RETRAITE A AMIENS. DISCOURS ACADÉMIQUES. LA
CUB1ADE. LES DEUX NOUVEAUX CHANTS DE VER- VERT. — OUVRAGES DIVERS. — LETTRE SUR LA COMÉDIE-
Le Méchant correspond à l'apogée du talent de Grcsset : au lendemain de ce dernier triomphe, le déclin commence. A Amiens, entouré de ses chers compatriotes qui lui formaient une petite cour, il s'assoupit tout doucement au bruit flatteur des louanges. A Paris, au contraire, sa renommée baissait, à mesure qu'il lui fournissait moins d'aliments, et de moindre valeur. Puis, certains poètes, d'une verve essentiellement juvénile, sont tenus de disparaître jeunes : se figure-l-on Musset à quatre-vingts ans ? Gresset eut le mauvais goût de se survivre; il composa encore des œuvres agréables, mais plus de chefs-d'œuvre. Le public se souvint encore avec plaisir, même avec respect, de son nom, mais il ne le passionna plus, jusqu'au jour où la. Lettre su?' la comédie lui donna un fugitif regain de célébrité.
Ses travaux dramatiques ne lui font pas négliger ses amis. Le duc de Chaulnes combattait avec son parent le duc de Ghevreuse à l'armée de Flandre, vers l'époque où Ton jouait le Méchant ; Gresset leur adressa une épître (1), qui vaut surtout par sa brièveté.
(1) Œuvres de Gresset, I, 209-16. Voy. quelques variantes dans de Cayrol, I, 245
Il représente au début le contraste du printemps qui renaît et de la guerre qui s'engage :
La terre aricle et déchirée Se couvre d'un horrible amas De tentes, d'armes, de soldats; Et cette mère languissante Gémit en voyant ses enfants Etouffer la moisson naissante Pour se creuser des monuments (1).
On se prend à espérer que ces combats dureront peu, que les Hollandais, vaincus il y a « quinze lustres », le seront bientôt encore une fois, et qu'il sera possible de conduire à Paris
Les présidentes de Zélande Et les baronnes de Bréda (2).
Mais hélas ! chimère ! le jour de la paix est encore loin ; en attendant, pour se consoler de leurs ennuis, les ducs s'entretiennent « des muses et de tous les arts » (3), comme Lélius et Scipion en Afrique; comme eux, ils aiment les lettres, la philosophie, et, à ce titre, ils méritent d'être chantés :
Je ne chante que la raison, La vertu, l'âme, le génie, Et je ne donne rien au nom
A qui la foule sacrifie (4)
Des grands, sans bassesse et sans airs, Instruits sans cesser d'être aimables, Des cœurs toujours irréprochables Dans un séjour faux et pervers (5) :
Voilà les héros véritables Et de mon âme et de mes vers (6).
(1) Œuvres de ffresset, I, 210-1.
(2) Id., I. 212.
(3) Id., I, 214.
(4) Id., I, 215.
(5) Paris ? la cour
(6) Œuvres de Gresset, 1, 216.
Si Gresset est constant dans ses affections , il est tenace dans ses rancunes. A la suite d'une gageure, il broche en moins de quinze jours une épopée burlesque, moitié vers, moitié prose, qui restainédite, et qui a tout l'air de parodier la Henriade: «Ce sera une critique des poèmes épiques ; tel croit avoir composé un poème épique, qui n'a fait qu'une gazette est rimée et un recueil de vers (1) ». Voltaire est clairement désigné. Mais ne parodie pas qui veut: Gresset n'avait pas l'esprit d'èlre méchant. D'ailleurs les quelques fragments de cet ouvrage qui nous ont été conservés, empêchent de regretter la perle du reste. La Curiade ou Sylphiade célébrait les disputes de « deux seigneurs de village, non pour une Hélène, mais pour le sort d'un curé; non pour bâtir une ville, pour fonder un empire, mais inaugurer un modeste curé... (2) ». Les variations que Gresset exécuta, en douze chants, sur ce thème obscur et singulier, ne pouvaient être fort intéressantes. Un des épisodes du poème était la description du temple du Bon sens, très différent, cela va sans dire, du temple du Goût ; un Sylphe y montrait au poète les hommes qui font honneur à l'homme: « J'attendais qu'il nommât Voltaire, mais le Sylphe me répondit qu'un recueil de beaux vers et une suite d'harmonie appartient à l'esprit et non pas au génie (3) r>. « Ce ne sera jamais, ajoule-t-il dans une espèce de commentaire, parmi les ouvrages de création et d'invention que la Henriade sera rangée aux yeux de ceux qui ont la véritable idée de ce qu'on doit nommer le génie. Je dis tout cela sans passion et sans intérêt aucun, uniquement parce que
(1) Note manuscrite de Gresset (de Cayrol, I, 246). (2)Id. (de Cayrol, 1,248)
(3) ld. (de Cayrol, 1, 250). La fin de la phrase forme presque un distique. Même quand l'oiseau marche...
je le pense » (1). Au cours de son épopée, il prévient charitablement les jeunes gens des dangers de l'inconduite:
souvent les roses du plaisir Couvrent les fruits amers d'un tardif repentir (2).
]1 faut déplorer bien davantage la perte de deux chants nouveaux qu'il ajouta à son Ver-Vert et qui, suivant le témoignage de M. de Wailly, furent composés à la même époque que le Méchant (3). Gresset les brûla vers la fin de sa vie, sur le conseil de l'évêque d'Amiens, dit encore M. de Wailly, et par scrupule de dévot (4) : faut-il le croire? Alors, pourquoi cette sévérité pour une œuvre anodine et légère, tandis qu'il laissait subsister Y Abbaye, autrement hardie et subversive (5) ? Il serait plus vraisemblable d'y voir un scrupule de littérateur ; peutêtre Gresset a-t-il craint que l'adjonction de deux chants à son poème n'en compromit l'unité. Si tel a été le vrai molif, l'auteur a poussé trop loin le respect de son œuvre ; je constatais précédemment qu'il manque à Ver-Vert, pour offrir le tableau achevé de la vie de couvent, une peinture de l'éducation monastique; or un des nouveaux chants [les Pensionnaires) renfermait cette peinture, et n'eût certes point fait longueur dans l'ensemble du poème. Quant à l'autre (l'Ouvroir), il répétait peut-être, en partie, le contenu des premiers chants ; mais le sujet est si joli, si attrayant, que personne n'eût reproché à Gresset de s'y attarder un peu. Ensuite, ce qui eût suffi à empêcher toute monotonie, la satire changeait de carac-
(1) Note manuscrite de Gresset (de Cayrol, I, 251).
(2) Ap. de Cayrol, I, 251.
(3) Id.,I, 252.
(4) Id., I, 253.
(5) Voy. plus haut.
tère: réservée, jadis, sous la plume du jésuite, elle devenait plus libre sous la plume de l'homme du monde (1).
Des Pensionnaires nous ne savons rien ou presque rien: quelques vers transcrits par Fayolle dans son édition de Gresset (1803) (2), une analyse très confuse du chant par Duméril (3), et c'est tout: « Les
(1) Suivant M. de Wailly (ap. de Cayrol, I, 253). — D'après certaines traditions, YOuvroir aurait été lu publiquement en 1753 ou en 1759 devant l'Académie d'Amiens. M. de Cayrol le nie (I, 255-6). D'abord la date de 1759 est inadmissible, puisqu'on sait que cette année-là Gresset n'a lu devant l'Académie que sa Lettre sur la comédie ; d'autre part, en 1753, Gresset a bien fait une lecture de son poème, mais non pas publique, devant un auditoire restreint, et non pas à l'Académie, chez le duc de Chaulnes. Ce qui a pu provoquer une confusion, c'est que cette lecture eut lieu à la suite d'une séance publique de l'Académie qui s'était réunie pour faire honneur au duc de Chaulnes récemment nommé gouverneur de Picardie. — Gresset, du reste, prit toute sorte de précautions pour que l'on n'éditât point malgré lui YOuvroir et les Pensionnaires. Ainsi, comme il craignait la mémoire singulière de son parent et ami M. de Wailly, il ne voulut jamais réciter ces deux chants en sa présence. Puis ces lectures ne se firent jamais qu'en petit comité. Enfin il intervertissait souvent l'ordre des divers morceaux, afin d'empêcher les assistants de les retenir, au cas où les mêmes auraient entendu plusieurs lectures. — Entre ces deux chants, il paraît avoir préfcré de beaucoup Y Ou vroir ; c'est celui qu'il lisait le plus volontiers ; lors de son dernier voyage à Paris, en 1774, il le récita à la reine Marie-Antoinette et aux siens, qui l'engagèrent à le publier, mais il s'y refusa obstinément.
On crut un instant, en 1796, que Gresset avait envoyé à Frédéric II une copie de YOuvroir et des Pensionnaires, et que la famille royale de Prusse détenait le précieux mauuscrit ; l'Institut pria le frère de Frédéric, Henri de Prusse, de le céder à la France, s'il le possédait ; le prince répondit qu'il n'était point entre ses mains (de Cayrol, I, 258).
(2) Ap. de Beauvillé, 58. — La Bibliothèque nationale ne possède pas ou refuse de communiquer l'édition Fayolle (Didot, 1803) ; elle donne en place une édition Didot anonyme, attribuée à Fayolle, 1806.
Voici un fragment des Pensionnaires, transcrit par Renouard
fédit. de 1811, p. xlv), et qui faisait partie d'un morceau sur l'éducation ; le poète y condamne le régime de l'internat pour les jeunes
filles
0 jours heureux du cœur et du bon sens. Où chaque mère, élevant son enfant, Ne laissait point remplir à L'aventure Ce devoir saint qu'impose la nature
(3) Il eut entre les mains, nous l'avons vu, quelques manuscrits inédits de Gresset.
petites pensionnaires, écrit Duméril, s'amusent, les grandes s'ennuient: quatorze ans viennent et l'ennui avec eux. Partout plaisirs, des déjeuners et des collations en bonne fortune [?]. Une de ces grandes avait une vengeance à prendre, elle fit le tour d'enlever l'oiseau [et de le cacher], où ? dans le caveau des morts; on l'avait cherché partout ailleurs (1). î> h'Ouvroir nous est un peu mieux connu: Gresset en a indiqué lui-même le sujet (2) : « J'avais peint dans tous ses détails un laboratoire de chiffons, un peuple où chaque personnage, tout entier au genre de petit travail qui lui était confié, mettait à le finir toute l'attention et l'importance possibles. » Il reste environ trois cents vers de VOuvroir, quelques-uns extraits d'un manuscrit de M. de Wailly (3), la plupart gritlonnés par Gresset sur des feuilles volantes qui lui servaient de brouillons, qu'il négligea de brûler comme il avait fait le manuscrit définitif, et que l'on retrouva après sa mort. Ah ! le laborieux couvent que celui des Visitandines ! comme tout le monde s'occupe! comme chacune des sœurs parait affairée!
A-t-on bien pu laisser dans les ténèbres
Tant de travaux dignes d être célèbres,
Et que le zèle inspire dans ce lieu
Pour soulager les serviteurs de Dieu?
h'?, j'aperçois des manchons pour nos Pères.
De jolis sacs pour de jolis bréviaires,
Gants parfumés, portefeuilles charmants,
Bourses, sinets, ceintures, reliquaires,
Rosaires fins, gentilles jarretières,
Le tout chargé de pompons, de rubans,
Et liseré de petits agréments
(1) Ap. de Beauvillé, 65. — Cette analyse a sans doute été copiée sur une note de Gresset, Duméril n'ayant pu connaître le manuscrit original du chant, qui a péri.
(2) Note manuscrite (de Cayrol, I, 252).
(3) 11 faut donc croire qu'il fat afmis au moins une fois à entendre un des nouveaux chants de Ver- Vert .
Dont s'enjolive un uniforme austère, Et dans lesquels on voit encor se plaire Le cœur mondain des jolis Révérends (1).
Une autre religieuse tamise de la poudre d'or pour en orner les caractères des livres que les moines liront ; une autre fabrique « un pet en l'air pour un prédicateur » ; celle-ci brode « pour un Capucin » un bonnet de taffetas jonquille ; celle-là, une poétesse sans doute, compose
L'àme au-dessus de tout commerce humain, Les yeux au ciel et la plume à la main (2).
Ailleurs on confectionne les sucreries, destinées jadis à Ver-Vert, et dont se délectent maintenant les palais ecclésiastiques :
Pour quels gosiers bénis delà nature Distille-t-on l'ambre délicieux De ces liqueurs que tant d'adresse épure? Ma sœur Hébé, parlez, quels sont les dieux Pour qui se fait ce nectar précieux (3) ?
Les bonbons fins, les oranges, les cédrats s'entassent dans un coin, à côté des pièces montées en cent fruits divers et d'un saint en sucre qu'emmènent au paradis sur un char de nonpareilles, deux anges en caramel (4). Mais les plaisirs littéraires ne sont pas dédaignés: pour fêler l'installation d'une mère « dans le fauteuil de la communauté » (5), on représente Athdlie ; deux paravents forment la scène ; les novices cousent les costumes ; sœur Sainte-Perpétue, qui a une belle car-
(1) De Cayrol, 1, 260.
(3) Id., I, 261-2.
(4) Id., I, 262.
(5; D'après de Wailly (ap. de Cayrol. I, 262). — D'après Renouard (XL vi), l'occasion de ccb réjouissances aurait été « l'année jubilaire de la mère supérieure ».
rure et un grand air de dignité, porte l'aube, l'éphod et la tiare de Joad (1) ; une révérende mère, avec un psaltérion, forme l'orchestre (J2). Les rôles d'hommes, et surtout de gardes, excitent des convoitises; pour tout arranger, on tire au sort, parmi les nonnes.
A qui devaient rester les cotillons (3).
Une vieille religieuse à tête branlante, qui aurait pu être la mère du grand prêtre (4) et venait de perdre sa dernière dent (S), insiste pour remplacer dans le rôle d'Eliacin une jolie nonnette, morte d'une maladie soudaine (6) ; grand émoi ; pourtant, de guerre lasse, on satisfait à son désir ; elle prête au petit-fils d'Athalie la grâce de son « dos convexe », le charme de son « front citron » et le prestige de ses moustaches. Après le spectacle sérieux, la comédie :
Il fallait bien une petite pièce Pour égayer par quelque gentillesse Le discrétoire et sa maternité ;
après la comédie, une façon de bal ; oh ! nullement échevelé, « galamment saint », d'une gaîté sobre et décente. Pourquoi non ? Le public n'en saura rien ; et il est même défendu d'en parler au directeur (7).
Ces extraits, si concis qu'ils soient, ne suffisent-ils point à donner de YOuvroir, et par contre-coup des Pensionnaires, une idée favorable ? M. de Wailly, dans son admiration intempérante pour le talent de Gresset,
(2) Id.,I, 263. D'après Renouard (lx.viii), il y a plusieurs instrumentistes et l'orchestie est plus compliqué : une guimbarde et quatre serinettes.
(3) Dj Cayrol, I, 263.
(4) Renouard, XL VI II.
(o) Id., XL VI.
(6) Id.
(7) De Cayrol, I, 263-4.
appelle la suite de Ver-Vert « un des ouvrages les plus étonnants de la langue (1) » ; il est difficile de s'associer pleinement à cet éloge, car « la langue » de ces deux chants est parfois étrange et le sens à peine intelligible ; mais peut-être l'ami de Gresset dit-il vrai, quand il ajoute qu'ils « étaient plus brillants que les quatre que nous connaissons, dont la plus grande partie est en récit : ceux-ci étaient tout en tableaux; c'était un choix de miniatures exquises.... (2) ».
Gressetavaittrente-neufans;saréputationétait solidement assise : on le plaçait au deuxième rang parmi les poètes contemporains : « C'est sans contredit, écrit l'abbé Raynal, le premier homme que nous ayons après Voltaire (3). » Il songea à l'Académie française. Deux fauteuils, en 1748, se trouvèrent vacants, celui de l'abbé Girard, et celui de Danchet : M. de Paulmy, fils du marquis d'Argenson, l'abbé Leblanc et Gresset furent tous trois candidats (4). M. de Paulmy obtint la place de l'abbé Girard ; quant à l'abbé Leblanc, fils d'un geôlier, littérateur très médiocre, il avait contre lui son insuffisance : « Une présomption et un amourpropre sans bornes ni rimes lui ont fait penser qu'il était homme de lettres, lui, qui non seulement n'a ni génie, ni esprit, ni talent, mais qui au contraire a donné, par ses ouvrages, en vers et en prose, des preuves qu'il était une bête, aussi bien en l'un qu'en l'autre (o). » Gresset eut facilement raison d'un tel
(1) Ap.de Cayrol, 1, 252.
(2) Id. M. de Cayrol a reconstitué l' Ouvroir et les Pensionnaires à l'aide des fragments conservés, et en bouchant les interstices par des pastiches assez agréables de Gresset (II, 249-81).
(:; Novvtlle» littéraire», insérées dans le l'r volume de la Correxp. de Grimm, édit. Tourneux, p. 149. Ce passage est contemporain de l'élection de Gresset.
(4) M. de Paulmy, quand il n'y avait encore qu'un siège à briguer s'effaça devant Gresset (de Luynes, Mémoires, VIII, 46) ; mais il se présenta de nouveau dès qu'il y en eut deux.
(5 Journal de Collé, I, 94.
adversaire ; il ne laissa pas de demander son appui à Mm0 de Pompadour, et ne tira nul profit de cette démarche un peu singulière ; la marquise protégeait l'abbé Leblanc : « Je vous assure, mon frère, écrit-elle à M. de Marigny, que j'ai dit à M. Gresset que je ne dirais pas un mot pour lui, attendu que je m'intéresse pour l'abbé Leblanc ; je crois les places de l'Académie décidées dans le moment présent ; qu'il se tienne tranquille, et je lui promets qu'à la première vacante, je m'emploierai pour lui avec les voix des personnes de l'Académie que je connais. C'est un homme sage et vertueux, mais qui a peu d'amis (1).» Gresset fut néanmoins élu, le 21 mars 1748. L'abbé Leblanc essaya de prendre sa revanche l'année suivante : il échoua une seconde fois ; Mme de Pompadour, peut-être sur les conseils de M. de Bernis, lui avait retiré son patronage (2). Du moins, il obtint la place d'historiographe des bâtiments du roi ; et, s'il ne put réaliser son rêve des palmes vertes, il s'aflilia, en guise de compensation, à un grand nombre de sociétés littéraires (3).
(1) De Beauvillé, 60.
(2) Collé, I, 93.
(3) M. de Cayrol (I, 366) soutient, d'après Renouard, que Piron fut concurrent de Gresset, et que ce fut pour se venger de sou échec qu'il composa sa fameuse épigramme contre l'Académie
En France on fait, par un plaisant moyen, Taire un auteur quand d'écrits il assomme, etc.
Or Rigoley de Juvigny ne mentionne aucune tentative da Piron, antérieure à 1750, pour se faire élire académicien. — L'élection de Gresset, succédant à celle de Moncrif, auteur d'une Histoire des chats, nspira au poète Roy un quatrain amusant :
Le Parnasse a tant de roquets, Recevez Gresset, je vous prie ; Montez votie ménagerie :
Après les chais, les perroquets.
(Raynal, dans la Corrcsp. de Qrimm, Tourneux, I, 158-9.
Ce morceau est rapporté par M. de Cayrol (I, 266) avec une légère variante au 3e vers :
Pour meubler la ménagerie.
— Voltaire ne témoigna aucun déplaisir de l'élection de Gresset
L'éloge de Danchet n'était point une tâche facile pour le nouvel académicien : sa vie comme son talent avaient été sans éclat. D'abord professeur chez les Jésuites, puis précepteur, le théâtre l'avait attiré ; il écrivit des opéras, dont la musique faisait le principal agrément, etdes tragédies peu émouvantes. Bon élève, bon fils, brave homme par-dessus tout, et très bienveillant pour la jeunesse, il avait présenté le modèle des vertus bourgeoises et des qualités estimables. Gresset, au début de sa harangue, glissa vite sur l'ennuyeux défunt (une appréciation détaillée à'Hésione, de Cyrus ou des Tyndarides eût-elle mieux valu ?), adressa un mot aimable à AI. de Paulmy qu'on recevait le même jour, « homme né pour parler des hommes d'Etat — et né également pour appartenir aux lettres et aux arts par un goût héréditaire » (1), à Fontenelie, « modèle... d'une vie rendue constamment heureuse par la raison, les grâces et la vertu ; d'une vie qui ne peut être trop longue au gré de nos désirs et pour notre gloire » (2), à Grébillon, « le Sophocle de notre âge d (3), prôna, c'était de rigueur, Richelieu, Louis XIV, Louis XV, et joignit à ces politesses
« Je serai charmé, écrit-il le 14 février 1748 à M. d'Argental, en revenant auprès de vous de me trouver le confrère de l'auteur du J/échant. Il ne donnera point de grammaire ridicule, comme l'abbé Girard, mais il fera de très jolis vers, cequi vautbien mieux. ^Fragment de lettre cité par M. Berville, 145-6.) Gresset ne succédait point à Girard, comme Voltaire semble le croire, mais à Danchet. Quant à Girard, éru lit modeste et consciencieux, il a dit d'Alerabert, « si bien caché sa vie que nous en ignorons presque toutes les circonstances ; deux ouvrages sur la langue française en sont à peu près tous les événements. » L'un, sur les Synonymes français, eut un grand succès ; l'autre, les Vrais principes de la langue française, échoua complètement, et même l'ambiguité de certains exemples grammaticaux fournit aux ennemis de l'auteur l'occasion de mettre en doute la pureté de sa foi religieuse. C'est probablement ce deuxième ouvrage que Voltaire appelle « grammaire ridicule ».
(1) Œuvres de Gresset, III, 166.
(2) Id., III. 168.
(3) Id., III, 171.
officielles le développement de quelques idées générales. Danchet ne déshonora jamais « l'usage de son esprit par aucun abus de la poésie » (1) ; à la fois ennemi du genre satirique et de l'obscénité, il ne se laissa jamais séduire par a cette aveugle licence qui ose attaquer le respect dû aux lois, au trône, à la religion » (2), — les philosophes durent se sentir visés ; — il sut établir entre ses ouvrages et sa conduite une harmonie plus rare qu'on ne le croit. La plupart de ses vertus, il en était redevable à l'Académie : elle lui avait enseigné par son exemple l'esprit de déférence, le goût de l'impartialité, le vif désir de l'entente cordiale.... N'est-ce pas sous les auspices de l'amitié que l'illustre compagnie prit naissance ? N'est-ce pas cette même vertu qui favorisa ses progrès ? Et n'est-ce pas elle encore, n'est-ce pas l'union, le bon accord des forces vives de la France qui conduisit le xvne siècle a un haut degré de splendeur littéraire ? Ce souvenir est propre à stimuler les hommes du xvme siècle plutôt qu'à les décourager : si haut que soient monté les écrivains de cette époque remarquable, on peut faire aussi bien, sans les imiter : « Pour nous élever au grand, dans quelque genre que ce soit, ne partons point de l'humiliant préjugé que nous sommes désormais réduits au seul partage d'imiter, et au faible mérite de ressembler (3).... D'autres hommes ont vécu : nous qui les remplaçons, qui ne marchons que sur des ruines, ne voyons-nous pas le spectacle de l'univers toujours nouveau au milieu même des ruines qui le couvrent?» (4). Dans le monde physique, les découvertes abondent chaque jour ; dans
(1) Œuvre* de Gresset, III, 162.