandines éprises de Ver- Vert, se fait la providence des chiens malheureux (3) ; les estropiés, les incurables remplissent son appartement; les uns tombent du haut mal, les autres sont couverts de gale ; on n'aurait pu trouver chez elle d'animaux bien portants : elle ne s'en chargeait pas, sûre qu'« ils trouveraient assez de ressources ailleurs » ; une jeune fille marche inconsidérément sur la patte d'un de ses pensionnaires ; il lui faut quitter la table, se mettre à genoux en face du chien blessé et lui offrir d'humbles excuses. Une troisième, honnête femme du reste, de mœurs très régulières, d'une humeur douce et enjouée, bienfaisante, et « sage sans superstition (4) », ne laisse pas de recevoir à souper son neveu avec quelques-uns de ses amis. — Telles abbesses, telles religieuses : leur renoncement au monde n'est pas une abdication des
(1) De Leseure, xi.
f2) M au repas, ouvr. cité.
(3) Mm« de Btaat, Mémoires, [, 0-7.
(4) Voltaire, Œuvres complètes, Garnicr, XXV, 505.
travers féminins ; en ce temps, la coquetterie persiste sous la guimpe (1) : <r Mais voyez donc, ma sœur, comme elle est belle ! comme ce voile relève la blancheur de son teint! comme ce bandeau lui sied! comme il lui arrondit le visage! comme il étend ses joues! comme cet habit fait valoir sa taille et son bras!.. » La supérieure elle-même complimente la novice et lui donne une leçon de maintien : « En vérité,... je ne sais pourquoi vous avez tant de répugnance à cet habit ; il vous fait à merveille, et vous êtes charmante : sœur Suzanne est une très belle religieuse ; on vous en aimera davantage. Çà, voyons un peu, marchez. Vous ne vous tenez pas assez droite ; il ne faut pas être courbée comme cela... » C'est un pamphlétaire, il est vrai, qui note ce détail caractéristique; mais celui-là au moins était pris sur le vif. Sans parler des chanoinesses — on pouvait l'être à six ans, comme la future Mmede Genlis (2) — qui, selon le mot de la baronne d'Okerkirch, n'étaient que mondaines 3), les nonnes gardaient de leur vie séculière le goût de la parure ; ce goût était surtout développé au couvent de Monlfleury (4 , situé près de Grenoble, et où on élevait la jeunesse aristocratique du Dauphiné ; les raffinements de la toilette y atténuaient les rigueurs de la captivité; tout y était joli, frais, sémillant, jusqu'à la chapelle ; les religieuses, en habit blanc et décolleté, un bouquet de grenades sur l'oreille, étaient à souhait, sinon pour l'édification de rame, au moins pour le plaisir des yeux.
Cette frivolité générale avait son contre-coup dans la pédagogie féminine. Une sorte de hiérarchie sépa-
» derot, la Religieuse.
• - -'/• <" r. », I, 17 et suiv,
(3) Ouvr. cite-, 1. ir,o.
(4) De Lescure, xi.
rait les différentes maisons d'éducation (1); Fontevrault et Panthémont étaient réservés à la plus haute aristocratie; la Présentation recevait les enfants de la noblesse moyenne ; les dames de Sainte-Marie, de la rue Saint-Jacques, recrutaient plutôt leurs pensionnaires dans la magistrature et la finance. Mais quelle que fût, du reste, la position de fortune des élèves, on leur appliquait une même méthode, très superficielle, trop tolérante, qui ne meublait guère l'intelligence et surveillait mollement les caprices du cœur. Mme de Staal, à l'âge de la maturité, regrettait d'avoirgaspillé sa jeunesse dans des études d'un intérêt accessoire : « J'ai... souvent déploré la perte de cinq ou six années, les plus propres à cultiver l'esprit, que je passai sans rien apprendre que ce qu'on montre ordinairement aux jeunes filles, comme la musique, la danse, à jouer du clavecin (2). » Mmo du Detfand proférait les mêmes plaintes : « Je suis bien fâchée d'être aussi ignorante, d'avoir été si mal élevée (3)...» Et cependant toutes deux étaient dos femmes remarquables ; mais elles le devaient à la pratique du monde, et non à l'éducation du couvent. Tout y était mièvre, même la charité: MIIe de Raffeteau, une fois par semaine, était chargée de laver et de peigner une vieille paralytique, ainsi que de lui couper les ongles (4) : action louable et qui enchantait la jeune fille, mais où entrait peut-être autant d'enfantillage que de vraie sensibilité. Ajoutons que les élèves ont une liberté d'allures inouïe; elles reçoivent les jeunes gens, causent avec eux sur un ton de charmante familiarité, et acceptent leurs madrigaux; de là une foule de petites intrigues, pour
(1) De Concourt, la Femme an XVI 11" siècle.
(2) Ouvr. cité, J, 21.
(3) De Lescure, I, 461.
(4) De Goncourt, la Femme an XV111" siècle, fl faut dire que sa mère lui avait, en mourant, laissé le soin de la malade.
lu plupart assez innocentes et qui ne vont guère loin, m lis qui détonnent avec le caractère du lieu; de là toutes les nuances, déjà, de ce qu'on nommera plus tard « le ilirtage ». Une de ces jeunes délurées nous raconte elle-même dans ses Mémoires (1) qu'elle s'éprend d'abord du chevalier de R..., puis d'un M. Brunel, qui venait passer toutes les après-dinées au parloir et lui adresse à deux reprises des vers où il l'appelle Doris; elle tourne ensuite la tête à un M. Rey, puis à l'abbé Yertot, sans compter les amours qu'elle inspire ou ressent après sa sortie du cloître. Une autre pensionnaire, nièce de la supérieure (2), a l'habitude de se promener dans le jardin Saint-Chaumont, où donnent les fenêtres d'une chambre habitée par un acteur, fort à la mode, de la Comédie Italienne, Octave : on se voit, on se plaît ; les sérénades amoureuses troublent le silence des nuits. Octave finit par se présenter au couvent comme maître d'italien; pissilôt toutes les élèves veulent l'apprendre, et, avec elles, une veuve retirée au couvent. Mais cette dame prend trop de plaisir aux leçons du séduisant professeur ; la nièce de la supérieure s'émeut de ce qu'elle juge une infidélité; elle surprend une correspondance fort explicite, la porte à sa tante, et Octave est chassé. Après de tels exemples, est-il étonnant qu'à unes |nimesautières l'expérience vienne avant les années et que M ; de Nesle, encore au couvent, complote d'enlever le roi à Mm' de Mailly (3) ?
Le couvent du xvnr" siècle n'a donc été ni austère, comme il devait l'être, ni scandaleux, comme on l'a prétendu, unis surtout frivole; sans être impie ou corrompu, il fait passer là religion au second plan et
(1 M' ' <!,- Striai, 1. 29 et suiv (.M De Concourt, l'urtr. int du XV1I1* riècle,hl-l . i., la Femme <m \' V 1 1 1' -<■
le monde au premier. Voilà ce dont il faut se souvenir, quand on lit Ver-Vert, pour ne pas taxer l'auteur d'injustice. Le monastère de nos jours diffère tellement de ce qu'il était jadis, que le poème de Gresset semble une description de fantaisie. Mais cette esquisse fut vraie, délicatement vraie, d'une époque ; cette esquisse, il la fit d'ailleurs sans méchanceté, sans amertume; sous la satire perce une discrète sympathie du peintre pour son sujet.
L'esprit a revêtu, au xvme siècle, une infinie variété d'aspects; celui de Gresset est entièrement personnel et forme le premier élément de son originalité. Il n'a guère de rapport avec la raillerie mordante et à l'emporte-pièce de Voltaire, avec la grave ironie de Montesquieu, avec le papillotage erotique de Marivaux; il est tout entier dans cet aimable ton de pince-sans-rire, dans cette jolie apparence de sérieux avec laquelle il décrit les enfantillages de la vie cloîtrée et transforme, d'autre part, son héros en Chérubin de couvent. Il fait bon vivre chez les Visitandines de Nevers; l'existence n'y est assombrie par aucune de ces macérations qui étaient bonnes pour l'ancien temps ; « la fraîche nonnette » (1), à son réveil, s'occupe de sa parure, se regarde au miroir, et donne à ses cheveux, comme à son voile, une simplicité savante qui est le triomphe du raffinement :
Ainsi qu'il est pour le monde et les cours Un art, un goût de modes et d'atours, Il est aussi des modes pour le voile ; Il est un art de donner d'heureux tours •A l'étamine, a la plus simple toile ; Souvent l'essaim des folâtres amours, Essaim qui sait franchir grilles et tours,
(1) Œuvres de Gresset, I, 7.
Donne aux bandeaux une grâce piquante, Un air galant à la guimpe flottante (1).
Les goûts ne sont du reste pas les mêmes pour toutes : il y a deux camps, bien tranchés et presque ennemis : les jeunes et les vieilles ; celles-ci constituent un aréopage auguste, mais plus vénérable que vénéré: ce sont elles qui, pour ne pas se brouiller avec leurs sœurs de Nantes, exposent aux périls d'une traversée le résumé de toutes les grâces et le modèle de toutes les vertus; ce sont elles encore qui, après le crime, sans se laisser attendrir par la jeunesse ni par la beauté du coupable, le condamnent
à deux mois d'abstinence, Trois de retraite, et quatre de silence (2) ;
ce sont elles enlin qui lui désignent pour geôlière, châtiment suprême, la plus laide et la plus décharnée des converses. Aussi Ver-Vert ne peut-il les souffrir ; il réserve son affection à l'autre camp qui le bourre de friandises, de bonbons et de confitures (3), et lui enseigne la dévolion ; il sait dire les oremus, les benedicite ; les « colloques mystiques » n'ont pas de secret pour lui ; il récite « des traits fins de Marie Alacoque » ; il sait « les noëls anciens et nouveaux » :
De leur ton même adroit imitateur,
Il exprimait la pieuse lenteur,
Les saints soupirs, les notes languissantes
Du chant des sœurs, colombes gémissantes (4).
Il apprend aussi, mais à l'insu de ses institutrices,
(1) Œi.rrea de Gresset, I, 7.
(2) Id., 1,29.
Ci) M., I. 15-6.
(4) Id., 1,0-10.
à médire. On peut aimer ses semblables, et cependant ne point s'aveugler sur leurs défauts, n'est-il pas vrai ? On est femme avant d'être religieuse. Pour tuer le temps, en dehors des messes et des offices, on bavarde, caqueté, babille ; Ver-Vert, en bon élève, retient tout :
îi n'avait dit que des phrases gentilles,
Que des douceurs, excepté quelques mots
De médisance, et tels propos de filles
Que par hasard il apprenait aux grilles,
Ou que nos sœurs traitaient dans leur enclos (1).
La maison de Nantes, elle aussi, n'a qu'un lointain rapport avec l'Académie silencieuse ; dès que Ver- Vert a débarqué, toutes les sœurs veulent le voir ensemble, l'admirent ensemble et détaillent ensemble ses charmes à haute voix :
En entendant cet essaim bourdonner, On eût à peine entendu Dieu tonner (2).
Pour réduire presque au mutisme celles de Nevers, il ne faudra rien moins que le départ de l'oiseau chéri, et le « deuil solitaire (3) » où tout le couvent est plongé. Après sa mort, en vertu de la métempsycose,
De sœurs en sœurs l'immortel perroquet Transportera son âme et son caquet (4).
Toutes ces épigrammes, pour la plupart assez innocentes, appartiennent à la bonne, à l'excellente plaisanterie, celle qui égratigne et ne blesse point. Mais l'esprit (en prenant le mot dans son acception restreinte) n'est guère capable à lui seul de faire vivre
(1) Œuvres de Grestet, I, 12,
(2) Td., I, 24.
(3) Id., I, 21.
(4)Id.,I,32.
un ouvrage; il ne peut, sans doute, suffire à justifier la jeunesse immortelle de Ver-Vert et le plaisir délicieux qu'y trouve encore un lecteur du xixe siècle. Attachant par ce qu'il dépeint, le poème de Gresset l'esl davantage par ce qu'il sous-entend. Un de ses apologistes, Bailly, celui-là même qui se distingua pendant l'époque révolutionnaire, a mis en relief avec beaucoup de bonheur ces délicates réticences : « L'amour, dit-il, est l'âme du poème, mais il y est caché ; le dieu est invisible, mais on sent sa présence et le charme est répandu autour de lui » (1). Presque nulle part, en effet, le mot n'est expressément prononcé, et presque nulle part l'idée n'est tout à fait absente. On s'est souvent demandé si dans le cœur de la religieuse la plus pure, la pluschaste, laplus attachée à ses devoirs, ne survivait pas quelque chose de l'éternel féminin. Deux réponses sont plausibles : on peut admettre une lutte entre l'amour de Dieu et ce reste de sentiment humain, terminée parle triomphe de la chair, ou, ce qui est plus noble, par sa défaite : telle la Sœur Philomène de MM. de Goncourt ; mais on peut aussi admettre, et c'est bien plus vraisemblable, que ce <• c in de roman », comme dit le prince de Ligne (2), a pour l'ordinaire une conclusion moins douloureuse. Les deux sentiments coexistent alors sans se combattre ; un dérivatif s'offre le plus souvent ; il y a, en quelque sorte, un leurre de la sensibilité, une duperie de l'àme, heureuse de se tromper elle-même et de reporter sur un être quelconque, fût-ce le plus dédaigné, ses vagues aspirations jusque-là sans objet; aimer un oiseau, c'est encore aimer. Gresset l'a bien compris, el c'est à son gracieux perroquet qu'il adonné ce rôle de consolateur inconscient. La tendresse des
! De Cayrol, II, 210.
■rkirch, ouvr. cité, I. 27-'..
nonnes pour leur favori dérive de la même source que celle d'une vieille fille pour son chat ou pour son chien; et dans ces sortes d'affections qu'on traite de maniaques, il entre parfois plus de poésie qu'on ne croirait (1). Ver-Vert règne sans conteste dans tout le couvent
Et chaque mère, après son directeur, N'aimait rien tant : même dans plus d'un cœur, Ainsi l'écrit un chroniqueur sincère, Souvent l'oiseau l'emporta sur le père (2).
Je me trompe : il a pour ennemies quelques nonnes antiques qui, désormais inaccessibles à l'amour, veulent en réprimer les élans chez leurs compagnes encore sensibles. Mais qu'importe à Ver-Vert leur hostilité ? Sa grâce est la plus forte : « Je le vois à la fin du jour errant dans les dortoirs, choisissant une cellule et faisant une heureuse. Je l'aperçois le matin reposant sur la boîte aux Agnus. L'objet chéri frappe la nonne à son réveil ; il est témoin de la toilette, il en est peutêtre l'objet (3) ». Aussi, quand on le réclame de Nantes,
— (Désir de fille est un feu qui dévore,
Désir de nonne est cent fois pire encore) — (4),
il faut entendre les cris, les gémissements, les lamentations ! « Plutôt la mort! » comment vivre sans lui, dans ce tombeau, « sous ces tours isolées » ? s'écrient
(1) Voyez en effet, dans le conte de Flaubert, Un cœur simple, l'amour d'une humble servante pour un perroquet, elle aussi : « Ils avaient des dialogues, lui débitant à satiété les trois phrases de son répertoire, et elle, y répondant par des mots sans pus de suite, mais où sou cœur s'épanchait. Loulou, dans son isolement, était presque un f'.ls, un amoureux Jl escaladaii ses doigts, mordillait ses lèvres se cramponnait à son fichu'*; et, comme elle penchait son front en branlant la t ô ' e à la manière des nourrices, Us gran les ailes du bonnet ei 1 s ailes de l'oiseau frémiet-aieut ensemble. » (Œuvre» Cnmplète» de Flaubtrt, Quantin, VI, 41.) Loulou est le frère cadet de Ver-Vert.
(2) Œuvres fie Ôresset, I, 4-5.
(3) Bailly, ap. de Cayrol, loc. cit.
(4) Œuvres de Gresset, I. L3,
les novices, au a cœur vif el las de so?i loisir » (l).Le tendre poète compatit à cette grande douleur ; il la trouve légitime, prend fait et cause pour la jeunesse et l'amour :
Et, dans le vrai, c'était la moindre chose Que cette troupe, étroitement enclose, A qui d'ailleurs tout autre oiseau manquait, Eût pour le moins un pauvre perroquet (2).
Mais la révolte ne sert de rien ; Ver- Vert partira ;
Jà chaque sœur gémit en tourterelle,
Et plaint d'avance un veuvage ennuyeux.
Du monn stère avec lui fuit V Amour (3).
Une jeune religieuse, qui bien souvent, en cachette, avait « fait l'oraison dans Racine » (4), songe à ses triomphes futurs, tout en déplorant son absence :
Pars, va, mon fils, vole où l'honneur t'appelle ; Reviens charmant, reviens toujours fidèle; Que les zéphyrs te portent sur les flots, Tandis qu'ici dans un triste repos Je languirai, forcément exilée, Sombre, inconnue, et jamais consolée :
Pars, cher Ver- Vert, et dans ton heureux cours Sois pris partout pour l'aîné des Amours (5).
Aussi, plus tard, malgré l'énormité du forfait, trouve-t-il dans son noir cachot de douces compensations à ses peines : d'aimables nonnes viennent « le plaindre avec un air sensible » (6) ; sœur Rosalie, en revenant de la messe, lui apporte des pralines. Lors-
(1) (Euvret de Gressrt, I, 14.
(3) Id., I, 15.
4) Id., I. 16.
(5) Id., I, l.Vf..
(6)Id., 1,29.
que la pénitence a pris fin, quelle explosion, quels transports de joie ! « Bourré de sucre », « brûlé de liqueurs », c< sur un tas de dragées », Ver-Vert donne « tous ses instants... à la tendresse » (1) ; mais, « dans le sein du plaisir » (2), il lui manque, nous le savons, la modération du vrai sage, et il meurt, enseveli dans son triomphe,
Du tendre amour victime infortunée (3).
Mais l'amour, s'il est profond, survit à son objet. Les amies de Ver- Vert, en larmes, s'occupent de transmettre aux siècles futurs l'histoire lamentable de celui qu'elles ne sauraient oublier et dont le souvenir forme à la fois leur bonheur et leur tourment :
Plus d'une main, conduite par l'amour, Sut lui donner une nouvelle vie Par les couleurs et par la broderie; Et la Douleur, travaillant à son tour, Peignit, broda des larmes à l'entour (4).
Le charme singulier de ce petit poème consiste donc dans un mélange d'esprit et de sentiment. Une critique un peu sévère y trouverait des imperfections. Tout d'abord, bien que la forme en soit d'ordinaire merveilleusement élégante et précise, l'extrême facilité du poète l'entraîne çà et là à des termes impropres ou obscurs ; ils passent d'ordinaire inaperçus, mais n'en sont pas meilleurs. Qu'entend au juste Gresset par « fart des parloirs, la science des grilles » (5), ou encore par ce vers :
Son air heureux ne manquait point les cœurs (6).
(1) Œuvres de Gresset, I, 30.
(2)Id., I, 31.
(3) Id.,I, 30.
(4) Td., I, 31.
(5) Id., I, 3.
(6) ld., I, 11.
Ce défaut, à peine visible dans Ver-Vert, gâtera plus tard un grand nombre de poésies de Gresset : voilà pourquoi il importe de le constater dès maintenant. Un autre reproche qu'il semble mériler, concerne le cadre où il a placé son héros : la vie de couvent n'y esl pas dépeinte sous tous ses aspects ; il n'y raille que la frivolité des pratiques ; mais l'éducation qui s'y donnait, les habitudes et le caractère des élèves, lui eussent fourni une agréable peinture. Rendons cette justice à Gresset qu'il reconnut lui-même cette lacune ; il composa plus tard deux nouveaux chants qui, au moment de sa ferveur mystique, furent livrés aux flammes ; l'un d'eux, YOuvroir, ne pouvait guère que répéter, en partie, les traits de satire contenus dans les premiers, mais la perte du second, les Pensionnaires, est fort regrettable ; non que l'unité du poème souffre- le moins du monde de cette lacune; seulement ce chant, si nous le possédions, compléterait admirablement le tableau de la vie cloîtrée au \\ me siècle.
Faut-il aller plus loin et prétendre, avec Garât, auteur d'une Vie de Suard(l), que Gresset n'a pas tiré de son œuvre tout le parti qu'elle comportait, et que d'autres, Sterne par exemple, lui ont été supérieurs dans un sujet identique? >< Avec quelle légèreté, ditil en parlant du Rabelais d'outre-Manche, et quelle grâce pleine de gaieté et de décence, dans le voyage de l'abbesse des Andouillers [pour: andoiiilIelles~\, il livre au rire universel, mieux encore que le poème de Ver-Vert, ces petitesses des cloîtres qui défigurent et rabaissent toutes les notions et toutes les impressions de la vertu! Comme il surpasse Gresset... ! » Pour apprécier la valeur de ce jugement, il suffit de jeter un
(1) 1820, II, 140 (ap. de Cayrol, II, 209).
coup d'œil sur le passage de Tristram Shandy auquel il est fait allusion (1).
L'abbosse des Andouillettes, — couvent étrange et fantastique, — après avoir essayé inutilement des neuvaines et s'être fait ensuite appliquer toutes les reliques du monastère pour guérir un mal de gvnou, s'est décidée à prendre les eaux de Bourbon eu compagnie d'une jeune novice ; deux mules traînent leur calèche de voyage. Le conducteur, qui est « fils d'Adam », se laisse séduire par l'enseigne tentante d'un cabaret qui semble dire : « Venez, venez, beau muletier ; muletier altéré, entrez ici ». Il entre, mais alors les deux mules, qui n'avaient pas été « assez bien traitées par leurs parents pour se croire tenues à la reconnaissance envers le public », s'arrêtent d'un commun accord : comment les faire marcher ? La novice (elle a dix-sept ans) se rappelle tout à coup deux mots — qui a été chargé de son éducation? — dont l'énergie est toute-puissante : a Par leur vertu, il n'est point d'âne, de cheval, ni de mulet, qui bon gré mal gré n'escalade la plus haute montagne. » Ces deux mots sont justement ceux qui voltigent avec tant d'impudeur sur le bec de Ver- Vert corrompu. Comment les prononcer sans commettre un péché mortel? L'abbesse, « devenue casuiste par la détresse où elle se trouvait », imagine un moyen ; ce qui constitue le péché, c'est l'émission du vilain mot tout entier; eh bien, elle prononcera la première syllabe, et la novice la seconde, jusqu'à ce que les maudites bêtes se déterminent à marcher : bien entendu, leurs efforts sont vains.
Entre la lourde bouiïonnerie de Sterne et la gaieté légère de Gresset, l'hésitation est impossible ; le plus
(1) Sterne, Œuvres complètes, Salmon, 1825, If, 272 et suiv.
attique et même le plus humoriste des deux n'est pas l'écrivain anglais ; et peut-être, en dernière analyse, est-ce l'épithète qui convient le mieux pour désigner le mérite propre de Ver-Vert. Gresset est, en date, dans la mesure où l'humour est compatible avec notre caractère national, le premier des humoristes français, et par là même il a transformé la satire de la vie monastique telle qu'elle existait jusque-là. Ces sortes de satires, écrites avec une verve plusou moins rude, plus ou moins délicate, restent purement et simplement des satires ; rien n'y atténue l'âpreté de la plaisanterie. En revanche, dans Ver-Vert, à côté des traits comiques, perce une pitié véritable pour ces cœurs à tout jamais fermés à l'amour humain, et qui cherchent sans le savoir, dans cette affection si vive pour un oiseau, un dérivatif à leurs sentiments comprimés. Livre d'un jeune ecclésiastique, l'ecclésiastique s'y montre moins que le jeune homme; c'est à cette nuance d'émotion, qui tempère la raillerie et attendrit le sourire, que ce poème] a surtout dû de vivre ; c'est par là qu'il tient un des premiers rangs parmi les bijoux linement ciselés de la poésie du xvme siècle.
LE CARÊME IMPROMPTU. — LE LUTRIN VIVANT. LA CHAR- TREUSE. LES OMBRES. LE CHARTREUX. — ADIEUX