IL
méritons, s'il se peut, le suffrage éclairé de notre auguste maître, méritons qu'au sortir des travaux qui occupeut chaque jour pour la félicité publique le père de la patrie, ses regards sublimes s'abaissent sur nos
yeux » (1).
Ce plaidoyer pour la comédie de caractère et contre le marivaudage forme la meilleure harangue de Gresset, on pourrait même dire la seule bonne. Elle est écrite avec plus de vigueur que la plupart de ses œuvres en prose ; elle soutient une thèse claire, nette et fort plausible (2). Gresset se sentait à l'aise ; on était entre gens de même bord, du même monde, le récipiendaire, le directeur de l'Académie et l'académicien défunt ayant tous trois travaillé pour le théâtre. La tâche de Gresset fut plus épineuse, lors de l'installation de d'Alembert. Cette fois, le hasard le mettait, lui dévot, en présence d'un incrédule et l'obligeait aussi à ne rien laisser paraître de son antipathie à l'égard de si condamnables doctrines ; il n'avait guère à sa disposition que les discrètes méchancetés et les compliments pointus qui sont comme une loi du genre : encore n'en usa-t-il que sobrement. Le nouvel élu remplaçait Surian, évèque
(1) Harangues, etc. VI, 218.
(2) Les opinions furent très diverses sur la valeur de ce discours Aux yeux de Raynal (II, 180), c'est un tissu « d'épithètes, de petites antithèses, et d'expressions épigrammatiques » ; Grimm au contraire (II, 415) lui rend pleine justice : « Vous trouverez dans ce morceau de M. Gresset beaucoup de réflexions excellentes et même neuves. » De Luynes nous apprend qu'il fut goûté du public : « il y a quelques jours que les deux discours de l'Académie ont été présentés au roi. Celui de M. de Boissy est envers; on dit qu'il a été fort applaudi. Quoi qu'il en soit, la réponse de M. Gresset en prose paraît bien plus digne des applaudissements qu'elle a eus. » {Mémoires, septembre 1751, XIII, 358). Fréron regretta que Gresset n'eût pas fait sa réponse en vers : « Cette idée ne lui sera pas venue sans doute, mais sa prose vaut bien des vers, et peut-être mieux. >. (Ap. de Cayrol, I, 311.) — Gresset relut son discours devant l'Académie d'Amiens, en décembre 175-t de Cayrol, I, 312).
de Vence, une espèce de saint, timide, doux, charitable, qui n'avait jamais, comme tant d'autres ecclésiastiques à cette époque, sollicité les faveurs royales, et, par une diction toujours simple, s'était acquis une renommé-; d'orateur. D'Alembert (1) fit ressortir cette simplicité de son éloquence, la modestie de son caractère et la largeur de sa piété : Surian, disait-il, ne connaissait pas le fanatisme aveugle qui réprouve les lettres et la philosophie comme néfastes pour la religion, alors qu'au contraire elles affermissent en même temps le principe religieux et le principe monarchique. Il fallait une certaine hardiesse pour soutenir ce paradoxe, et aussi pour transformer l'êvêque de Vence en défenseur posthume de YEncyclopédie naissante. Le discours de d'Alembert excita peu d'enthousiasme : il ne trouva grâce ni devant Grimm (2), ni à plus forte raison devant Fréron, qui lui reprocha un « style contraint, embarrassé » (3). — La gêne que d'Alembert éprouvait à louer un évêque, Gresset l'éprouva à louer un philosophe; il imagina un détour ingénieux pour s'en dispenser : « La Renommée ne me laisse rien à dire : d'ailleurs la véritable philosophie ne supporte qu'impatiemment le tribut des louanges » (4). Très vite il aborde un sujet moins scabreux : le panégyrique de Surian. L'êvêque de Vence avait « recueilli, dans cette compagnie, l'héritage et la place de Bossuet et de Fléchier » (5). Maintenant qu'il n'est plus, « l'éloquence sacrée attend... un restaurateur» (6). Pour
(1) Disc, prononcés dans VAcad. franc., le jeudi 19 décembre 1754, à la réception de M. d'Alembert, Paris, Brunet, 1754.
(2) Ap. de Cayrol, I, 318.
(3) Id., 1,314.
(4) Disc. prononcés, etc., 13.
la relever, les dons du génie ne suffisent pas : il faut à l'autorité du précepte joindre celle de l'exemple ; cette autorité-là, Surian la possédait mieux que personne : « il n'eut de guide que la religion ellemême.... il n'était point de ces prédicateurs frivoles et méprisables, qui, à la face des autels même, cherchant moins les palmes du sanctuaire que les lauriers des spectacles, viennent montrer qu'ils ne savent que le langage du monde, ne veulent que lui plaire, et n'emportent de nos temples, aux yeux du christianisme et de la raison, qu'une gloire sacrilège et des succès ridicules » (l). Il ne quitta jamais son diocèse, sauf pour se rendre à l'assemblée du clergé ; « bien différent de ces pontifes agréables et profanes crayonnés autrefois par Despréaux, et qui regardant leur devoir comme un ennui, l'oisiveté comme un droit, leur résidence naturelle comme un exil, venaient promener leur inutilité parmi les écueils, le luxe et la mollesse de la capitale, ou venaient ramper à la cour, et y traîner de l'ambition sans talents, de l'intrigue sans affaires, et de l'importance sans crédit » (2). On le voit, sous couleur de peindre les vertus de Surian, Gresset attaquait la mondanité des prélats du xvme siècle et leur goût pour les déplacements ; chaque trait de panégyrique était indirectement un trait de satire. Avec une violence qui prouve moins de tact que de franchise, l'auteur de Ver-Vert et de Y Abbaye protestait encore une fois contre la corruption des mœurs ecclésiastiques.
Le public, qui avait écouté froidement le reste du discours, applaudit à cette critique des prêtres courtisans(3). Mais la seconde impression fut bien différente
(1) Bise, jjrononcès, etc., 16.
(2)Id.,17.
<3) « Les deux discours n'ont point encore paru ; il paraît qu'on est
de la première; presque tout le monde s'accorda pour mettre ce discours, dans son ensemble, au-dessus de celui de d'Alembert; seulement on discuta l'opportunité de l'attaque contre lesévêques. Raynal la jugea absolument déplacée, et Buffon, « assez hors de propos » (1). Gresset aurait pu invoquer pour sa justification d'illustres précédents, entre autres cette caustique épigramme de Racine, peu suspect d'irrévérence à l'endroit de la religion :
Un ordre, hier venu de Saint-Germain, Veut qu'on s'assemble : on s'assemble demain. Notre archevêque et cinquante-deux autres
Successeurs des apôtres S'y trouveront. Or de savoir quel cas S'y traitera, c'est encore un mystère ; C'est seulement chose très claire Que nous avons cinquante-deux prélats Qui ne résident pas (2).
assez content de celui de M. d'Alembert, mais que l'on trouve dans celui de M. Gresset beaucoup trop d'affectation et un style ampoulé pour dire des choses assez communes ; on y a remarqué aussi un endroit sur la résidence des évêques dans leurs diocèses qui a été applaudi jusqu'à battre des mains, et qui peut avec raison être regardé comme une critique contre les évêques. » (Luynes, Mémoires, XIII, 10.) Il est vrai que les antithèses abondent dans ce discours, et ne sont pas toujours très heureuses. Raynal le lui reproche également : «.... Enfin ce discours a paru très long et très mal écrit, comme tout ce que M. Gresset a fait en prose. M. d'Alembert a encore gagné à cette opposition, et on a vu la différence qu'il y avait entre le philosophe et le poète, c'est à peu près celle qui 6e trouve entre des mots et des choses » (II, 207). Grimm constate.que les lecteurs des deux discours ont différé d'avis avec leurs aui*teurs(II, 458) : du reste, Sa conclusion personnelle n'est guère moins sévère que celle de Raynal : « Le discours de M. Gresset, généralement parlant, est trop long, et, par intervalles, un peu plat et maussade, aux fréquentes antithèses près ; mais il est bien écrit, et vous serez surtout content du début et du portrait de M. l'évêque de Vence » (II, 461). (Voy. de Cayrol, I, 317 et 319.) — Inutile d'ajouter que Fréron, très dur pour d'Alembert, se répandit en compliments sur Gresset (de Cayrol, I, 314).
(1) Lettre au président de Ruffey (ap. Berville, 1">6).
(2) Ap. Berville, 156. — Bien des années après le discours de Gresset, à la veille de la Révolution, Mercier s'élevait rontre le même abus: « Les évêques violent facilement et sans remords la loi de la résidence, en quittant le poste qui leur est assigné par les saints canons. L'ennui
Collé prit la défense de l'imprudent : « Comme dans ce siècle vil et d'esclaves tout paraît fort, l'on a regardé cet endroit du discours de Gresset comme une déclamation peu mesurée contre les évêques ; et cependant, que dit-il ? Une chose fort simple, qui est qu'il faut que les évêques résident. Cela ne peut point s'appeler une déclamation : il n'y a là rien d'outré ni d'exagéré ; d'ailleurs, il parle du temps de Despréaux ; pourquoi nosseigneurs veulent-ils prendre ce paquetlà pour eux ? » (1). Au milieu de la désapprobation générale, la cause de Gresset avait pour elle Caton. Toutefois, n'en déplaise à Calon, si Gresset, en principe, n'avait pas tort, dans « l'espèce » il eût pu s'abstenir sans inconvénient. Bien qu'il s'abritât sous l'autorité de Boileau, c'était les évêques du xvme siècle, et non ceux du xvir9, qu'il attaquait ; personne ne s'y trompa ; or, ces remontrances publiques étaient-elles de mise dans la bouche d'un jésuite remercié et au cours d'une solennité purement littéraire ? Puis, l'habile tactique de d'Alembert, qui avait présenté Ja philosophie comme la très humble servante du trône et de l'autel, donnait un fâcheux relief à l'attitude de Gresset, qui semblait viser la religion par delà ses ministres. Il n'en fallut pas davantage pour lui attirer la réputation d'esprit fort, alors que cette sortie n'avait eu pour motif que l'intransigeance de sa dévotion. Le bruit en vint aux oreilles du roi; Louis XV n'aimait guère les casseurs de vitres; quand le directeur de l'Académie, selon l'usage, alla présenter son discours à Versailles, il lui tourna le dos (2).
les chasse de leurs diocèses, qu'ils regardent comme un exil : ils viennent presque tous à Paris, pour y jouir de leurs richesses, et, mêlés dans la foule, y trouver cette liberté qu'ils n'ont pas dans le séjour où la bienséance les force à la gêne de la représentation. » (Tableau de Paris, I, 280 ; cf. I, 291.)
(1) Journal, I, 444.
(2) Renouard (ap. de Cayrol, I, 319-20) est le seul qui rapporte cet
Gresset fut consterné ; maladroit dans la flatterie (défaut honorable), il n'avait pas joui jusque-là d'une faveur extraordinaire ; Mme de Pompadour goûtait peu, semble-t-il, sa personne (1); mais le roi et la favorite estimaient ses ouvrages : il devait à l'un le succès de Ver-Vert, à l'autre le succès du Méchant, ou au moins la consécration de ces succès. Allait-il donc, pour une phrase malencontreuse, perdre ce précieux appui ? Dans la seconde édition de son discours (2), la tirade contre les pontifes agréables et profanes disparut (3). C'était trop peu encore ; il guetta avec impatience
incident ; M. de Cayrol remarque (I, 320) que son témoignage, en l'absence de tout autre, a peu de poids. Sans doute, mais ce qui lui prête une certaine vraisemblance, c'est ce fait que Gresset, immédiatement, supprima le passage incriminé ; une pareille hâte à se déjuger peut bien avoir pour motif la pression de l'opinion publique, mais s'explique encore mieux par le regret d'avoir choqué le roi. — D'autre part, Renouard se trompe, et M. de Cayrol le réfute judicieusement (I, 319-201, quand il soutient que le mécontentement de Louis XV fit renoncer Gresset à tous ses projets littéraires et le soumit à la direction religieuse de l'évêque d'Amiens. Il n'y a pas eu, dans la vie de Gresset, de heurt si brusque, de « conversion » soudaine. Il ne cessa jamais d'être pieux, et si sa dévotion, vers cette époque, prit un caractère plus grave, ce fut bien, en partie, sous l'influence de Dorléans de la Mothe, mais non à cause d'une disgrâce royale.
(1) Mme de Pompadour, on s'en souvient, avait soutenu contre lui en 1748 la candidature de l'abbé Leblanc à l'Académie française. Gresset, du reste, ne se joignit guère à la foule de ses courtisans et ne lui dédia aucune pièce ; ce n'est pas à elle que s'adresse l'épître sur l'attentat de Damiens, comme on l'a prétendu à tort, mais au roi (de Cayrol, I, 335). Pourtant on a retrouvé dans les papiers du poète quelques vers aimables pour la marquise
On ne trace que sur le sable La parole vague et peu stable De tous les seigneurs de la cour ; Mais sur le bronze inaltérable Les Muscs ont tracé le nom de Pompadour Et sa parole invariable.
(De Cayrol, I, 336.)
(2) Celle qui appartient au recueil général des Harangues de Académi e ; dans la première édition, qui provoqua ce toile universel, son discours figurait seul, avec celui de d'Alembert.
(3) Voy. de. Cayrol, I, 315-6. D'après Berville (154-5), la phrase aurait été rayée du recueil de l'Académie, sur la plainte des évêques
présents à l'avis.
l'occasion de se faire pardonner. En 1757, la tentative criminelle de Damiens lui parut l'offrir; le nom de l'assassin et celui de la patrie de Gresset se ressemblaient fâcheusement : le poète adressa à Louis XV une épître où il le suppliait de débaptiser Amiens : « Cet ouvrage, disait-il dans l'avant-propos, a été présenté au roi dans les premiers jours du mois de février [1757]. » La requête qu'il renferme « était fondée sur le cri public et sur le vœu général d'une ville, qui dans la consternation et la douleur qu'elle partageait avec toute la France sur le détestable attentat du 5 janvier, voyait pour elle-même un malheur de plus à déplorer dans l'affreux rapport de son nom avec le nom d'un monstre exécrable à notre siècle et à la postérité. » Il faut une éclatante réparation : « La ville dont il s'agit pouvait seule avoir cet honneur, et le désirait ardemment; ce motif a dicté cet ouvrage.... » (1). La pièce est en alexandrins, assez fermes. Gresset ne peut croire à la réalité de ce forfait; ou, s'il est réel, le coupable ne doit pas être un Français :
Rebut de la nature et des peuples divers,
La Fureur l'a nourri dans de profonds déserts (2).
Tout au moins ne pouvait-il connaître le roi de France : la bonté de Louis lui aurait fait tomber le fer de la main, si ce n'avait été le prestige de sa demeure auguste. Quel siècle ! Partout des sinistres, partout des désastres,
Des champs où fut Lisbonne aux sables de Lima, Des cendres du Vésuve aux glaces de Volga (3).
(1) Avant-propos de l'épîtrc sut l'attentat commis sur la p er senne sacrée du Itoi, le 5 janvier 1 7 ~« 7 . avec une requête au lù'i . pour tu pplier
rès humblement Sa Majesté de changer le nom d'une cille de France- Paris, Séb. Jorry, 1757.
Le sage frémit sur la terre chancelante.... Mais aucun fléau n'est comparable à celui qui vient de frapper la France dans la personne de son roi; le pays s'émeut, tout gémit;
Tout redemande au ciel d'une tremblante voix Et le père du peuple, et le meilleur des rois (1).
Puis viennent une série d'apostrophes : au ciel, dont Gresset sollicite la guérison rapide de Louis ; à la Renommée, qu'il presse d'annoncer bientôt cette bonne nouvelle à l'Europe et à l'Amérique ; enfin à Louis : tous ses concitoyens , comme lui-même, voudraient voir changer le nom de leur ville, qu'ils ne prononcent plus qu'avec horreur :
Cette triste cité n'ose plus se connaître,
Et, la mort dans le sein, elle attend pour renaitre
Qu'un souffle créateur vienne la ranimer (2).
Commandez, nommez-nous. Tout un peuple éploré Attend ce changement de votre ordre sacré, Et, si j'ose implorer du sceau de votre empire Un titre illustre et cher que mon zèle m'inspire, Par lui de notre ville assurez le renom, Louis va le créer, Louisville est son nom (3).
— Gresset avait eu tort de se donner pour le porteparole des Amiénois : si purs que fussent leurs sentiments monarchiques, ils refusèrent de prendre la livrée royale , et leurs protestations firent échouer la requête : « Le corps de ville, qui n'avait point été prévenu, dit le P. Daire, se garda bien de se prêter à une idée aussi singulière; il eût fallu, par la même raison, rayer saint Damien du calendrier » (4).
(1) Epitre si/r l'ultimiat, p. 9.
(2) Id. p. 11.
(3) Id., p. 12.
(4) Ap. de Cayrol, 1,336.
Ce fut, dans le monde littéraire, un éclat de rire général : « .... quand Amiens, écrit Grimm, aurait encore plus de rapport avec le nom du malheureux Damiens, ce changement de nom n'aurait pas fait un certain effet dans le public. On n'est plus dans le goût de cette sorte d'héroïsme que la philosophie a rendu ridicule. Le nom n'est rien.... M. Gresset, de l'Académie française,.... a fait à cette occasion des vers sur l'attentat commis sur la personne sacrée du roi.... Ces vers ont été jugés d'une voix unanime plats et mauvais.... » (1). Une fois de plus Gresset avait dépassé la mesure : Louisville alla rejoindre, dans le pays des chimères, la colonne lodoïque (2).
Ces blessures d'amour-propre s'aggravèrent de soucis matériels. Il occupait, nous l'avons vu, depuis la fin de l'année 1734, un petit emploi dans l'administration des postes, qui avait suffi à ses besoins, tant qu'il était demeuré célibataire. Maintenant qu'il était marié, sans enfants, il est vrai, mais tenu à un certain état de maison, ses ressources devinrent trop minces, et il
(2) L'énormité d'une telle flatterie ne pouvait avoir pour excuse que le vif désir de Gresset de rentrer en grâce auprès du roi. (Voy. Toumeux, Corresp.de Grimm, note à propos du passage précité.) D'ailleurs Gresset eut conscience de sa maladresse, car son épître au roi ne figure dans aucune édition de ses œuvres complètes (de Cayrol, I, 336). — M. de Cayrol (1,339) constate que Grimm s'est trompé en soutenant que la requête qui tendait à faire changer le nom d'Amiens provenait des Amiénois eux-mêmes (Corresp., III, 391). L'erreur de Grimm est toute naturelle : l'avant-propos et le ton gérai de l'épître semblent bien indiquer que Gresset avait mandat de ses concitoyens pour demander ce changement. — Le falsificateur des Mémoires de la marqu\sc de Crèqui arrange un roman sur l'opposition de l'évêque d'Amiens à la requête de Gresset ; on en trouvera le détail et la réfutation dans M. de Cayrol (I, 340-2). Tl se peut toutefois que cette fantaisie renferme une part de vérité (de Cayrol, I, 342) ; sans doute Dorléansdela Mothe, ami de Gresset. lui adressa des remontrances sur les difficultés canoniques que soulèverait la réalisation de son projet, et, sans doute, c'est là 1' « obstacle qui ne pouvait être prévu », comme dit Gresset dans l'avant-propos de son épître, et qui « a empêché le succès de la requête ».
tâcha de les accroître. Un fragment de correspondance de l'année 1755 nous initie à l'une au moins de ses démarches (1). Moreau de Séchelles, le bisaïeul du célèbre conventionnel, était alors contrôleur général des finances; Gresset connaissait fort bien sa fille, Mme Hérault, et l'ami de sa fille, antiquaire cacochyme, membre de l'Académie française et de l'Académie des inscriptions , Bougainville. H échangea , avec Mme Hérault et Bougainville, quelques lettres semées de plaisanteries un peu grosses, et d'où il ressort qu'il utilisa leur intermédiaire pour obtenir du contrôleur général un supplément de revenus. Sous quelle forme ? Il est impossible de le déterminer exactement. On croit savoir qu'il lui fut accordé certaines concessions sur la ferme des deniers de Bretagne (2) et que Mme de Chaulnes, son ancienne protectrice, s'employa pour lui en cette occasion (3). Mais la malechance le poursuivit; quatre années plus tard, en 1759, il adressa une supplique à M. Bertin, alors contrôleur général, pour être indemnisé « d'une perte de près de vingt mille francs qu'il avait soufferte dans la ferme des deniers de Bretagne ». Les poètes, en ces temps lointains , étaient de tristes financiers (4).
(1) De Cayrol, I, 320 et suiv.
(2) ld., I, 331.
(3) ld., I, 333. — Gresset était à Chaulnes en 1755 ; il y composa un morceau « pour la clôture de la tragédie » (de Beauvillé 155-6), où il fulmine contre la comédie qui dégrade, dit-il, l'âme de l'îtcteur et lui communique le défaut raillé (les comédiens qui jouèrent Cléon sont-ils devenus méchants?) ; par contre, il est plein d'égards p tut la tragédie, « l'école des grands cœurs » (p. 155). Ce qui permet d'assigner à cette poésie une date au moins approximative, c'est une allusion qui y est faite à V Orphelin de la Chine, représenté en 1*55.
(4) Cependant n'exagérons rien. M. Berville soutient 'p. 125) que, de 1736 à 1773, Gresset vécut uniquement avec les produits de son emploi et ne reçut aucune pension : c'est une erreur. Il obtint, vers 1758, une pension sur le Mercure, comme le prouve péremptoirement une lettre de M. de Saint- Florentin, alors secrétaire d'Etat de la maison du ro
Il oublia ses peines en écrivant des vers; l'année où il adressa son épître au roi (1757), il en dédiait une autre à M. de Boullongrie, — encore un contrôleur général. Ces hauts fonctionnaires tiennent beaucoup de place dans sa vie et dans ses ouvrages, depuis le moment où il descendit de sa Chartreuse : Orry d'abord, puis Moreau de Séchelles, Boultongne, Bertin. L'épître de 1757 salue l'avènement de M. de Boullongne (1); le poète s'excuse de venir si tard le féliciter; les nouvelles mettent du temps à arriver en province :
Ce n'est que dans ces lieux brillants Qu'enrichit la Seine féconde Des heureux tributs de son onde Que l'on sait tout, que Ton sait bien ; Ailleurs on n'est plus de ce monde, On sait trop tard, on ne sait rien (2).
Après quelques épigrammes contre la province, Gresset donne un exemple de sa « stupidité plénière » (3). Quand Vardes revint d'exil, c'est-à-dire de
{Dépêches, volume coté, aux Archives nationales, o1, 400, p. 200, n"511) : « A Versailles, le 13mai 1758. — J'ai, Monsieur, été fort aise de la grâce que le roi a bien voulu vous faire en vous accordant une pension sur le Mercure; M. de Marmontel vous donnera une copie collationnée de son brevet de privilège lorsqu'il lui aura été délivré et qui vous servira de titre de cette pension ; je profiterai toujours avec plaisir des occasions où je pourrai vous marquer les sentiments avec lesquels je vous suis, Monsieur, très parfaitement dévoué. » Dans la même période, il dut recueillir un petit héritage ; la Bibliothèque nationale (Nouv. acq. franc., 31) possède un bail de 1759, eigué par lui, d'où il résulte qu'il afferme, pour soixante livres par an, une terre qui lui a été léguée. Voilà des faits positifs. De plus, vers la fin de sa vie (M. Berville en parle lui-même, p. 171), Gresset reçut de M. Bertin, alors ministre, une nouvelle pension de 800 livres. Enfin, s'il faut en croire M. de Wailly (Lettre à d'Alembert, communiquée par M. de Belloy), il était secrétaire des bâtiments du roi avec cent louis d'appointements. On le voit, la médiocrité de sa situation n'alla jamais jusqu'au dénûment
(1) Œuvres de Gresset,!, 193-9.
(2) Id., I, 196.
(3) Id.
province, Louis XIV daigna s'informer du genre d'existence qu'il avait mené : « Sire, répondit le courtisan, j'ai vécu au milieu d'une compagnie charmante, où s'agitent des questions neuves et graves; quand je suis parti, on discutait pour savoir qui, de vous ou de votre frère, était l'aîné. » — Parisien jadis, le poète médisait de Paris; maintenant provincial, c'est la province qu'il raille : maintenant comme jadis, il ne conviendrait guère de prendre au sérieux une satire inofTensive.
En 1758, Gresset s'amuse à parodier quelques pièces de théâtre contemporaines (1) : nous possédons les litres et des fragments de ces essais : Arlequin cannibale, les Sauvages à Pains, les Sauvages petits maîtres; rien ne nous assure qu'il les ait terminés : en tout cas, il ne les jugea pas dignes de l'impression. Puis, il continue un long poème dont il s'occupait déjà depuis plusieurs années, à bâtons rompus, le Parrain magnifique.
Le sujet de ce poème est une anecdote que Mme de Ghevreuse lui avait apprise et qui l'avait séduit par son parfum de fabliau malicieux : fort insignifiante au demeurant; il avait d'abord songé à en faire un conte de trente à quarante vers, ensuite une comédie, ensuite un poème en quatre chants, de sept cents vers ; enfin, sa fertile imagination travaillant sans cesse sur le canevas primitif, les quatre chants étaient devenus dix (2). Il voulut même leur en ajouter deux, de sorte que son poème aurait eu douze chants, tout comme ÏEnéide : mais il renonça à ce dessein : « Quand le sujet me plaît, écrit-il, je ne sais pas finir » (3). Voilà qui pourrait servir d'épigraphe à
{{) De Cayrol, 1,343-4.
(2) Id., 1, 348.
(3) Id., I, 363.
beaucoup de ses poésies, et spécialement au Parrain Magnifique: il le mettait sur le même rang que Ver- Vert, alors, suivant l'appréciation si juste de Sainte- Beuve (1), que cette pauvreté est à son chef-d'œuvre ce que Gampistron est à Racine.
Il l'avait commencé dès 1749, avec l'intention de lui donner pour titre la Pomponide fie héros du poème s'appelle M. de Pomponne); en 1753 ou 1754, l'ouvrage était achevé sous sa forme définitive ; même alors, il le retouche sans cesse, jusqu'en 1775 (2). Il apporte dans sa tâche un soin inusité; il écrit à l'in-
(1) Ouvr. cité. — On doit à Renoeard la publication de ce poème, en 1810. D'après M. de Cayrol, un des amis du célèbre libraire, Croft, qui résidait à Amiens, se serait emparé secrètement du manuscrit, et, en une nuit, aidé de plusieurs copistes, l'aurait transcrit d'un bout à l'autre. De plus, avec l'aide de son secrétaire Ch. Nodier, il aurait altéré de très nombreux passages (de Cayrol, 1, 344-7). — M. de Beauvillé met à néant ces allégations : la copie n'eut pas lieu en une seule nuit, puisque, dans une lettre du H septemdre 1810, Croft promet à Renouard, en lui envoyant deux des chants du Parrain magnifique, de lui adresser le reste dans huit ou dix jours ; il n'y eut pas plusieurs copistes, mais un seu ; son collaborateur ne fut pas Ch. Nodier, qui n'était plus à cette époque son secrétaire ; enfin Croft n'a rien modifié du manuscrit qu'il avait entre les mains (de l'eau ville, 85-94). En somme, il n'y a que deux faits sur lesquels M. de Beauvillé soit d'accord avec M. de Cayrol : la clandestinité de la publication et l'incorrection du texte actuel. Legouvé, l'auteur du Mérite des femmes, qui avait été chargé par Renouard de le rectilier, s'acquitta maladroitement de cette tâche délicate et substitua trop souvent ses propres vers à ceux de Gresset (de Beauvillé, 75-6). Non seulement ce texte est fautif, mais il est incomplet : M. de Cayrol cite quelques vers d'un fragment inédit qui devait terminer le 5° chant (de Cayrol, I, 357). M. de Beauvillé, qui possédait le manuscrit le plus complet, probablement, que l'on connaisse de 1 ouvrage (88-9), ne s'est pas décidé à le publier. Le vers qui figure d'ordinaire sous cette forme :
Au point milieu du siùcli? dix-huitième, était primitivement celui-ci :
En l'an quarante-neuf du siècle dix-huitième.
C'est donc en 1749 que se passait l'historiette rimée par Gresset (de Beauvillé, 89).
(2) De Cayrol, I, 353. — La Bibliothèque nationale, la Bibliothèque d'Amiens et la famille de Gresset possèdent des brouillons nombreux du Parrain magnifique, littéralement criblés d ■ ratures et de corrections.
tendant de Soissons pour obtenir des renseignements exacts sur l'abbé de Saint-Médard (1) ; il se reproche comme un crime le rôle grotesque qu'il attribue à un autre personnage (2); dans une lettre à Mm9 de Ghevreuse, son inspiratrice, il s'écrie avec un orgueil naïf : « Je ne sais si la paternité m'aveugle, mais le Parrain, avec tous ses défauts, me paraît délicieux... (3) ». A plusieurs reprises, il se nomme luimême le Parrain, comme s'il ne faisait qu'un avec son héros. Il médite successivement une lettre préliminaire, qui ne vit pas le jour et où il voulait démontrer que, contrairement au préjugé répandu d'après lequel il ne peut « y avoir d'ouvrages de plaisanterie et de bonne gaieté sans les trois grands ressorts à la mode, la méchanceté , l'ordure et l'irréligion », rien de tel ne déshonore son poème (4); une préface, dont un fragment sur l'utilité des avant-propos a élé publié par Renouard avec le reste de l'ouvrage ; une sorte à'épitre dédicatoire, en prose, à la reine Marie-Antoinette, qui entendit la lecture du Parrain (1774) (o). Il eut même le dessein, qu'il ne réalisa probablement point, d'en envoyer un exemplaire à Frédéric (6), bien que, à l'époque où le poème fut terminé, ses relations avec le roi de Prusse n'eussent plus rien de cordial. Jamais il ne s'était donné autant de peine, ni pour composer et remanier un ouvrage, ni pour en assurer le succès. Il enjoliva, attifa, gâta cet enfant de sa vieillesse, et l'enfant devint insupportable, comme tous les enfants gâtés.
Les héritiers de Gresset, à l'insu de qui eut lieu en
(1) De Cayrol, I, 350-1.
(2) Id., 1.360.
(8) Id., I, 349.
(.4) Id., 1,351.
(6) Id., I, 356-7.
(6) ld., I, 355.
1810 la publication du Parrain, furent très irrités, parce que, disaient-ils, elle pouvait nuire à la gloire de leur aïeul (1) ; en quoi ils avaient tort, car la faiblesse d'un ouvrage ne déprécie nullement les autres ; mais la rigueur de leur critique n'était pas moins fondée. Le Parrain est une plaisanterie manquée : on sait qu'il n'y a rien de plus lugubre ; le poète s'amuse et ne nous amuse pas. Son rire n'est pas communicatif ; il sonne faux, et, comme il se prolonge à travers dix chants, cette obstination dans l'erreur exaspère l'ennui. Qu'on en juge ; voici toute la matière. M. de Pomponne, abbé de Saint-Médard, est à la fois très vaniteux et très économe ; un habitant de Soissons le choisit pour parrain de son enfant ; flatté de cet honneur, il n'ose le décliner ; mais, afin de s'épargner la dépense, il délègue son parrainage au maire de la ville qui supportera la plus grande partie des frais. Pour extraire de ces données un poème, il ne fallait rien moins que la merveilleuse abondance de Gresset ; mais cette abondance était fatalement condamnée au délayage insipide : que nous importent cet abbé et ce maire ? quel intérêt présentent leurs petits arrangements ? que nous font la duplicité de l'un et la sottise de l'autre ? — Au premier chant, nous apprenons que depuis deux ans M. de Pomponne a été sollicité d'être parrain ; mais il est plus souvent à la cour que dans sa terre abbatiale ; ce détail amène une charge de Gresset contre les courtisans ; puis vient un portrait de l'abbé et de ses ridicules.
Je ne serai point court, mais qui m'aime me suive, dit le poète (2) ; on le suit parce qu'on l'aime, mais
(l)De Cayrol, 345-6.
(2) Œuvres de Oresnct, brochure ;i part, 18.
avec impatience — Au deuxième chant, Monseigneur est arrivé enfin de Versailles ; par avarice, il ne reçoit personne ; du reste, il a un factotum encore plus ladre que lui, la Jeunesse, qui du rang- le plus humble s'est élevé à la dignité de valet de chambre, et gourmande tout le monde, même son maître. — Troisième chant : le père de l'enfant qui attend depuis deux années le baptême, rappelle sa promesse à l'abbé ; celui-ci demeure irrésolu : d'un côté un baptême et le cérémonial qu'il occasionne, mettent singulièrement un parrain en évidence ; mais de l'autre c'est bien cher. S'il en croyait la Jeunesse, il renoncerait à ce coûteux honneur. Il finit par décider qu'il sera parrain ; seulement, au lieu de l'être en personne, il se fera représenter. — Le quatrième chant s'ouvre par de jolis vers sur la vie de province :
Là tout est remarqué, tout fait événement ; La plus mince aventure est un objet d'envie. On s'honore de tout, chacun a la manie
De faire spectale un moment, Et d'être quelque chose une fois en sa vie ; Ne fût-ce qu'obtenir les honneurs du fauteuil
Dans sa petite académie, Ne fût-ce que marcher prévôt de confrérie,
Ou premier manteau dans un deuil (1).
Qui aura l'honneur de suppléer le parrain officiel' Ce sera un vertueux citoyen de Soissons, M. Pommier (l'histoire, paraît-il, le nomme M. Carrier) (2), autrefois marguillier, aujourd'hui maire, et qui n'a pas son pareil pour organiser une réjouissance. L'abbé le prévient de son choix, et le prie de venir le trouver dans deux jours pour conférer sur le pro-
(1) Œuvres de Gressct, brochure à part, 38-9.
(2) Gresset lui avait d'abord laissé son vrai nom ; il le modifia eu 1769 (de Cayrol, I, 350
gramme de la fête. — Cinquième chant : M. Pommier est ravi, la ville entière le félicite ; tous les corps de métiers viennent lui demander sa pratique pour le jour du baptême, et il l'accorde à tous, par bonté d'âme. Puis il médite un superbe programme, d'autant plus superbe que Monseigneur, il n'en doute pas, paiera tout. — Sixième chant : il s'en va à l'abbaye, dans une chaise à quatre chevaux, pour prendre les ordres du parrain ; l'abord froid desgensde la maison lui inspire un sombre pressentiment. — Septième chant : l'abbé n'est pas encore visible ; M. Pommier a tout le temps de regarder, d'observer autour de lui ; il admire le sanctuaire où Monseigneur travaille, lasaile où, comme les nobles de jadis, il déjeune en face de ses vassaux. Le visiteur fait antichambre longtemps, car l'abbé est soigneux de l'étiquette et des convenances hiérarchiques. — Huitième chant : la Jeunesse, que M. de Pomponne, par crainte de ses reproches, avait éloigné, apprend en chemin qu'un équipage somptueux s'est arrêté devant l'abbaye. Il revient précipitamment et questionne M. Pommier sur le but de sa visite. Au cours de l'interrogatoire, on entend une aubade dans la cour du château. M. Pommier explique que les gens de l'endroit veulent, sans doute, fêter ainsi le parrainage de Monseigneur, et que lui-même vient pour cet objet. La Jeunesse, en fureur, court battre les musiciens ; mais, comme il a quatre-vingtdeux ans, le pied lui manque, il tombe et s'évanouit. — Neuvième chant : M. Pommier est enfin introduit ; il avait préparé un beau discours, mais, devant l'imposant M. de Pomponne, il balbutie et ne sait plus que dire. L'abbé daigne le rassurer, et l'entretien commence. — Dixième chant: Monseigneur est fâché d'apprendre qu'on ait désigné une jeune fille pour marraine ; il eût trouvé plus en rapport avec son liant
rang que la ville fûl sa commère. Toutefois, en bon prince, il consent à pardonner. Puis, au grand ébahissement de M. Pommier, il fixe ainsi ses largesses : douze francs au curé ; trente sous au bedeau, trente sous au suisse, quarante sous à l'organiste, et le reste à l'avenant. M. Pommier regagne tristement Soissons ; un autre, dans de telles conditions, eût renoncé au sous-parrainage, mais il en est trop fier pour s'y dérober et suppléera, moyennant vingt-sept livres dix sous, à l'insuffisante magnificence de M. de Pomponne :
Ne doit-il pas trouver bien placés et bien doux Les frais qu'il fut contraint de faire?
Aux siècles à venir le voilà sûr de plaire
Pour ses vingt-sept livres dix sous :
L'immortalité n'est pas chère (1).
D'accord, mais jouit-il de l'immortalité ? Il n'est pas sûr que M. Pommier en ait eu pour son argent. Sans rindélicatesse d'un libraire trop zélé, le monde ignorerait son héroïsme ; et le fastidieux poème où ses hauts faits sont racontés, dormirait encore du légitime sommeil dont Gresset ne lui avait pas refusé la douceur.
Si l'auteur du Parrain magnifique laissa son poème inédit, on peut tenir pour assuré que ce ne fut nullement par conscience de sa médiocrité : il lui portait une alfection trop aveugle. Ce fut vraisemblablement (2} par l'effet d'un scrupule religieux : il lui semblait peu convenable de railler un ecclésiastique. Quand il composa Ver-Vert, il n'était point si timoré : mais bien des années séparent les deux poèmes. La piété de Gresset, qui fut toujours égale en profon-
( 1) Œuvre» de Qretset, brochure à part, 104. (2) Hypothèse de M. de Cayrol, I, 157-S.
deur et en sincérité, devenait avec l'âge plus pointilleuse ; l'ascendant d'un de ses amis intimes, l'évêque d'Amiens, favorisa cette évolution. Dorléans de la Mothe, dans le monde, était aimable, gai, spirituel, et cette conformité d'humeur l'avait tout naturellement rapproché de Gresset (1) ; dans l'exercice du sacerdoce, c'était un homme tout différent : rigide et austère, il n'admettait aucun tempérament, ni pour l'interprétation du dogme, ni pour la pratique du culte. On cite de lui beaucoup de réformes ; mais il croyait n'avoir jamais assez fait : <r Les hommes, disait-il, nous louent pour la moitié de notre devoir que nous faisons, et nous devons trembler pour l'autre moitié que nous ne faisons pas. » Sa vie fut un exemple; lui, au moins, résidait, à l'encontre de ces prélats de cour que Gresset avait naguère flétris ; peut-être même, ainsi qu'on l'a finement remarqué (2), celui-ci ne fît-il en cette circonstance qu'exprimer l'opinion intime de son ami. Mais d'autre part les prélats qui ne résidaient point, fort indulgents à eux-mêmes, l'étaient aussi aux autres ; ceux au contraire qui surveillaient avec rigueur leur propre conduite, ne pouvaient comprendre ni excuser
aucune défaillance : « On aremarqué, dit Mercier,
que les évêques qui accomplissent inviolablement la loi de la résidence (ce qui forme le petit nombre) avaient une piété minutieuse, inquiète, turbulente, toujours prèle à dégénérer en fanatisme, qu'ils vexaient les habitants de leur diocèse par un zèle aveugle et inconsidéré ; tandis que les autres, non résidants, avaient des lumières, de la tolérance, aimaient la paix, et ne persécutaient personne : de sorte que tout le mal, peut-être, qui résulte de leur éloignement, c'est que
(1) De Cayrol, II, 2.
(2) Berville, 155.
Tarèrent qui leur vient des provinces, ne se consomme pas dans le sein des provinces même (1). » La vertu de M. de la Mothe était orgueilleuse et impitoyable. Dans l'affaire de la Barre (1765), il joua un rôle que l'on qualifierait d'odieux, si la violence de son indignation ne l'excusait en partie. Comme Abbeville dépendait de son évêché, il évoqua le procès à son tribunal ecclésiastique sans préjudice du tribunal laïque, lança un monitoire (2), et vint faire à Abbeville, avant que la sentence des juges qui inslruisaient la cause fût connue, une amende honorable où il déclara que les coupables s'étaient rendus dignes des derniers supplices en ce monde (3). Bref, il ne suivit point dans cette affaire la ligne de conduite que lui dictait l'esprit de charité et surexcita l'opinion publique au lieu de l'apaiser.
Ce vieillard d'une volonté inflexible exerça une influence toute naturelle sur Gresset, et le résultatle plus manifeste de son influence fut de le déterminer à ne plus écrire pour le théâtre (4) : Gresset suivit d'autant plus docilement ce conseil que dix ans de retraite oisive commençaient à affaiblir ses facultés créatrices. La décision prise, il songea à la faire connaître de tous, et l'exposa en 1759 dans un opuscule intitulé : Lettre
(1) Tableau de Paris, 291-2.
(2) « Le monitoire d'Abbeville fit précisément le même effet que celui de Toulouse contre les Calas ; il troubla les cervelles et les consciences. » (Voltaire, XXV, 5C9.)
(3) Id., XXV, 606, note
(1) n C'est à l'autorité de ses leçons et à l'éloquence de ses vertus que je dois la fin de mon égarement » (Lettre sur la comédie, Œuvres de Gressec, 111, 2'à'J). — Uue autre inlluence paraît l'avoir également affermi dans la dévotion : celle de sa sœur, Mmc de Toulle (Thérèse Gresset), qui avait une figure charmante, beaucoup d'esprit, et qu'il adorait. Voy. de Wailly, Eloge de Gresset anon.) en vers de dix syllabes, avec des notes, à Bruxelles et à Abbeville, chez Devéril ■ 1786. (p. lti-7, n. 4). J'ai eu communication de ce volume assez rare grâ '■ a l'obligeance de M. Fleury, rédacteur en chef de l'Echo de la Su mine.
sur la comédie (1). Il affirme sa foi invincible en la vérité du christianisme, et la vive souffrance qu'il a longtemps éprouvée en constatant une espèce de contradiction entre ses principes religieux et les sujets de ses œuvres : il disputait avec sa conscience, imaginait des sophismes qui le trompaient lui-même, invoquait, pour se justifier à ses propres yeux, son attention à ne rien écrire que de moral. Mais enfin il voit clair maintenant et reconnaît sa faute. L'Eglise n'approuvera jamais l'art dramatique, et cette considération suffit pour en détourner tout chrétien. Il ne ressent aucun regret du théâtre qu'il abandonne, ou plutôt l'unique regret qu'il éprouve est de ne pouvoir, par l'éclat du désaveu, effacer tout le mal qu'il a fait : « Le moyen le plus apparent de réparation, autant qu'elle est possible, écrit-il à son correspondant inconnu et peut-être fictif, dépend de votre agrément pour la publicité de cette lettre : j'espère que vous voudrez bien permettre qu'elle se répande, et que les regrets sincères que j'expose ici à l'amitié aillent porter mon apologie partout où elle est nécessaire (2) ». En outre, il rétracte tout ce qu'il a <r pu écrire d'un ton peu réfléchi dans les bagatelles rimées dont on a multiplié les éditions » (3) à son insu ; lorsqu'on est jeune, on ne veut que plaire ; on sacrifie au brillant le sérieux. Aussi donnera- t-il de ses œuvres « une édition très corrigée, où il ne conservera <£ rien qui ne puisse être soumis à la lumière de la religion et à la sévérité de ses regards »(4). Il lui reste plusieurs comédies inédites : elles seront brûlées, sauf une, qui a « pour objet la peinture et la critique d'un caractère plus à la mode
(1) Œuvres de Grasset, III, 23ti-*6.
(2)Id., III, 240.
(3) Id., III, 241.
(4) Id., III, 242. Il n'a pas tenu sa promesse, dont la réalisation était difficile : eût-il exclu Ver- Vert et le Méchant
que le Méchant même, et qui, sorti de ses bornes, devient, tous les jours déplus en plus un ridicule et un vice national » (i). C'est faire œuvre de moraliste que de le censurer; et encore choisira-t-il une autre forme que celle de la comédie, « cette prétendue école des mœurs, où l'amour-propre ne vient reconnaître que les torts d'autrui, et où les vérités morales le plus lumineusement présentées n'ont que le stérile mérite d'étonner un instant le désœuvrement et la frivolité.... »(2). 11 s'élève à des vues générales, et qu'il développe en beau style, au sujet delà gloire qui n'est qu'une fumée, de la vie qui n'est qu'un moment; il emprunte à l'apparition d'une comète de 1759 une image frappante sur la vanité des choses : « ... encore quelques jours, et cette comète que notre siècle voit pour la première fois va s'éteindre pour nous, et se replonger dans l'immensité des cieux, pour ne reparaître jamais aux yeux de presque tous ceux qui la contemplent aujourd'hui. Quelle destinée éternelle nous aura été assignée, lorsque cet astre étincelant et rapide, arrivé au terme d'une nouvelle révolution, après une marche de plus de quinze lustres, reparaîtra sur cet hémisphère ? Les témoins de son retour marcheront sur nos cendres (3). »
Gresset aurait pu renoncer au théâtre silencieusement : il préféra dire hautement son projet, pensant que la faute ayant été publique, la réparation devait l'être aussi, et que sa gloriole d'auteur en serait d'autant plus durement mortifiée. Cette humilité chrétienne ressemblait beaucoup, par l'expression, à l'or-
(1) Œuvre* de Gresset, III, 242. M. de Cayrol soutient (I, 300 et 363 , mais sans preuves, on s'en souvient, que cette pièce est l'Ecole </' V Amour-propre .
(2) Œuvre* de Gresset, III, 243.
(3) Ll., III, 24.-..
gueil mondain, mais elle s'en distinguait par le motif. A la vérité, il fallait de bons yeux pour apercevoir la différence, et bien des personnes ne voulurent pas la reconnaître; les auteurs dramatiques, surtout, et les philosophes, qui se crurent indirectement attaqués, menèrent grand tapage; Voltaire fulmina; les attaques, les sarcasmes assaillirent tout d'un coup Gresset, et lui valurent comme une notoriété nouvelle dont il se fût aisément passé.
Depuis longtemps la jalousie de Voltaire contre Gresset avait disparu; ce dernier, oublié de Frédéric, et ne montrant plus guère d'ambition littéraire, cessait de lui faire ombrage. Mais la lettre sur la comédie vint raviver son antipathie éteinte ; ce sermon contre le théâtre le choqua singulièrement, en tant que sermon, d'abord, puis en tant que pamphlet contre un art dont il se jugeait le souverain absolu et le défenseur attitré (1). En (758, la Lettre sur les spectacles avait échauffé sa bile; et voilà qu'en 1759 ce lieu commun reparaissait, empiré de considérations mystiques! Son dépit de l'année précédente tourna en fureur ; il écrivit au mois de juin à ses amis d'Argental et de Gideville : « Et ce polisson de Gresset, qu'en dirons-nous? quel fat orgueilleux! quel plat fanatique! et que les vers de Piron sont jolis ! » — « Vous connaissez sans doute l'ôpigramme de Piron sur ce fanatique orgueilleux de Gresset. Qu'elle est jolie ! Qu'elle est bien faite! et que l'insolent ex-Jésuite est bien puni » (2)!
(1) Voy. dans l'ouvrage do M. Lenel un passage très judicieux (30-4) sur ce motif de la fureur de Voltaire contre Gresset.
(2) Ap. Berville, 153. — Cf. une lettre au président Rufley, du même jour (29 juin 1739) : « Vous savez sans doute que Gresset a menacé le public, dans une lettre, de ne jamais écrire pour le théâtre, et vous connaissez la jolie épigramme par laquelle Piron l'a remercié au nom du public » (XL, 132).
Cette épigramme est exquise en effet, mais d'une injustice criante :
Gresset pleure sur ses ouvrages En pénitent des plus touchés.
Apprenez à devenir sages, Petits écrivains débauchés.
Pour nous, qu'il a si bien prêches, Prions Dieu que dans l'autre vie Dieu veuille oublier ses péchés Comme en ce monde on les oublie (1).
Jusque-là, c'était uniquement dans des lettres intimes et privées que Voltaire avait exhalé sa rancune contre Gresset ; l'année suivante (1760), il alla plus loin : dans le Pauvre diable, au lieu des sournois coups
(1) Ap. Berville, 1 58. — Suivant Beuchot et M. de CayTol (1,360-1), Voltaire, en parlant de l'épigramme de Piron, désignerait, par une malice dont il est coutumier, une pièce qui lui appartient en propre et que voici -
Certain cafard, jadis jésuite, Plat écrivain depuis deux jours, Ose gloser sur ma conduite, Sur mes vers et sur mes amours.
En bon chrétien je lui fais grâce, Chaque pédant peut critiquer mes vers; Mais sur l'amour jamais un fils d'Ignace Ne glosera que de travers.
Dès lors, suivant les mêmes érudits, cette épigramme est de 1759, s'applique à Gresset et répond à la lettre sur la comédie. — Autant de mots, autant d'erreurs. D'abord à quoi bon l'hypothèse d'une rouerie de Voltaire, puisqu'il existe réellement une épigramme de Piron contemporaine de la lettre sur la comédie ? Ensuite, cette épigramme parait avoir été amenée par une attaque directe : or, le nom de Voltaire n'apparaît pas une seule fois dans l'opuscule de Gresset. A ces arguments, on peut ajouter ceux que donne M. Berville : a En 1759, Gresset n'écrivait pas depuis deux jours, mais depuis vingt-cinq ans : Voltaire, même dans sa mauvaise humeur, ne le traitait point de plat écrivain ;.... jamais Gresset n'a glosé sur la conduite de Voltaire, encore moins sur ses amours, et il n'a dit que du bien de ses vers [au moins publiquement] ; enfin, en 1759, Voltaire avait soixante-cinq ans, vivait seul a la campagne avec sa nièce, et n'avait plus depuis longtemps d'amours sur lesquelles on pût gloser » (161-2). Il conclut, et c'est aussi mon avis, que cette pièce n'a pas eu pour occasion la lettre sur la comédie, qu'elle ne s'applique pas à Gresset, mais probablement à l'abbé Desfontaines (ex-jésuite comme Gresset), et qu'au lieu d'être de lT.V.i, comme Beuchot l'a cru, elle doit être de 1731 ou de 1735, comme les éditeurs de Kehl l'avaient pensé.
d'épingle dont il l'avait piqué jusque-là, il le cingla ouvertement en plein visage :
De vers, de prose, et de honte étouffé, Je rencontrai Gresset dans un café ; Gressetdoué du double privilège D'être au collège un tel esprit mondain, Et dans le monde un homme de collège; Gresset dévot, longtemps petit badin; Sanctifié par ses palinodies, Il prétendait avec componction Qu'il avait fait jadis des comédies, Dont à la Vierge il demandait pardon.
— Gresset se trompe, il n'est pas si coupable ; Un vers heureux et d'un tour agréable
Ne suffit pas : il faut une action, De l'intérêt, du comique, une fable, Des mœurs du temps un portrait véritable, Pour consommer cette oeuvre du démon.
Mais que fit-il dans son affliction ?
— Il me donna les conseils les plus sages ; « Quittez, dit-il, les profanes ouvrages;
« Faites des vers moraux contre l'amour; « Soyez dévot, montrez-vous à la cour (1). »
Autant dire que, si Gresset affectait la piété, c'était pour se faire bien venir du roi. Par cette imputation toute gratuite, Voltaire outrepassait les droits de la satire (2). Et puis, quoi qu'il en dise, il y a mieux, dans le Méchant, qu'« un vers heureux et d'un tour agréable » : aucune de ses comédies ne l'égale. Onze ans après, il ajouta au Pauvre diable une note, où il résumait la biographie et les principaux ouvrages de Gresset, ce qui était encore une malice, car il avait l'air, ainsi, de le présenter comme un auteur oublié ;
(1) Voy. Lenel, 28.
(2) Certains précisèrent la calomnie et, comme a cette époque on allait choisir les peisonnes chargées d'instruire le duc de Bourgogne, soutinrent que Gresset désirait cet emploi de précepteur. M. de Wailly, dans sa Lettre à d'Alembert, assure qu'il n'y songea jamais, et je le crois bien volontiers. Gresset n avait rien de ce qu'il fallait pour réussir à Versailles. (Voy. de Cayrol, II, 219-20.)
il reconnaissait que Ver-Vert « promettait beaucoup », mais attribuait comme cause principale au triomphe du jeune écrivain « le contraste de son état et des (cimes deb... et de f... qu'on voyait dans ce petit poème » ; il n'attribuait au Méchant que le mérite du stvle, et raillait une dernière fois la Lettre sur la comédie : « Revenu depuis à la dévotion, il fît imprimer une lettre dans laquelle il avertissait le public qu'il ne donnerait plus de comédies, de peur de se damner.... Cet avis au public fut plus sifflé que ne l'aurait été une pièce nouvelle, tant le public est malin » (1). Voltaire savait haïr longuement : tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un incrédule ? Ses disciples ne mirent pas tant d'acharnement dans l'animosité : Grimm, sans approuver Gresset, montra une équité relative : « M. Gresset , de l'Académie française, auteur de la comédie du Méchant, de Sidneij,at de plusieurs pièces de poésiecharmantes, vient de publier une Lettre sur la comédie, dans laquelle il renonce, non seulement au théâtre, mais demande pardon à Dieu et au public du scandale qu'il a donné en travaillant pour les spectacles. Le public méprise ces sortes de palinodies, et regarde leurs auteurs comme des gens tombés dans l'état d'imbécillité ou d'enfance. Cependant, en faisant attention aux principes d'un vrai dévot, rien ne doit moins étonner... je trouve... M. Gresset très conséquent dans sa conduite, quoique je ne l'en estime pas davantage. Il faut convenir que le christianisme paraissait plus propre à rester l'opinion et la règle de quelques sectes éparpillées dans un Etat qu'à devenir la loi et le culte d'un grand peuple » (2).
Cresset eut quelques partisans clairsemés: d'abord
(1) X, 100. — Voy. Lenel, 30.
un brave Picard, qui soutint son compatriote avec plus de chaleur que de talent (1) ; ensuite, et surtout, Collé, qui déjà en 4 754 lui avait donné raison lors de sa tirade contre les évêques non résidants, et conservait un faible pour lui. 11 réfuta ceux qui pensaient, comme Voltaire, que cette grande ferveur du poète n'était qu'une spéculation habile et masquait des vues ambitieuses: « Sa conduite et la vie qu'il mène à Amiens, dont il ne sort presque jamais, me paraissent une preuve du contraire; il est bien plus simple de penser que, retiré et vivant là-bas avec son évêque, saint homme, mais un peu bête, et dévot très chaud et très zélé, entouré d'ailleurs de nombre d'autres caillettes pieuses, il se soit échauffé lui-même la tête. Il a l'imagination vive, il est un peu faible; il a été élevé dans de grands sentiments de dévotion, que dans sa jeunesse il avait déjà poussés très loin, puisqu'il s'était fait jésuite. Qu'a-t-on besoin de supposer à celte âme honnête d'autres motifs?... Sa lettre, au reste, est écrite d'un style de prédicant et d'enthousiaste, que Ton ne prend point lorsqu'on n'est point persuadé ; on l'imite, mais on ne l'a pas : ce qui prouve encore un coup que c'est un galant homme qui a perdu la tête (2). » Le principal intéressé laissa les attaques sans réponse; il n'avait point l'humeur balaillcuse, l'esprit de polémique, ce qu'on appelle aujourd'hui l'instinct de s combativité ». D'ailleurs, le silence, mais un silence qu'ils s'efforcent de rendre méprisant, est l'arme préférée des timides : « Pour leur répondre [aux ennemis], écrit-il, il faudrait parler leur langue et dire des injures, de vieilles ironies, des tours grossiers; mais ils seraient toujours les plus forts dans
(1) Apolot/ie de Grestet, au sujet de sa lettre sur la oomédit (de Cayrol, I, 3G1-2).
(2) Journal, II, 184-5.
cette langue qui vous est étrangère (1) ». Il ne fut hardi contre les encyclopédistes que sur le papier, sans témoin, à huis clos, et leur adressa, dans la sécurité du cabinet, de sanglantes épigrammes, qu'ils ne connurent point: « Les prétendus philosophes, par leur ton léger sur les objets respectables, tendent à tout renverser: dépravation, absurdité, délire, leurs livres, leurs propos, leurs assemblées... ce sont les petites maisons ouvertes... après les avoir entendus, on est tenté de regarder, quand on est près d'eux, si Ton a encore sa boîte et sa montre (2) ». Pour Voltaire, il le traite, toujours en secret, d' « extravagant impie (3) ». Peu à peu, néanmoins, son ressentiment s'apaisa et prit en quelque sorte la forme de la compassion ; il plaignit l'aveuglement de l'impie, et nous verrons plus tard que, dans une note manuscrite bien curieuse qui doit dater de 1774, il le conjura de faire sa paix avec l'Eglise.
(1) De Cayrol, II, 5.
(2)Id., II, 12.
(3) Id., II, 48.