‹ J.-B.-L. GressetChapitre 23 sur 27 · M., III · texte numérisé non relu

M., III

(3) Id. III, 168 (1) Id., III, 169.

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le monde intellectuel, et spécialement dans l'ordre des lettres, le génie peut tendre chaque jour plus haut, vers des sphères jusque-là inconnues. Puis, quelle époque fut plus propice aux progrès des arts ? quel règne leur offrit jamais une plus riche matière ? Tous les récipiendaires des âges futurs, en énumérant les protecteurs de l'Académie, « s'arrêteront avec complaisance sur l'éloge d'un souverain qui n'aura jamais été loué que par la vérité » (1). — La prédiction ne s'est guère accomplie.

M. de Boze, directeur, était chargé de répondre tout ensemble à M. de Paulmy et à Gresset. Il aurait parlé, d'après un contemporain (2), « longuement et platement» : «longuement» est inexact; € platement» est exagéré (3) ; mais, défait, l'orateur réserva toutes ses grâces, toute son amabilité pour le fils du marquis d'Argenson, tandis qu'il montrait une attitude bien différente envers l'écrivain roturier. Gresset se plaignit à Frédéric du silence gardé par M. de Boze sur son titre de membre de l'Académie berlinoise : nous savons que ce grief n'était pas sérieux (4) ; mais le directeur eut le tort de ne complimenter Gresset qu'à la suite de M. de Paulmy, de lui mesurer avarement les paroles flatteuses, et de ne pas faire la plus lointaine allusion au Méchant dont le succès avait certes contribué à lui ouvrir les portes de l'Académie. Il y a souvent plus de perfidie à se taire qu'à critiquer ouvertement ; certains savent, comme on l'a dit, empoisonner le silence.

Le discours de Gresset produisit un grand effet sur

(1) Œuvres deOresset, III, 171.

(2) Raynal, ouvr. cit., 1,13.

(3) Voy. Disc, prononcés dans l'Acad. franc, le jeudi i avril 1748 , Paria, (Joignard.

(4ï Voy. plus haut.

l'auditoire (1) : « Il paraît, écrit l'exact deLuynes, que l'on a été assez content du discours de M. de Paulmy, et beaucoup plus de celui de M. Gresset » (2). Il a, dit Raynal, « réuni tous les suffrages » (3), sauf toutefois celui de Raynal, car il ajoute : « Je crois que ce discours perdra beaucoup à l'impression, parce qu'il y a plus de grands mots que de grandes choses » (4) ; et, quelques pages plus loin, il le trouve « falbalisé, enluminé, découpé à peu près comme uae poupée à la Duchap » (5). Sous sa forme imagée, l'appréciation est trèsjuste. D'abord cette harangue manque d'unité ; elle renferme deux ou trois sujets, sans grand rapport entre eux, que Gresset effleure et ne développe pas. Ensuite, elle trahit la préoccupation de faire noble, ce qui l'induit souvent au vague, au pompeux, à l'emphatique; le style, constamment brillante, n'y dissimule guère la pauvreté du fond. L'enthousiasme du public a eu sans doute pour cause, soit l'habileté du débit, soit une prévention favorable à un écrivain naguère encore si applaudi. Le seul passage intéressant est celui où il revendiquait pour la littérature le droit de ne pas se borner à l'imitation des chefsd'œuvre, fussent-ils incomparables, et d'égaler, en abordant des voies nouvelles, la gloire des siècles passés.

On fut plus sévère pour une épître de la même année (1748), « à ML de Tournehem, directeur et or-

(1) Pourtant on signale (de Cayrol, I, 266) une épigramme de Clément de Genève sur la séance académique du 4 avril 1748 :

Tout le public brillait à bouche close; Maître Gresset el maître Gros do Boze Eurent ce jour le prix des ennuyeux.

(2) Mémoires, IX, 4.

(3) Ouvr. cit., I, 153.

(4) Id.

(5) Id., I, 160.

donnateur général des bâtiments du roi, sur la colonne de l'hôtel de Soissons » (1). Le Normand de Tournehem paraît avoir été un triste sire : fermier généra], il se lia avec Mmo Poisson (2), et détermina, dit-on, son neveu M. d'Etiolés à épouser la fille de sa maîtresse, la future Mme de Pompadour (3). Collé ne témoigne aucun regret de sa mort : « II était prodigieusement bête : c'était un composé de hauteur et de bassesse, d'ignorance et de suffisance, d'une vanité et d'une sottise bourgeoises ; grossier et sans éducation ; sa fortune et sa place l'avaient rendu insolent. Requiescat in pace » (4). L'épître ne valait pas mieux, dans un autre genre, que le destinataire. L'hôtel de Soissons renfermait une colonne, construite sous le règne de Catherine de Médicis, et célèbre pour lui avoir servi d'observatoire : comme on se proposait d'abattre l'hôtel, Gresset demande grâce pour la colonne. Paris a déjà trop peu de monuments qui attestent les exploits des héros et racontent la puissance de la patrie ; du moins, que les démolisseurs respectent ces rares vestiges du passé, et, plus que tout autre, ce bijou artistique du xvi' siècle. Au lieu de la sphère armillaire qui la surmonte, on placera « l'image auguste et chère « de Louis XV, « monarque

(1) Œuvres de Grc^et, I, 216.

(2) « On vient de me donner une épitaphe ancienne, faite sur Madame Poisson, mère de Mme de Pompadour.... L'on croit que c'est elle qui a conseillé à sa fille de tenter d'être maîtresse du roi ; ce qu'il est nécessaire de se rappeler pour l'intelligence de cette épitaphe ; la voici :

< Ci-gîl qui sortant d'un fumier.

Voulant faire fortune entière, Vendit son honneur au fermier, Et sa tille au propriétaires. »

(Collé, I, 19.)

(3) « Elle était fille de Mme Poisson, qui était entretenue publiquement par M. de Tournehem, oncle de M. d'Etiolés. Ce vilain oncle, bravant toutes les bienséances et l'honnêteté publique, fit faire ce mariage révoltant a son neveu. » (Collé, II, 352.)

victorieux » (1), tandis qu'ailleurs on érigera une aulre statue du roi, comme « héros de la paix » (2) ; la France aura ainsi sa « colonne Lodoïque » (3), ainsi que Rome sa colonne Trajane.

L'idée était singulière de jucher si haut une statue ; bizarre aussi et peu harmonieux était ce terme de colonne lodoïque . Les poètes, race moqueuse, eurent beau jeu pour draper leur confrère. Deux épigrammes coururent ; l'une, sous forme de rondeau, se terminait ainsi :

Toute colonne, comme on sait, Avec le temps, comme un lacet, Se rompt, et laisse une mémoire A rien (4).

L'autre marquait autant de malveillance :

Il faut être un hétéroclite

Pour vouloir y placer le roi [sur la colonne] ;

C'est du vainqueur de Fontenoi

Faire un saint Siméon-Stylite (5).

Piron railla doucement et sans aigreur :

N'attends pas que d'habiles mains Exécutent sur ses dessins Une colonne lodoïque.

Toi-même, sur le fondement D'un vaste poème héroïque, Pose un durable monument (6).

(1) Œuvres de Gresset, I, 221.

(2) Id., I, 222.

(3) Id., I, 221.

(4) De Cayrol, I, 273.

(5) Id., I, 273-4.

(6) Ode pour inviter l'Académie à célébrer les luuinqes du roi (npde Cayrol, 1,271-2).

Collé, qui cite la première épigramme (1), traita le projet d'« idée creuse » (2), et Fréron, moins violent, le jugea « trop poétique pour être exécuté. Le Français aime à voir de près ses rois, et leurs images, à défaut de leur personne d (3).

C'est en 1749 — probablement vers la fin de l'année (4) — qu'eut lieu le retour de l'enfant prodigue en Picardie. Il s'occupa aussitôt d'organiser sa nouvelle existence et de se créer une espèce de cercle où sa renommée lui assurerait la prééminence, où il pourrait lire ses productions, les faire goûter, leur assurer ce demi-retentissement bien préférable à l'éclat gênant des louanges parisiennes. Il existait à Amiens une vieille société (5), qui, fondée dès le xive siècle sous le nom de Puy-N otre-Dame , s'était éteinte en 1694, avait reparu en 1702, puis disparu encore, et s'était définitivement reformée en 1746 (6). Gressetfut un de ses membres, etleducdeChaulnesson protecteur (7). Gressetpria le duc des'entremettrepour

(1) Il l'attribue, ainsi que la seconde, à Piron ; il se trompe sans doute, car ces épigrammes ne figurent point dans ses œuvres éditées par Rigoley de Juvigny (ap. de Cayrol, I, 271). D'ailleurs leur vivacité jure avec le ton très indulgent dont Piron parledela colonne lodoïque, dans l'ode citée par M. de Cayrol (I, 271-2).

(2) Ap. de Cayrol, I, 273.

(3) ld., I, 270

(4) Une lettre de Gresset est écrite de Paris, a janvier 1749 » (de Cayrol, 1,286) ; une autre, de « Cbaulnes, ce 24. octobre 1749 » (de Cayrol, I, 275). Il s'installe à Amiens peu après, comme le prouve le passage suivant de la deuxième lettre où il dit de M. Vallier, son ami : « Il doit venir à Amiens dans le mois prochain, quand je lui aurai marqué mon retour ... » (de Cayrol, I, 279).

(5) Voy. Berville, 150 et suiv.

(6) M. Bouillier (L'Institut et les Acad. de prov., Hachette, 1879) prétend que la Société d'Amiens attendit ses lettres patentes de 1702 à 1750 (p. 61 : c'est faux, comme on le voit.

(7\ Il le resta, après que la Société fut devenue une Académie. D'ailleurs les Académies de province étaient tenues de choisir leurs protecteurs parmi les membres de l'Académie française ou de l'Académie des sciences (le duc de Cbaulnes appartenait à ce dernier corps), ou, à leur défaut, parmi les plus puissants personnages du royaume (Bouillier. ouvr. cité, 5 et 21-3).

obtenir la transformation de la Société en Académie. L'affaire ne marcha point toute seule : une maladresse de la compagnie faillit tout gâter. Celle-ci. pressée d'en finir, envoya directement, le 1er septembre 1749, une requête à M. de Saint-Florentin, sans recourir à la médiation de son protecteur M. de Ghaulnes. La réponse du ministre, au nom du roi, fut négative. Gresset, en apprenant cet échec, fut courroucé et gronda fort ces messieurs de la Société littéraire : « Une pareille démarche n'était point faite pour être brusquée. Si la Société, avant que d'agir, avait consulté M. le duc de Chaulnes, ou lui avait entièrement remis ses intérêts, connaissant les formes et la marche de la cour, qu'il est essentiel de ne point ignorer quand on y sollicite quelque chose, il aurait mis à cette affaire toute la conduite requise pour écarter les obstacles, tout le crédit nécessaire pour assurer le succès, et toute l'ardeur dont il est rempli pour procurer à la Société le titre à' Académie et un état irrévocable. Mais malheureusement, en se pressant trop, on a travaillé contre soi-même... » (1). Il les prévint qu'il avait dû apaiser le duc de Ghaulnes, d'autant plus blessé que lui-même, après la démarche de la compagnie et sans la connaître encore, il avait en son nom personnel adressé une lettre pour le même motif à M. de Saint-Florentin: « Toute rancune finie, M. de Chaulnes n'est actuellement fâché de votre lettre que parce qu'elle a mis un très grand obstacle aux espérances qu'il avait de faire obtenir bientôt à la Société le titre qu'elle désire t (2). Il leur conseillait ensuite, — pour bien montrer que leurs occupations n'étaient pas exclusivement littéraires, mais comprenaient des genres d'études qui avaient

(2) Id., I, 277

fait conférer à d'autres sociétés de province le titre d'Académie, — de joindre à leurs ouvrages déjà expédiés : « 1°... l'extrait de quelqu'un des Mémoires de M. le chevalier de Rhodes, imprimés dans les journaux ; 2°... le Mémoire du R. P. Ferry sur l'établissement des fontaines ; 3° quelques fragments ou quelque extrait de dissertation sur des points de l'histoire particulière de la ville d'Amiens, ou de l'histoire générale de la Picardie, s'il s'en est présenté dans les différentes lectures, ou s'il s'en rencontre dans vos portefeuilles » (1). A la fin, il ouvrait des perspectives plus consolantes : sur sa proposition, M. de Chaulnes avait résolu d'instituer deux prix, <r la première année qu'il sera permis d'en distribuer (2) », et il ferait bien les choses.

Le Mémoire sur l'établissement des fontaines fut-il envoyé? L'histoire n'en dit rien. Pendant que se poursuivaient les négociations, Gresset, vers les derniers mois dé 1749, fut chargé de recevoir divers membres nouveaux de la Société, et s'acquitta de sa mission avec autant de solennité que si la France entière avait les yeux fixés sur lui. Il prononça ainsi l'éloge du colonel Vallier,un ancien familier de l'hôtel de Chaulnes, « également né pour le sanctuaire de Thémis, pour le temple d'Apollon, et pour les champs de la Victoire » (3) : c'est-à-dire, en français trivial, magistrat, littérateur et soldat. «Les Muses, les Grâces, la Victoire vous ont couronné tour à tour de toutes leurs guirlandes : il était bien juste que l'Amitié mêlât quelques fieurs à vos myrtes et à vos lauriers... » (4). Elle n'en mêlait que trop : comme aussi dans le panégyrique de

(1) De Cayrol, 1,278.

(2) ld., I. 279.

(8) De Beauvillé, 142.

(4) M.. 143. — Nous possédons aussi quelques vers charmants de Gresset en réponse à une lettre de Vallier (Œuvres, II, 120). Ce qui

MM. de Wailly, de Toulle et Galand (1), admis tous trois en même temps, il se félicita de pouvoir entendre, grâce à la paix récemment signée (1748), « les élèves de Mars et de la Victoire dans le sanctuaire des Muses et des Beaux- Arts » (2) ; cependant le ton général est d'un goût plus sobre.

Ses prévisions pessimistes ne se réalisèrent point : en juin 1750, la Société d'Amiens recevait les lettres royales qui la constituaient en Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts. Le nombre des membres résidants était fixé à trente ; celui des membres honoraires à seize, non compris l'évêque et l'intendant (plus tard, le nombre des membres résidants fut de trente-six; celui des membres honoraires, de vingtcinq) ; quant aux correspondants, ils pouvaient être en nombre indéterminé (3). Ces lettres patentes attri-

lui annonce le printemps, dit-il, ce n'est pas la renaissance de la nature

Je vous vois et je vous entends

Votre amitié se renouvelle,

Et voilà pour moi le printemps.

On en ignore la date exacte.

(1) De Cayrol, I, 280-4.

(2) Id., I, 282.

(3) Voy. Berville, pass. cité. Cette nouvelle excita une émotion considérable en Picardie. Les poètes du cru rivalisèrent pour le remercier ; un d'eux mettait dans la bouche d'Apollon ce discours aux jeunes poètes

Courez dans la noble carrière Où Gresset doit guider vos pas.

Nourri depuis longtemps aux rives du Parnasse, Il en connaît tous les sentiers Et c'est en marchant sur sa trace Que vous cueillerez des lauriers.

(De Cayrol, I, 299.) De tels transports, qui à distance paraissent excessifs, se justifiaient pourtant. L'érection de la Société en Académie n'était pas un simple changement d'étiquette ; elle lui conférait d'importants privilèges, presque identiques à ceux de l'Académie française. Tout membre d'une Académie de province était exempt de tutelles et de curatelles, charges souvent pesantes, de « tous guets et gardes » (Bouillier, ouvr. cité, p. 15) ; les ouvrages et mémoires publiés au nom des Académies n'avaient pa§ besoin d'être soumis à l'approbation du censeur (p. 16) ; une place leur était réservée, dans les cérémonies publiques, à côté des cours supérieures ; enfin leurs

buèrent aussi à Gresset la présidence perpétuelle de l'Académie. Sur-le-champ sourdirent grands débats (1). Auparavant, déjà, M. Boistel d'Welles, président de la Société littéraire, avait été froissé de voir Gresset s'attribuer, en sa qualité de membre de l'Académie française, le droit de présider aux séances de la compagnie, toutes les fois qu'il y assisterait. La nouvelle de la prérogative dont le roi allait gratifier Gresset mit le comble au mécontentement de M. Boistel, et, avant même que la nomination fût devenue définitive,, il refusa de prendre part aux séances de la compagnie. Il fit plus : il protesta publiquement, de même que plusieurs autres membres, et se mit en rapport avec diverses académies de province pour connaître les usages qui réglaient chez elles l'élection du président. Rouen, Gaen et Angers répondirent le 20 février 1750 ; Lyon et Dijon, le 25 ; leurs déclarations furent unanimes : ce choix, loin d'être imposé par la volonté royale, était laissé à l'initiative de

députés avaient le droit de haranguer le souverain debout, non à genoux (p. 19). Le seul privilège spécial à l'Académie française et que ne partageaient pas les Académies de province, était le droit de cowmlttimus que M. Bouillier définit ainsi : « Grâce à ce privilège, les académiciens pouvaient faire juger tous leurs procès à Paris, à quelque ressort que l'affaire appartînt. Il leur était permis d'évoquer toute affaire pendante devant des juges de province par-devant le tribunal des requêtes de l'Hôtel ou du Palais, et d'arracher ainsi à leur juridiction naturelle les plaideurs de province auxquels ils avaient affaire » (p. 16). Ce droit, comme le constate M. Bouillier, ne pouvait être exercé que par des Parisiens, et la province n'en avait aucun besoin. — « La curatelle était la commission donnée à un parent ou à un étranger d'administrer les biens d'un mineur, d'un prodigue ou d'un interdit, La tutelle était pour les personnes ce qu'était la curatelle pour les biens » (p. 15). — « L'exemption de a tous guets et gardes » est l'exemption du service de la garde bourgeoise au sein de la cité et aussi des convocations du ban et de l'arrière-ban » (p. 15,.

(1) Sur ce point, voy. lierville, et surtout, dans la Picardie, revue littéraire d'Amiens, 1861, VII, 338-51 et 385-407, le travail de M. Ferdin. Pouy, intitulé : Etudes historiques et littéraires sur les anciennes sociétés académiques de la ville a" Amiens.

chacune des académies. Forts d'une telle réponse, M. Boistel et ses amis persistèrent dans leur abstention systématique. Le duc deChaulnes, irrité de cette espèce de rébellion, se disposait à la punir par l'exclusion des insurgés ; mais l'attitude conciliante de Gresset, qui estimait fort son repos, rendit inutiles les mesures de rigueur. Pendant la séance d'installation de l'Académie, qui eut lieu à l'évêché le 1er octobre 1750, il donna sa démission : « Ce serait, dit-il, une situation trop pénible pour moi, un sentiment trop importun que d'être toujours un obstacle aux fonctions particulières et publiques des différents directeurs que le sort mettra désormais à la tête de l'Académie : l'émulation et les intérêts de la compagnie en souffriraient... » (1). La majorité de l'Académie supplia vainement Gresset de reprendre la présidence perpétuelle : devant son refus inébranlable, elle lui députa trois membres, MM. Baron, Tribert et Toulle, chargés d'exprimer ses regrets sur cette démission et de le remercier des soi?is qu'il s'était donné (sic) pour £ obtention des lettres patentes. Les dissidents se calmèrent, et on passa l'éponge sur les griefs réciproques. Ainsi finit cette tempête dans un verre d'eau (2).

(1) De Cayrol, I, 296. Il soutient à tort que la démission de Gresset a été absolument volontaire; à tort aussi M. Bouillier prétend (ouvr. cité, p. 27-8) qu'il l'aurait donnée « par amour de l'indépendance. » (M. B. emprunte cette erreur à VIntrod. aux œuvres choisies de Gresset, par P. Hédouin, 1824.)

\2) A la séance du 16 novembre 1750, lecture fut faite d'une lettre du duc de Chaulnes, dont les passages suivants marquent à la fois son animosité contre les ennemis de Gresset et son affection pour l'aimable poète : « J'ai appris avec beaucoup île satisfaction que le sieur de Bacq s'était rendu à votre séance publique. Par rapport aux sieurs Bernard et Boistel, trésoriers, l'affectation qu'ils ont eu (sic) de ne s'y point trouver sur des prétextes frivoles nous a paru à M. de Saint-Florentin, avec qui j'en ai conféré, et moi, mériter de les faire exclure sur-le-champ de l'Académie, et sans doute il aurait pris les ordres du roi pour cela, si les sollicitations vives que vous en général et M. Gresset en particulier, avez faites pour eux, ne l'avaient engagé

Gresset n'éprouva guère d'autre déboire chez ses compatriotes : président ou non de l'Académie, il n'en demeurait pas moins leur idole. Divers soucis lui firent perdre complètement de vue M. Boistet d'Welles et ses exigences. Le succès du Méchant l'avait mis en goût de travailler pour le théâtre. A l'occasion de la paix d'Aix-la-Chapelle (1748), il avait composé les Parve?ms ou les Nouvellistes, où il se raille des gens « qui se désespèrent de la conclusion de la paix, parce qu'elle va les sevrer de nouvelles, et réduirn à rien le rôle qu'ils jouent dans le monde »(1), sans doute pièce à tiroirs dans le genre du Mercure galant àz Boursault. Une pièce qui remontait à 1747, d'abord en un acte, puis en trois, les Bourgeois ou le Secret de la comédie, faillit être jouée en 4749 au théâtre italien : on possède un billet à Mllc Silvia où Gresset la prie, dans le cas où sa comédie serait reçue, de hâter les répétitions et de garder le plus profond mystère « sur le titre... jusqu'au moment de l'affiche » (2) ; on ne sait quel incident empêchala représentation. Après sa retraite à Amiens, en 1751, il écrit encore deux comédies, Y Esprit à la mode ou les Américains, et YEcole de C amour -propre. Le point de départ de la première nous a été conservé par Andrieux, que François de Neufchâteau en avait instruit, et qui le rapporte dans la préface de la Jeune Créole: <i ... Gresset avait eu l'idée d'une pièce à

à attendre pour leur donner le temps de montrer leur soumission et leur changement.

« La démarche que M. Gresset vient de faire en vous remettant la présidence que vous lui avez déférée me paraît d'autant plus digne de louange que le roi avait trouvé bon qu'il la gardât ; et c'est une nouvelle preuve qu'il ajoute à toutes celles qu'il a déjà données de sa modestie et de son attachement pour vous. »

(La Picardie, VII, 407.)

(1) Anal, de M. de Cayrol (I, 274).

(2) Ap. de Cayrol, I, 287.

peu près semblable à celle-ci... C'était au milieu du xvme siècle, dans un temps où des créoles fort riches venaient en France se faire remarquer par leur luxe et parleurs dépenses excessives. Il paraît que dans la pièce de Gresset, c'était le père qui arrivait des colonies sans être connu de son fils, lequel avait été envoyé à Paris encore enfant. M. de Neufchâteau ne sait pas si Gresset avait achevé cette comédie, mais il ena vu, m'a-t-il dit, de vers tout à fait dignes de l'auteur du Méchant» (1). Pour la seconde (2), les notes manuscrites de Gresset nous renseignent sur certains de ses personnages : Doralise la prétentieuse, qui se « trouve propre à tout, supérieure à tout » ; Oronte, l'égoïste replié sur lui-même, « oisif, délicat, voluptueux, n'ayant d'étude que sa santé, et sacrifiant tout à sa commodité » (3). Toutes ces pièces restèrent inédites, etlesmanuscritsen furent, presque entièrement, brûlés par Gresset (4).

(1) Ap. de Cayrol, I, 299-300.

(2; Gresset, dans sa Lettre sur la comédie (1759), parle d'une pièce qu'il est en train de finir, et qui a « pour objet la peinture et la critique d'un caractère plus à la mode que le Méchant même, et qui, sorti de ses bornes, devient tous les jours de plus en plus un ridicule et un vice national » ; d'après M. de Cayrol, cette pièce serait précisément V Ecole de V amour-propre : sur quoi se fonde-t-il pour l'affirmer? D'ailleurs, il accepte tout de même la date de 1751 donnée par Renouard pour les deux comédies de l'Esprit à la mode et de V Ecole de V amour-propre ; seulement, en ce qui concerne cette dernière pièce, afin de concilier son assertion avec les termes et la date de la Lettre sur la comédie, il suppose qu'elle a été commencée en 1751, et qu'elle n'était pas tout à fait terminée en 1759. Plus de huit ans pour une comédie, c'est bien long, et peu vraisemblable ! — M. de Cayrol ajoute que V Ecole de V amour-propre avait pour sous-titre es Parvenus : mais ne ferait-il pas une confusion avec une comédie précédente, les Nouvellistes, dont le sous-titre est justement celuilà? — Enfin, il cite un assez grand nombre de vers tirés de cette comédie, qui ne nous en apprennent point le sujet, et qui sont généraux et sentencieux comme beaucoup de ceux du Méchant. — Voy. de Cayrol, I, 29!) et suiv.

(3) De Cayrol, I, 303

(4) Quelques autres ne sont connues que par leurs titres ; peut-être demeurèrent-elles à l'état de simples projets : le Monde comme il est

Après avoir maintes fois sur la scène marié les amoureux, Sidney et Rosalie, Yalère et Chloé, il songea à jouer pour son propre compte et au naturel le rôle de jeune premier. A vrai dire, il était un peu «marqué » : aussi bien n'épousa-t-il ni une jeune ni une jolie femme. Mlle Galand appartenait à la bonne bourgeoisie de province : son père, « parfait citoyen », « homme aimable j>, dit Gressetdans un discours académique (1), avait été successivement conseiller de ville et maire d'Amiens. Elle possédait, s'il faut en croire M. de Wailly, <r dans l'esprit et dans le caractère tout ce qu'il fallait pour fixer un homme (2) > de mérite : on peut conclure, de la modestie relative de cet éloge, qu'il lui manquait les qualités brillantes ; ce mariage fut moins l'union de deux cœurs que l'alliance de deux raisons (3). L'abbé Raynal trouve « cette démarche... nécessaire à son bonheur [au bonheur de Gresset], parce que c'est un homme triste et retiré » (4). On ne manqua pas de faire ressortir qu'il était peu logique, après avoir tant vanté les plaisirs de l'indépendance, de se mettre « sous le jougde l'hymen » ; mais quoi de plus humain que cette contradiction ? Le mariage est comme l'Académie : on se plaît à en médire, — jusqu'au jour où on y pose sa candidature. Un poète du temps justifia Gresset de ce reproche :

le Paritien (de Cayrol, I, 303), — les trois Racans, la coquette, l'ignorant glorieux de l'être, les fées turques, divertissement, le choix de l'habit, les fées j)hilosophes, les inconnus malgré eux, Yabusdu temps et Blanche de Bourbon, tragédie (de Beauvillé, 198-9).

(1) De Cayrol, I, 284.

(2) Id., I, 305.

(3) M. de Cayrol assigne au mariage de Gresset ce bizarre motif a de sesoustraire entièrement à la tentation qui pouvait lui re prendre un jour de regagner Paris » (I, 306). Le goût de Gresset pour l'isolement a plutôt été un effet qu une cause de son mariage.

(4) Ouvr. cité, II, 42.

L'objet à qui t'unit un choix judicieux

Dans son esprit et dans ses yeux Nous offre ton apologie (1).

Les yeux de Mme Gresset pourtant n'étaient point une apologie suffisante. MUo Galand Sénéchal, parent de la mariée, adressa une poésie à l'Epouse du chantre de Ver-Vert, qui se terminait ainsi :

Puisses-tu lui donner un fils qui lui ressemble (2) !

Un Picard composa un épithalame en patois : il eut le bon goût de garder l'incognito.

La lune de miel fut longue : elle dura plusieurs années, pendant lesquelles il ne produisit rien ou presque rien ; tout ce qu'on peut citer, c'est un divertissement « pour la naissance de monseigneur le duc de Bourgogne, paroles pour être mises en musique » (1751) (3). Il comprend trois scènes et trois personnages principaux : la déesse de l'Amitié, le génie des Arts, le génie de la Guerre ; le génie des Arts recommande aux nymphes qui « entrent sur la scène en dansant, et portent les divers attributs des beaux-arts » (4), de célébrer la joie de la France ; le génie de la Guerre survient et, au sondes trompettes, promet au royal enfant la gloire des armes ; le génie des Arts, au sondes hautbois, lui promet une gloire pacifique. Tout à coup trompettes et hautbois se taisent : on entend une symphonie champêtre ; le temple de l'Amitié apparaît orné de lis et de myrtes ; au milieu d'une lumière « vive et pure » (o), la déesse

(1) Raynal, II, 42. — De Cayrol, I, 303.

(2) De Cayrol, I, 309.

(3) De Beauvillé, 148-54.

(4) Id., 149.

(5) Id., 152.

surgit ; elle rejette bien loin les arts et les combats :

C'est au temple de l'Amitié Que brille de Louis la plus heureuse image. C'est moi qui développe à l'univers charmé Les grâces, les vertus, le bienfaisant génie D'un roi fait pour sentir le bonheur d'être aimé... (1) ;

et tout finit par un ballet (2).

Il fallut que Gresset s'arrachât à son bonheur tranquille et se décidât à quitter son ermitage, quand il fut nommé, en 1754, directeur de l'Académie, — de l'Académie française, non de l'Académie d'Amiens, — et qu'il dut souhaiter la bienvenue à deux membres nouveaux. Le premier était le famélique Boissy, qu'une multitude de pièces n'avaient pu tirer de la misère, mais que le succès exceptionnel d'une comédie récente, les Dehors trompeurs ou Y Homme du jour, avait au moins tiré de l'obscurité. Choisi pour succéder à Deslouches, Boissy s'épargna la peine d'un long discours : après s'être excusé de ne pas le débiter en prose (la poésie, dit-il, « est ma langue

(1) De Beauvillié, 153.

(2) Le jeune prince en l'honneur duquel Gresset écrivit ce divertissement resté inédit, ne jouit d'aucune gloiBe, ni pacifique ni militaire : il mourut âgé de moins de dix ans. — Pour être complet, mentionnons un discours de l'année 1753, adressé au duc de Chaulnes lorsqu'il fit son entrée publique à Amiens, et qui avait pour but de l'engager à demeurer le protecteur de l'Académie (de "Cayrol, I, 310-1 et n. 1 de la p. 311). — Déjà en 1749, alors que l'Académie n'était encore qu'une Société littéraire, Gresset, après avoir félicité les membres de ne pas s'être laissés « détourner par les obstacles que la malignité et la jalousie semaient sur leur route » (de Cayrol, I, 284), leur avait renouvelé au nom du duc de Chaulnes « les assurances de son estime et de son zèle pour elle » (de Cayrol, I, 285) ; il avait associé à cet éloge celui a d'un magistrat illustre, que les connaissances illimitées, les lunrères supérieures, l'irréprochable désintéressement et le zèle infatigable pour la province confiée à ses soins et à Bon administration, n'immortaliseront pas moins dans cette ville que les ouvrageB utiles et honorables que nous devons à son génie ». (de Cayrol, id.). 11 s'agit de son ami Chauvelin, intendant de Picardie

familière ») (i), il trouva moyen, en huit strophes, d'apprécier chez Destouches l'auteur dramatique, <r le Térence de nos jours » :

Le vice avec un bras d'Hercule Dans ses écrits est combattu.

Ils sont l'effroi du ridicule Et l'école de la vertu (2) ;

puis le diplomate, « l'utile négociateur » (3) ; de vanter le talent de Gresset

Le Méchant te demande un frère, Et Paris empressé l'attend (4);

enfin de louer pompeusement Louis XIV et Louis XV.

Il eût été piquant que le directeur lui répondît dans la langue des dieux ; s'il y songea, il abandonna vite cette idée, car la forme poétique n'aurait guère convenu aux théories littéraires qu'il voulait exposer. Il félicita Boissy d'avoir été élu par la seule influence de son mérite (5). Destouches, lui aussi, était entré à l'Académie par la grande porte ; sa conduite avait toujours été probe et son théâtre l'image de sa vie. Philosophe chrétien, il fît de la religion « l'occupation la plus chère de sa retraite, le sujet de plusieurs écrits, l'entretien de sa raison, la consolation de ses derniers moments » (6). — Mais le voilà mort ; et presque en même temps que lui, vient de disparaître

(1) Voy. Harangues prononcées par Messieurs de l'Aoad. franc., de 1714 à 1787, VI, 204.

(2) Id., VI, 205.

(3) Id., VI, 206.

(4) Id.

(5) A cet endroit du discours, « on ne manqua pas de jeter los yeux à l'instant sur Bougainville, doat l'entrée à l'Académie est toute récente »(Raynal, II, 180,.

(6) Harangues, etc., VI, 213.

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« un autre écrivain dramatique, aussi noble qu'intéressant, et fait pour peindre le sentiment et Ja vertu » (la Chaussée) (1). La comédie est-elle donc menacée de périr ? Non, il existe encore des auteurs dramatiques ; seulement il faut garantir la scène d'une décadence possible. Egaler Molière est difficile : au moins peut-on l'imiter ; or, que nous enseigne-t-il par son exemple ? A ne jamais suivre le goût du temps, quand il est défectueux. Eh bien, aujourd'hui il l'est au plus haut point. Le siècle a du penchant pour les colifichets et pour les riens : il est à craindre que le théâtre ne s'accommode à ce penchant, qu'on ne représente plus que des petits tableaux, des miniatures, et qu'on néglige les grands caractères tranchés (2). On se plaint « qu'il ne reste que des nuances légères à crayonner » (3) ; ce sont les médiocres seuls qui parlent ainsi : « Un monde tout nouveau ne reste-t-il point à peindre, à instruire, depuis qu'à la honte des hommes les vices les plus funestes se sont polis, colorés, embellis au point de n'être plus que des sujets de plaisanterie ? » (4). (Ce monde nouveau a formé le sujet d'une pièce, le Méchant ; mais il faut croire que la matière n'était pas si riche, puisque Gresset n'en a tiré aucune autre pièce.) — Boissy pourra relever le théâtre français, y faire revivre la franche gaîté : « Par le choix de nos tableaux, par l'utilité de leur objet, par l'énergie et les grâces de l'exécution,

(1) Harangue!, etc., VI, 213.

(2) Ici, continue Raynal, «on trouva que c'était une épigramme qui tombait directement sur M. de Boissy. Ces sortes de traits satiriques sont assez du goût de M. Gresset qui est naturellement caustique et frondeur » (II, 180). Gresset n'avait-il pas plutôt en vue Marivaux ? Les chefs-d'œuvre de ce dernier sont antérieurs au discours de Gresset mais non point tellement que le genre même du « marivaudage » fût déjà oublié.

<3) Harangues, etc.. VI, 217.

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